Procès du putsch : « Je n’ai rien modifié», l’informaticien Younoussa Sanfo

En sa qualité d’expert en cyber sécurité, Younoussa Sanfo, est passé à la barre du tribunal militaire, le lundi 18 mars 2019 dans le cadre du procès du putsch manqué. Il a expertisé les messages et les appels téléphoniques en lien avec le dossier.

Que savez–vous des résultats techniques produits dans votre rapport ?, a interrogé le président du tribunal militaire, Seydou Ouédraogo. A cette question, le témoin Younoussa Sanfo a relaté, le lundi 18 mars 2019 à la barre, qu’il aurait reçu par ordonnance du juge militaire, Fréderic Ouédraogo, la mission de récupérer et d’effectuer par corrélation des correspondances de tous les messages des appareils (téléphones, ordinateurs, clés USB, disques durs et cartes mémoires) des accusés en lien avec le procès du putsch manqué. Ainsi donc, il a reçu 72 appareils.

«L’expertise de ce type ressemble à une fouille archéologique. Mon travail a donc consisté à faire une copie conforme des appareils à travers un dispositif homologué. Face à un manque d’appareils appropriés, j’ai fait appel à un laboratoire européen pour faire le travail de récupération. Au cours du processus, j’ai constaté que 86% des messages avaient été supprimés.

Alors j’ai fait recours aux sociétés de téléphonies mobiles afin d’avoir des traces de communication à la demande du juge. Ainsi, j’ai pu retrouver certains, par contre ceux déjà écrasés, il m’a été difficile de les restituer. N’empêche, ces fragments ont été transmis au juge. Libre à lui d’en faire ce qu’il veut », a-t- il expliqué. Selon l’expert Sanfo, faisant face à des milliers de messages, il a donc créé un programme numérique pour effectuer le travail. « Il était donc possible d’avoir une marge d’erreurs dans la sémantique des textes.

Cependant, impossible de créer un nouveau message qui n’a jamais existé », a souligné l’informaticien. L’on se rappelle qu’au cours des auditions des accusés, bon nombre ont affirmé que ce rapport a été falsifié, tripoté et monté de toute pièce. Que dire donc de sa qualité ?, a demandé le parquet militaire. Et l’expert de rétorquer qu’il lui est impossible de tripoter ou de falsifier les données. « Tout ce que j’ai fait, est vérifiable chez l’opérateur mobile. Il y a une trace de tous les appels et des messages. Cela est vérifiable également à travers une contre-expertise », a-t- il soutenu.

A cet effet, l’expert en cyber sécurité a tenu à rappeler qu’il est à la barre en tant qu’expert, non pas pour contredire des propos. « C’est de bonne guerre, car les accusés ne font que se défendre », a-t-il dit. Cependant, il faut mentionner que c’est à l’issue de ce rapport que le lieutenant Jacques Limon, décoré pour son patriotisme pour avoir aidé à mettre fin au putsch, a été inculpé comme un agent de renseignement auprès du général Gilbert Diendéré. Dans son rapport, l’expert a révélé des messages du lieutenant envoyés au capitaine Hussène Zoumbri, lui indiquant les positions des troupes de Bobo-Dioulasso, venant sur Ouagadougou.

Mais l’accusé voit en son inculpation, un acharnement sur sa personne, parce qu’il aurait tenté de dénoncer une affaire de corruption sur la somme de 153 000 000 F CFA en lien avec le marché attribué à l’expert. Sinon pourquoi, l’inculper sans même avoir des preuves de sa complicité ?, s’est demandé l’accusé. De l’avis de Me Mamadou Sombié, les éléments à charge ne concordent pas. Si réellement, le lieutenant Limon était un agent de renseignement, on aurait dû expertiser son téléphone portable qui a servi à envoyer les messages.

Un rapport à polémique

Pour Me Hervé Kam, Younoussa Sanfo comparait à une étape procédurale où beaucoup des discussions ont jalonné son travail. Et c’est grâce à son travail que le lieutenant a été mis aux arrêts. « Conformément à la loi, les accusés avaient sept jours pour faire des observations et formuler des demandes de contre-expertise. Mais, aucune des parties ne l’a formulée », a-t-il affirmé.

A ce propos, l’informaticien a déclaré ne pas connaitre M. Limon au moment des faits, excepté un jour où il s’est rendu chez lui à domicile. Celui-ci lui aurait demandé d’intercéder à sa faveur, afin qu’on classe sans suite son dossier. « J’ai déjà déposé mon rapport depuis le 30 mars 2016, je ne peux rien faire pour toi », a-t-il répondu. Et l’accusé de marteler qu’il a été chez l’expert accompagné de l’ancien directeur de la justice militaire, Sita Sangaré. Cependant, il a attendu le colonel Sangaré dans la voiture. « Au contraire, M. Sanfo est venu dans mon bureau dans le cadre de son dossier d’expertise.

Je suis déboussolé et étonné par ses propos », a-t-il renchéri. Et Me Sombié de poursuivre que l’expert n’a fait qu’un travail de retranscription de messages. Ce n’est pas de l’expertise. « Si on pouvait le détruire, j’allais le faire avec une roquette. On a dépensé plus de 347 000 000F CFA pour rien pour un document truqué », a-t- il insisté.

La défense a continué à accabler le rapport d’expertise de Younoussa Sanfo. Me Latif Dabo est confus quant au contenu du document, parce que des accusés ont envoyé des messages qui n’ont pas été retrouvés chez le destinataire. Tout comme, d’autres en ont reçu qui ne figurent pas chez l’expéditeur.

L’expert a alors expliqué les « possibilités techniques » qu’un SMS envoyé ne soit pas « distribué ». « Aussi il est possible que tout ce qui est informatique puisse être modifié. Mais moi, je n’ai rien modifié », a confié M. Sanfo. Me Dabo, lui, est convaincu que les pièces mises à la disposition de « Youn » ont été « alternées » par des officiers de police judiciaires et l’expert commis à la tache avant Younoussa Sanfo. Me Dieudonné Boukoungou a embouché la même trompette, pour remettre en cause le travail de l’expert.

Il a révélé que M. Sanfo a eu un premier contact avec le dossier le 17 septembre 2015, aux côtés des gendarmes, a précisé « Youn ». « Comment ne pas douter de la fiabilité de l’expertise des éléments qu’il a lui-même collecté ?», s’est interrogé l’homme de droit, surtout que l’expert n’a pu accéder aux contenus de tous les téléphones portables. Younoussa Sanfo a expliqué que certains d’entre eux étaient protégés, ce qui ne permettait pas aux outils de récupération de lire leurs contenus. Et de s’étonner : « Pour des avocats de votre niveau, pourquoi n’avoir pas demandé une contre-expertise ?».

Fleur BIRBA
Djakaridia SIRIBIE

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