Ghassimi Diallo, maire de la commune de Thiou : « J’ai négocié avec les terroristes pour que ma commune ne soit pas attaquée »

Le maire de Thiou, Ghassimi Diallo : « Dans certaines communes, les négociations peuvent apporter une accalmie ».

Thiou fait partie des quatre communes frontalières (les trois autres sont Sollé, Banh et Kain) de la région du Nord avec le Mali, attaquées par les terroristes depuis 2018. Les conseils municipaux de ces communes, à l’exception de Thiou, ont été obligés de se délocaliser dans la ville de Ouahigouya. Comment la mairie de Thiou a réussi à fonctionner sur place. Le maire de la commune, Ghassimi Diallo, dans cet entretien accordé à Sidwaya, le lundi 10 mai 2021, à Ouahigouya, nous donne des éléments de réponse.

Sidwaya (S) : Pouvez-vous présenter votre commune ?
Ghassimi Diallo (G.D.) : Ma commune est située à 35 km de Ouahigouya sur l’axe Ouahigouya-Kôrô. Elle est une commune rurale émergente avec près de 50 000 habitants. Nous comptons 32 villages avec 65 conseillers municipaux. L’agriculture et l’élevage sont les principales activités menées. De plus, nous faisons la promotion de la culture maraîchère avec la production en quantité de la tomate et du chou. Il y a aussi l’exploitation aurifère artisanale qui fait vivre bon nombre de personnes non seulement dans la commune mais aussi dans le chef-lieu de région qu’est Ouahigouya.

S : Thiou fait partie des quatre communes frontalières de la région du Nord (Sollé, Banh, Kain) touchées par le terrorisme. Les autres mairies ont été obligées de se délocaliser à Ouahigouya. Comment se fait-il que vous soyez toujours à Thiou ?

G. D. : J’entends toutes sortes d’interprétations et d’accusations à ce sujet. En effet, en 2017, on pressentait quelques sillons de l’hydre terroriste. Au premier trimestre de l’année 2018, quelques interventions du côté du Mali et de la commune de Kain, située à 25 km de Thiou, nous ont mis la puce à l’oreille. Dès lors, la mairie a commencé à faire de la prévention pour que le terrorisme n’arrive pas à Thiou. Cela a consisté à rapprocher les trois communautés que compte la commune à savoir les Dogons, les Mossis et les Peulhs. Les terroristes avaient assiégé Kain parce qu’il y avait une mésentente entre les communautés. Des populations de Kain interdisaient l’accès des marchés aux Peulhs.

A Thiou, l’on a initié une grande rencontre entre ces ethnies chez le chef peulh (il est le chef des chefs dans la commune). Etaient présents à la rencontre de la mairie, un représentant de la préfecture, le chef peulh, celui des Dogons et celui des Mossi au niveau de la cour royale de Thiou. C’était en fin 2018. A l’issue de cette rencontre, l’engagement a été pris qu’aucune décision ne se prendra sans l’accord de toutes ces personnes. Dès lors, l’on a pu éviter la fracture entre les communautés. Ensuite, l’on a initié deux autres réunions avec ces différents chefs. En 2019, alors que la commune de Kain était déjà bloquée, l’on a tout fait pour que Thiou-ville ne soit pas à l’image de Kain.

Mais bon nombre de villages de la commune était déjà occupés par les terroristes. Seulement, le centre-ville de la commune et les villages de Sôrô, de Sim, de Nodin, de Bouro, de Bango et de Cado sur les 32 sont restés intacts. En plus de notre cohésion sociale solide, la commune a été l’une des premières à lancer le recrutement des Volontaires pour la défense de la patrie (VDP) en 2019 dès que l’Etat a approuvé la décision. Actuellement, on en dénombre plusieurs VDP, encadrés par l’armée.

Mieux, ils ont une cinquantaine de motos qui leur permettent de faire la ronde et éviter de se faire surprendre par ces personnes armées. En plus de cela, il y a la présence de l’armée, de la police des frontières. C’est tout cela qui fait que le conseil municipal ne s’est pas déplacé.

S : Est-ce vrai que vous avez négocié avec les terroristes afin qu’ils épargnent vos populations ?

G. D. : Oui, j’ai négocié avec eux. Mais la négociation ne vient pas de nous seulement, eux aussi ont manifesté le désir. Dans le groupe de ces hommes armés, je connais des gens qui sont de la commune. L’on a incité les populations à appeler leurs parents qui y sont et essayer de comprendre leur motivation. D’appel en appel, j’ai pu joindre leur responsable dans la zone de Thiou et j’ai essayé de comprendre. Selon eux, c’est l’islam radical, la charia, qu’ils veulent instaurer.

C’est impossible parce que nous sommes dans un Etat laïc et à Thiou, toutes les communautés (musulmanes, catholiques et protestantes) collaborent sans problème. Je crois qu’il y a d’autres raisons. Ils ont été utilisés pour perturber l’ordre social. Après cela, l’on a rassemblé toutes les communautés religieuses, les couches politiques pour se concerter et sauver les populations. En tant que premier responsable de la commune, là où il y a la paix, je suis partant. C’est ainsi que j’ai constitué une équipe dirigée par le 1er adjoint au maire pour aller négocier avec eux.

Le premier contact a eu lieu en décembre 2020. Par la suite, il y a eu plusieurs rencontres. L’on était à la phase d’organiser une grande rencontre qui va réunir toutes les couches sociales. Elle était prévue probablement pour la semaine prochaine (NDLR : l’interview a été réalisée le 10 mai). Mais avec l’opération des forces armées nationales dans la région du Nord, j’ai peur que nos démarches ne puissent pas aboutir.

Mais, il faut reconnaître que chacun fait son travail et le rôle des élus locaux est de tout faire pour ramener la paix. A cet effet, je félicite la commune parce que toutes ces rencontres ont permis de garantir la paix. Aujourd’hui, Thiou compte 7 000 personnes déplacées. Si on attaque la ville, que ferons-nous avec toutes ces personnes ? Il fallait qu’il y ait une forme de paix pour que chacun puisse vaquer à ses occupations.

S : Qui sont réellement ces terroristes et que veulent-ils en attaquant ainsi les villages ?

G. D. : Au début des hostilités, l’on pensait que ce sont des terroristes venus du Mali pour nous attaquer. Mais au fil du temps, l’on a fini par comprendre que ce sont nos frères de la même communauté qui nous attaquent. Une bonne partie vient de notre communauté de Thiou. Il n’y a que quelques individus arabes ou touaregs qui viennent les induire en erreur, les transformant en terroristes islamistes. Ils pensent devoir instaurer la charia alors que Thiou est une zone islamique à plus de 98%. Pourquoi vouloir imposer du djihad à Thiou ? L’on a donc compris qu’il fallait négocier pour que la commune ne soit pas attaquée.

S : Quelles ont été les clauses de la négociation ?

G. D. : Il n’y a pas de clause pour l’instant, car l’on attendait la grande rencontre pour définir des termes clairs et on comptait recruter un spécialiste en la matière pour nous accompagner. J’ai bon espoir qu’après l’opération de ratissage de l’armée, on va pouvoir poursuivre les négociations.

S : Quel a été le compromis entre vous et ces hommes armés non identifiés ?

G. D. : J’ai reçu trois courriers de ces individus armés. Dans ces écrits, en termes de compromis, ils tiennent toujours à garder leurs armes et continuer de faire leurs prêches. Je ne suis pas d’accord pour cela. Ils ont demandé aussi qu’on désarme les VDP. Pourtant, sans eux, plus la présence des forces de défense et de sécurité, on risque de perdre la commune. Si celle-ci n’a pas été assiégée, c’est en partie à cause de leur présence. Mais si les négociations se poursuivent, l’on trouvera un terrain d’entente.

S : Quelles activités mènent-ils sur votre territoire communal ?

G. D. : Selon les populations, ce sont des activités de vols de bétail, de braquages et de pillages dans les villages, à l’image de mon propre village, Ingaré, à 7 km de Thiou. La population de ce village a été chassée à 100% et la localité pillée. Dans certains villages, ils ont ouvert des boutiques de vente de tenues religieuses (la Burqa, les voiles…) et ils obligent les populations à pratiquer l’islam radical.

S : Pourquoi croyez-vous que vos vis-à-vis sont sincères dans leurs négociations ?

G. D. : A Thiou, l’on a pu aboutir à quelque chose. C’est pourquoi, la ville n’a pas été attaquée. Cela est lié à ces négociations qu’ils ont respectées. Aussi, bon nombre de ces terroristes sont de Thiou, peut-être qu’ils ne veulent pas qu’on attaque leur village parce que leurs familles y vivent. Tout compte fait, je crois qu’ils sont des hommes de parole et qu’ils vont toujours respecter les termes des négociations.

S : Y a-t-il un espoir que ce problème puisse prendre fin un jour ?

G. D. : Oui, j’ai espoir que cette situation finisse. Mais à l’avenir, il nous faudra plus de vigilance dans nos frontières. Il ne faut plus qu’on ait une frontière poreuse avec le Mali car, le phénomène peut prendre fin mais revenir à cause de ces frontières poreuses. Mais aussi entre cette bande (Sollé, Banh, Kain et Thiou) et le Mali, il n’y a pas de contrôle rigoureux.
Même à pied, les populations entrent et ressortent. Il faudrait qu’on apprenne à maîtriser notre territoire car c’est de là que vient notre faiblesse.

S : Quelle solution préconisez-vous pour les autres communes qui subissent toujours les attaques ?
G. D. : Il est difficile pour moi de proposer des solutions car j’ai beaucoup davantages qu’elles n’ont pas.
Dans ma commune, il y a l’armée, la police des frontières et les VDP. Aussi, j’ai réussi à faire régner la cohésion sociale entre les trois communautés. C’est dire que je profite d’une situation et cela a été une chance pour moi.

S : Comment avez-vous reçu la décision de reporter les élections municipales à 2022 ?

G. D. : J’ai beaucoup apprécié cette décision, car l’on ne pouvait pas organiser des élections à Thiou avec seulement six villages libres sur 32. A Kain, à Sollé et à Banh, aucun village n’est libre. On allait juste bricoler et ce serait une forme de massacre de la démocratie.

En 2022, l’on espère pouvoir réellement les tenir. Je sais que dans beaucoup de communes, des négociations sont en cours notamment à Tangaye où j’ai participé à une réunion. A Kain, quelque chose se prépare, à Sollé également, sauf Banh où je n’ai aucune idée. Mon souhait est que la paix revienne et qu’on puisse tenir ces élections.

Interview réalisée
par Fleur BIRBA

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