Quand nous toucherons le fond…

Si les mots avaient encore un sens, j’en écrirais des tonnes pour exprimer mon indignation et mon amertume à qui de droit pour que mon Faso ne sombre pas. Mais à quoi bon remuer le couteau dans la plaie quand la gangrène est insensible au traitement, parce que longtemps badigeonnée et maquillée à la Bétadine ? A quoi bon crier à tue-tête ma colère, ma rage et ma révolte face à l’implacable destin fatal que nous nous sommes imposés nous-mêmes par complicité dans l’indifférence et l’incurie ?

Dans le drame qui secoue mon pays, il y a des responsabilités, des culpabilités et même des connivences avérées, mais dissimulées par des gens « sains d’esprit », « bons » et « bien » aux yeux du monde. C’est immonde ! Dans cette tragédie, il y a trop de non-dits et certains érudits parodient même avec nos vies en tentant d’amadouer la tempête qui rouspète dans un verre d’eau. On n’applaudit le magicien pour ses prouesses que quand on est soi-même subjugué par ses tours, parce qu’on ignore les détours de ces tours. Il y a des vautours parmi nous qui ne rêvent que de charogne et sont prêts, sans vergogne à franchir les limites du pire pour nourrir leur délire.

On a beau chanter à qui veut l’entendre que l’on ne pliera pas l’échine et que l’on ne cèdera rien à personne ; la réalité au quotidien nous rappelle qu’il ne suffit pas de le dire sans se dédire pour exorciser le pire que l’on nous fait subir. Il faut arrêter de vagir pour agir et réagir à la hauteur des capacités de nuisance du vis-à-vis qui n’est d’ailleurs personne d’autre que nous-mêmes. Malheureusement, la vérité est devenue une denrée rare au pays des hommes dit intègres.

Chacun parle, critique et accuse même selon son bord, ses affinités et ses accointances politiques ; selon sa position sociale sur l’échelle alimentaire de l’égoïsme national. Pour un oui ou pour un non, on vous attribue un nom d’oiseau et en fonction de votre plumage on vous dorlote dans le nid douillet de la complaisance ou on vous cloue le bec dans la cage des ennemis de la République. C’est hérétique de solliciter la clémence de Dieu quand Dieu lui-même n’existe et ne vaut rien dans nos vies intimes. C’est utopique de penser que la tradition peut nous aider quand certains de ses garants se sont salis en s’engluant dans les méandres de la soupe politique sur fond de compromissions et de violations d’interdits inédits, incongrus avec la voie tracée par nos dignes aïeuls.

Comment peuvent-ils encore jouer leur rôle d’autorité morale, de leader d’opinion, de médiateur crédible et de fusible social quand dans leurs entrailles gargouillent les victuailles du double jeu des compromis du divorce d’avec les dieux. L’hérésie qui affaiblit, c’est aussi l’homme de Dieu qui, tout de blanc vêtu et aux senteurs puritaines se dit et se montre pieux aux yeux du profane mais défie sa foi aux abois pour souffler à la fois le froid et le chaud. L’avenir d’une nation ne repose pas que sur le Matériel, l’argent, le pouvoir, les armes et la gloire ; il repose aussi et surtout sur le Spirituel, la piété et la pitié, la vérité et l’intégrité.

La « blancheur du ventre » est un médicament, la pureté du cœur est un antidote. Hélas, nous sommes trop sales dans nos conforts pour mériter une place dans l’arche. Nous sommes trop arrogants pour passer par le chas de l’aiguille. Nous avons le nombril trop protubérant pour savoir le dissimuler, même dans un boubou ample. Dans ce marasme qui suscite le sarcasme des vampires, tapit le silence des « gens bien ». Certains se sont emmurés dans une sorte de mutisme par dépit, pendant que d’autres portent la muselière du « chien méchant » qui peut se retourner contre le maître.

Il y a ceux-là qui pensent que le silence est d’or et se taisent pour faire des calculs à la règle de trois ; leurs avis est un cocktail au goût mi-figue mi-raisin et leurs convictions sont un ramassis d’idées reçues et impersonnelles qu’ils prononcent en balbutiant. Ils finissent par adopter la posture du funambule qui joue à l’équilibriste en jonglant au centre et en se dandinant de gauche à droite tout en jaugeant leur chance de rester sur la corde du salut ou de chuter dans le vide des incertitudes.

Mais la leçon dit que si les crabes avaient juste un peu de bon sens et de patience, ils sortiraient tous du panier sans anicroche. Mais comme dans le champ des singes, pendant que les uns sèment, les autres déterrent et grignotent les semences. Comme l’éléphant mâle du redoutable roi qui dévaste impunément chaque saison les champs des pauvres sujets ; le jour de vérité, quand le porte-parole des victimes secoue sa tête de détresse avant d’entonner comme convenu « Ô cher roi adoré, votre éléphant… Votre éléphant… », mais que les autres sujets manquent de courage pour enchaîner à l’unisson : « Ah cher roi, l’éléphant dévaste nos champs ! » Alors, le porte-parole, intimidé par le roi impatient, finit par lâcher : « Majesté, rien de grave !

Votre éléphant est seul et s’ennuie et nous en souffrons profondément. Nous venons vous demander de lui chercher une femelle ». Et le roi ordonne à sa garde et aux mêmes sujets de trouver vite un éléphant femelle pour son mâle. Mon pays est devenu la caverne de Platon ; pendant que les uns prennent les ombres pour la réalité, les autres ramènent la réalité à un imaginaire débonnaire. C’est suicidaire, mais quand nous toucherons le fond, nous remonterons aussitôt à la surface pour savoir apprécier le souffle de vie qui manque à notre survie.

Clément ZONGO

clmentzongo@yahoo.fr

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