Lutte contre la mortalité infantile : La technologie ‘’IeDa’’ qui sauve des vies

Au Burkina Faso, environ un enfant sur dix, décède avant l’âge de cinq ans, généralement de paludisme, pneumonie et diarrhée. Ces maladies, selon l’ONG Terre des hommes (Tdh), sont curables lorsqu’elles sont détectées à temps. Afin d’améliorer la qualité des soins, elle a initié le Integrated e-Diagnostic Approch (IeDA). Une application sur tablette, qui accompagne les infirmiers dans le diagnostic des tout-petits. Reportage sur l’impact de cette technologie dans la région de la Boucle du Mouhoun, l’une des régions pilotes du programme.

Ce mardi 9 novembre 2021, dans la commune rurale de Toma située dans la région de la Boucle du Mouhoun, les premiers rayons du soleil commencent à ‘’poindre à l’horizon’’. Certains commerçants ‘’lève-tôt’’, ont déjà ouvert leurs boutiques.

Au Centre de santé et de promotion sociale (CSPS) urbain, une longue file de femmes, les paupières encore lourdes de sommeil, leurs bébés soit au dos, soit sur les genoux, attendent sur un banc. Sophie Zerbo, la plus âgée des enfants, habillée d’un pull-over et d’un pantalon de couleur rouge, le bonnet sur la tête, le visage pâle, est assise à côté de son père.

Quelques minutes après, elle entre dans la salle de consultation. Une salle exigüe avec un lit, une toise, une balance. Sur la table, sont disposés un registre de consultations, un ordonnancier, un thermomètre et une tablette. Vu la taille de Sophie, l’Agent itinérant de santé (AIS), Nonganaba Samba est surpris, lorsque son géniteur lui dit qu’elle a 59 mois. Le doute est levé.

L’enfant doit être pris en charge à travers le « Integrated e-Diagnostic Approch (IeDA) », une application sur tablette, qui permet aux infirmiers de faire le diagnostic des tout-petits. L’AIS est assisté par deux agents volontaires, qui attendent depuis 2019, leur intégration. Après la prise de taille, du poids et de la température de l’enfant, M. Samba écrit sur l’outil numérique sous le regard curieux du père de Sophie, Joseph Zerbo. Celui-ci est soumis à un « interrogatoire ».

En cliquant sur l’écran, l’homme en blouse blanche enregistre les symptômes et répond à une suite de questions informatisées. Il demande à l’accompagnateur, si l’enfant convulse, tousse et vomit. A peine, a-t-il répondu que la petite rend tout ce qu’elle a mangé la nuit dernière. Une fois le questionnaire renseigné, l’application propose un diagnostic et une prescription pour les soins. Pour Sophie, le résultat est clair.

Elle souffre d’un paludisme. L’infirmier explique au père, le traitement à suivre et lui dit de revenir dans cinq jours pour un contrôle. A la suite de Sophie, Amani Toé, âgé de neuf mois est aussi consulté avec la tablette. Pleurnichard, même le sein de sa mère n’a pas pu le calmer. Il fait une température de 39°c. Son Test de diagnostic rapide (TDR) est négatif. Le verdict du Registre électronique de consultation (REC) tombe : « L’enfant doit prendre du para-sirop et revenir le 15 novembre 2021 pour un suivi.

Mais nous avons associé le traitement à un antibiotique », précise l’agent de santé. Il arrive des fois que l’appareil propose un remède inoffensif, comme du miel au citron, pour un enfant qui a le rhume ou la toux. Tout est conçu dans le REC, en fonction de la pathologie. Comme ces deux enfants consultés avec la tablette, ceux de moins de cinq ans sont pris dans cette formation sanitaire et dans les autres CSPS de la région de la Boucle du Mouhoun, avec la technologie Integrated e-Diagnostic Approach (IeDA), initiée par l’ONG Terre des hommes (Tdh).

L’application reprend de manière informatisée, le protocole clinique de la Prise en charge intégrée des maladies de l’enfant (PCIME). Sur la tablette, sont installées des images sur les mesures préventives de lutte contre la COVID-19 et des conseils sont prodigués aux parents à la fin de chaque diagnostic. Tous les CSPS sont équipés d’une tablette pour la PCIME. Pas besoin d’une connexion internet pour avoir accès aux données. L’outil est rechargeable et fonctionne avec une plaque solaire et une batterie.

La tablette, un véritable ‘’génie’’

L’enfant qui a été pris en charge par la tablette, doit être également enregistré dans…

L’introduction de la tablette dans la région de la Boucle du Mouhoun (2014 à 2017), a révolutionné le quotidien des agents de santé. Finies les longues minutes à remplir les fiches PCIME et à rechercher les différentes pathologies. Au CSPS de Kassan, localité située à une dizaine de kilomètres de Tougan, quatre agents utilisent cet outil. L’Infirmière-chef de poste (ICP), Batoma Ouédraogo confirme que l’outil n’est pas très compliqué.

A l’entendre, il suffit d’enregistrer l’enfant, de prendre son identité complète, toutes les constantes et de suivre les instructions de l’appareil. Tout a été digitalisé et les agents de santé doivent respecter la logique de la PCIME, à commencer par les signes de danger, pour arriver à une prescription correcte, sur la base d’un diagnostic correct. Ils sont conscients qu’avec l’outil, aucune tricherie n’est possible.

Ils ont l’obligation de suivre toutes les étapes en vérifiant les symptômes, l’alimentation, les vaccinations, en prenant aussi en compte l’environnement de l’enfant. Grâce aux algorithmes, ils réduisent la probabilité d’erreurs. L’autre avantage de l’outil est qu’il présente des bandes de diverses couleurs, qui font ressortir l’état nutritionnel de l’enfant. Selon l’explication de l’ICP, la courbe verte indique que l’enfant est bien nourri, la couleur jaune explique une malnutrition aigüe modérée et la couleur rouge est une malnutrition aigüe sévère.

« Si la couleur jaune apparaît, l’appareil nous donne une conduite à tenir, pour que l’enfant ne sombre pas davantage dans la malnutrition. Pour les signes de danger qui se présentent, le REC nous signale d’agir urgemment », relève-t-elle. Lorsque la maman dit que l’enfant tousse, l’agent a l’obligation d’évaluer l’enfant, en dehors de ce qui l’amène. Avec l’interrogatoire de la mère, il y a d’autres signes qui vont s’ajouter.

Cette procédure est un succès pour les agents de santé, qui arrivent à sauver beaucoup de vie. Pour Mme Ouédraogo, le REC est un aide-mémoire, parce qu’il guide l’agent avec tous les traitements possibles, qui doivent être administrés à l’enfant. Il y a aussi le ‘’e-learning’’, qui l’aide à développer ses compétences. Avec la version papier de la PCIME, l’ICP trouve que c’était laborieux et cela décourageait les agents, parce que le caractère des phrases est minuscule.

« L’outil, c’est du ‘’tic au tac’’. C’est simple et plus facile à utiliser. Au début, ça nous prenait beaucoup de temps. Mais de nos jours, quand il est en panne, nous harcelons nos supérieurs pour qu’il soit réparé rapidement. L’appareil est un véritable ‘’génie’’», nous confie Mme Ouédraogo, (tout sourire). La performance du REC n’est plus à démontrer, si bien que les parents l’apprécient et le réclament lorsqu’il est en panne d’énergie ou pour une mise à jour.

Pour eux, cet outil est perçu comme un gage de crédibilité et ils lui font confiance. « Au début de l’introduction de l’outil, les parents croyaient que les infirmiers manipulaient leurs portables au lieu de consulter les enfants. Mais ils ont compris par la suite que cet outil leur est destiné », se remémore l’ICP de Kassan.

Amandine Méda, tenant l’ordonnance médicale de son enfant de 14 mois souffrant de diarrhée, témoigne que c’est la 5e fois qu’elle vient dans le CSPS urbain de Toma, mais elle ne savait pas que la tablette est l’outil de travail des agents et elle n’a jamais eu le courage de leur demander son utilité. Joseph Zerbo, le père de Sophie, juge qu’avec la tablette, plusieurs paramètres sont pris en compte au niveau de la consultation et il y a une prescription plus rationnelle des médicaments.

« Avec le REC, l’enfant est bien pris en charge. En plus, les données ne se perdent pas et cela nous rassure plus que la version papier », se réjouit-il. Même son de cloche chez Séraphine Toé, la mère de Amani, qui confie qu’elle a toujours eu la chance que son enfant soit consulté avec cet outil, qui lui donne un examen plus complet.

Atteindre un taux d’application de la PCIME à 90%

Dans les CSPS, les agents sont polyvalents. Ils sont tous formés à l’utilisation de l’outil et sont suivis par l’équipe de Terre des hommes (Tdh), pour que la prise en charge soit

… le registre de consultations journalières, selon l’ICP
de Kassan, Batoma Ouédraogo.

respectée. « Des collègues sont souvent interpellés sur l’oubli de certains aspects dans la PCIME», souligne l’ICP de Kassan.

La chargée de mission au programme Santé- Tdh/Toma, Marie Denise Sourgou affirme que cette supervision consiste à apporter des corrections sur l’utilisation de l’outil. « Nous accompagnons au moins deux fois, un agent nouvellement arrivé. Ceux qui ont déjà une notion sont également suivis», précise-t-elle. Avec l’appareil, la date de la dernière consultation, le nombre d’enfants consultés par jour et mensuellement, sont connus. En octobre 2021, 151 enfants ont été consultés avec le REC dans le CSPS de Kassan.

A Toma, une quinzaine d’enfants sont enregistrés par jour. Le responsable du Centre d’information sanitaire et de surveillance épidémiologique (CISSE) du district sanitaire de Tougan, Emmanuel Lankoandé, fait savoir qu’en 2020, 92% des enfants ont été pris en charge avec la tablette. Les 8% ont été des moments, explique-t-il, où soit la tablette était en panne, ou transférée au district sanitaire pour synchronisation.

L’objectif visé de Tdh, de l’avis de son responsable régional de la Boucle du Mouhoun, Youssouf Gamsoré, est d’amener les agents de santé à atteindre un taux d’application de la PCIME à hauteur de 90%, mensuellement ou annuellement, et avoir une qualité d’au moins 75%. Selon les statistiques de Tdh, de janvier 2016 à novembre 2021, 919 352 nouveaux enfants ont été enregistrés avec la tablette et 2 464 954 consultations effectuées aux mêmes périodes dans la Boucle du Mouhoun.

Ce taux est fort encourageant, car l’ICP du CSPS de Tchériba, Moussa Ouisnoma, estime qu’avec le REC, le taux de mortalité a baissé, comparativement aux années antérieures. « De 2019 à 2021, nous n’avons pas enregistré de décès au sein de notre CSPS », s’enthousiasme-t-il. Mme Ouédraogo du CSPS de Kassan, dit aussi rendre grâce à Dieu.

Depuis son arrivée, il y a de cela quatre ans, aucun décès n’a été enregistré. Le responsable régional, Youssouf Gamsoré, est convaincu qu’avec cette technologie et avec l’adhésion des autorités et l’accompagnement au niveau des formations sanitaires, il ne doute pas de la réduction du taux de mortalité dans les années à venir, au pays des Hommes intègres .

Les « caprices » de l’appareil Comme tout outil informatique, le REC devient lent à un certain moment donné. La recherche, selon les utilisateurs, peut prendre au maximum 30 minutes, voire une heure de temps. « Il tourne sans cesse, s’échauffe et s’éteint seul. Les parents qui attendent nous boudent. Au final, nous prenons les fiches PCIME », regrette l’Infirmière diplômée d’Etat (IDE), Lucie Simboro, du CSPS de Tchériba, localité située à une cinquantaine de kilomètres de Dédougou.

Elle dit recevoir par jour, en moyenne, une trentaine d’enfants, voire une cinquantaine, le jour du marché. Avec les ‘’caprices’’ de l’outil, elle pense qu’il y a lieu de revoir la capacité. « Souvent nous finissons d’enregistrer un enfant et cela revient à zéro. Nous ne savons pas s’il a été enregistré ou non. C’est ce qui explique parfois, une discordance dans le rapport mensuel, entre le nombre d’enfants consultés avec l’outil et la fiche PCIME », justifie-t-elle.

Après consultations, les agents doivent reproduire toutes les données dans le registre de consultations journalières. Un double travail qui leur est demandé, selon l’AIS du CSPS Urbain de Toma, Nonganaba Samba. « Nous avons l’ordonnancier et le carnet de l’enfant à remplir, la fiche de gratuité à renseigner et on nous demande un travail déjà fait à reproduire dans le registre. C’est trop de travail pour une seule personne », se plaint-il.

L’IDE de Tchériba ajoute que dans son CSPS, en plus de la tablette, il y a l’oxymètre de pouls combiné au REC, qui permet de prendre la saturation en oxygène chez tous les enfants âgés de moins de deux mois, ceux de 2 à 59 mois, ayant une classification, selon la PCIME de la bande rose ou jaune. A l’entendre, c’est une initiative de Tdh, introduite en août 2021, qui est en phase d’essai dans les districts de Dédougou et de Boromo, mais qui n’existe que dans quelques centres de formation sanitaires.

« Tous les enfants ayant une toux ou une difficulté respiratoire et ceux de moins de 5 ans, ayant une autre pathologie grave, nécessitant un transfert à l’hôpital, sont également concernés », précise Mme Simboro. Pour le Directeur régional de la santé (DRS) de la Boucle du Mouhoun, Sidzabda Kompaoré, la reproduction des données sur le registre de consultations journalières est nécessaire, parce qu’il est, selon lui, le support primaire physique qui demeure dans la formation sanitaire.

« Il doit être maintenu pour toute fin utile, notamment pour des besoins de correction, de validation et de recherche », mentionne-t-il. Embouchant la même trompette, le Médecin-chef du district (MCD) de Toma, Serge Mohamed Sanou, souligne que les agents qui se présentent au district avec les tablettes pour la synchronisation peuvent passer toute une journée. En ce moment s’il y a des consultations, que doit faire l’agent du jour ?

Pour la mère de Amani Toé, la tablette est lente mais elle est plus rassurante.

« Il doit forcément prendre en charge l’enfant sur la version papier. Que la tablette soit là ou pas, nous avons toujours besoin d’une source de vérification. Donc ce n’est pas une charge supplémentaire qui leur est demandée. Il est important que nous ayons des traces de ce que nous faisons », estime-t-il. La durée de vie de l’outil, de l’avis du responsable régional de Tdh, est de 3 à 4 ans maximum, alors que dans certaines formations sanitaires, il y a des tablettes « périmées » ou défaillantes. Il annonce l’arrivée des tablettes d’une capacité de 3 à 4 gigas de RAM.

Le responsable du CISSE du district sanitaire de Tougan, Emmanuel Lankoandé, révèle que la maintenance des tablettes relève des COGES, mais qui ne disposent pas de moyens. Il précise qu’en octobre passé, c’est Tdh qui a procédé au renouvellement des tablettes dans certains CSPS. « Deux tablettes ont été même volées dans deux formations sanitaires de Tougan et qui sont toujours sans trace », déplore-t-il. Un transfert de compétences en cours Pour les agents de santé, le REC réduit d’une part, le coût de l’ordonnance.

D’autre part, il coûte moins à l’Etat, car les fiches PCIME étaient fréquemment reproduites. Avant le REC, chaque CSPS élaborait chaque mois, son rapport d’environ 20 à 40 pages et c’est au responsable du CISSE, indique le MCD de Toma, de saisir ce Rapport mensuel d’activités (RMA) sur l’Entrepôt des données sanitaires (ENDOS). « Si un district a par exemple 40 formations sanitaires et le CISSE à lui seul doit faire ce travail mensuellement, ce n’est pas évident.

Mais avec la tablette, c’est plus rapide », soutient-il. Cependant, la mauvaise connexion ‘’interne’’, oblige les agents à se déplacer dans les districts avec les tablettes, pour la synchronisation des données. Le responsable du CISSE de Tougan, Emmanuel Lankoandé souligne que l’extraction des données leur parvienne de Tdh, parce que les districts n’ont pas encore cette possibilité. « Nous devons être à mesure de faire des analyses de façon progressive, sans être dépendants. Cela nous permettrait de dénicher les besoins d’informations sanitaires et les insuffisances », soutient-il.

Son collègue de Toma, Samuel Zantea, confie que les données synchronisées au niveau du serveur de Tdh, sont extraites sous format ‘’excel’’ et partagées au CISSE. « La synchronisation va permettre au CISSE de comparer les données transmises avec la version papier. Cela permet de vérifier également s’il y a une discordance des données », précise-t-il. M. Lankoandé de Tougan, souhaite que le transfert de cette technologie au ministère de la Santé, annoncé depuis longtemps, voie rapidement le jour. Youssouf Gamsoré de Tdh, fait savoir que le processus a commencé en 2019, malheureusement la COVID-19, à l’entendre, a empiété sur son évolution, causant un retard énorme.

Avec deux districts au départ, le projet IeDA est implémenté à ce jour, dans neuf régions du Burkina Faso. Celles des Cascades, du Sud-Ouest et du Centre-Sud n’ayant pas encore ‘’accueilli’’ cette technologie. « La région du Centre n’est pas totalement couverte, mais il y a un district qui la met déjà en œuvre», affirme M. Gamsoré. L’objectif du projet, est d’amener l’Etat burkinabè, à passer à l’échelle nationale et de couvrir tout le territoire, avec ces outils digitalisés. Toute chose qui contribuerait à réduire le taux de mortalité, selon le DRS, Sidzabda Kompaoré, à travers une meilleure prise en charge des enfants de moins de cinq ans.

Afsétou SAWADOGO


Zoom sur le projet IeDA Le projet IeDA vise à renforcer le système sanitaire, via la digitalisation des protocoles médicaux et l’amélioration de la qualité des soins, ainsi que l’exploitation renforcée des données. C’est depuis 2011 que la digitalisation des protocoles PCIME a vu le jour dans les districts sanitaires de Tougan (Boucle du Mouhoun) et de Séguénega (Nord).

Cette approche est utilisée au Burkina Faso, pays où la mortalité est très élevée. Ce projet est développé essentiellement dans les centres de santé périphériques où il n’y a pas de médecins et de laboratoires. Le principe est que toutes les règles de la PCIME de 0 à 5 ans ont été enregistrées dans la tablette, selon le protocole de l’OMS.

A.S.

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