La culture de l’hévéa est bien possible au Burkina Faso. L’expérimentation a été faite depuis 2005 dans la province du Kénédougou par Paul Ouédraogo, un professionnel de la filière mangue. Mais au-delà de ces essais agronomiques concluants, les difficultés d’écoulement du latex semblent être une épine au pied du planteur.
Ce 11 décembre 2025, Paul Ouédraogo nous conduit dans sa ferme arboricole, située dans la commune de Kourinion, à une quinzaine de kilomètres de Orodara (province du Kénédougou). Dans ce champ, une forêt de manguiers s’étale sur une superficie de 10 hectares (ha). La physionomie des arbres, leur espacement et la propreté de la plantation témoignent du sérieux qui y est mis. Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Au côté ouest des manguiers, un autre ha est réservé à des arbres spécifiques dont la culture n’est pas très courante au Burkina Faso : l’hévéa, cette plante qui
produit le caoutchouc. Se développant en bordure du fleuve Guénako, ces arbres dont les cimes montent dans le ciel ne passent pas inaperçus.
Malgré le poids de l’âge, le propriétaire Paul Ouédraogo trouve toujours de la force pour être aux côtés de ses plantes. L’aventure remonte à 2005, alors qu’il était le coordonnateur de la Coopérative agricole du Kénédougou (COOPAKE), une structure spécialisée dans la transformation et la commercialisation de la mangue séchée biologique. A l’époque, raconte-t-il, un jeune Ivoirien du nom de Shérif Mamadou est venu le voir pour qu’ils fassent ensemble des essais de plantation d’hévéa. L’idée rencontre l’assentiment des membres de la coopérative.
Au nom de la structure, le coordonnateur remet une somme de 300 000 F CFA à l’Ivoirien pour qu’il aille chercher les graines de l’hévéa dans son pays, la Côte d’Ivoire. « A son retour, il a dormi dans mon champ et ensemble, nous avons fait germer les graines pour faire la pépinière. Comme cela a été une réussite, il fallait planter. C’est ainsi que nous avons décidé de distribuer les plants aux membres de la coopérative. Certains en ont pris pour un demi ha et d’autres pour 2 ha. Personnellement, j’en ai pris pour 1 ha », relate Paul Ouédraogo. Dans sa bananeraie, il plante 333 pieds d’hévéa, avec un espacement de 3 mètres. Les arbres profitent de l’irrigation et de l’engrais des bananiers pour maintenir leur croissance.
Du latex de qualité

Cent pour cent de réussite pour les plants. « Lorsque la saignée a été possible, j’ai commandé du matériel à cet effet. Un jeune Burkinabè qui travaille dans l’hévéaculture en Côte d’Ivoire m’a aidé à faire les premières saignées », déclare le promoteur. A l’entendre, le latex obtenu est de qualité et le rendement satisfaisant. Mais cette satisfaction va se transformer en inquiétude lorsque vient le moment de l’écoulement. Après avoir approché par deux fois une unité industrielle basée à Bobo-Dioulasso, M. Ouédraogo n’a jamais pu vendre son produit. « Les responsables de cette unité ont apprécié le latex mais ne sont pas prêts à l’acheter tant qu’il n’est pas criblé. Ce que je ne peux pas, puisque je n’ai pas le matériel adapté pour le faire », souligne-t-il. Cette expérience quelque peu amère a conduit l’arboriculteur à abandonner les saignées car, à chaque fois, il doit payer pour le faire.
Comme alternative, des proches lui proposent de se tourner vers le marché extérieur, notamment la Côte d’Ivoire pour écouler son latex. Mais Paul Ouédraogo n’est pas trop intéressé. « Ayant vécu pendant dix ans dans ce pays, je connais les difficultés à traverser la frontière avec des marchandises », justifie-t-il. Et d’ajouter que le latex est un produit lourd et qui, d’ailleurs, sent mauvais. Ce qui fait qu’il n’a pas voulu miser sur son exportation.
Après avoir réussi la plantation de l’hévéa, M. Ouédraogo ne s’est pas limité à là. Soucieux de voir l’hévéaculture se développer au Burkina Faso, il décide de se lancer dans la production de sa pépinière. « Je suis allé acheter les vrais pots d’hévéa à Abidjan et j’ai produit 4 000 plants », mentionne-t-il. Là également, le problème d’écoulement s’est posé. Au moment de vendre les plants, les clients ne se sont pas bousculés. Il se souvient que le seul client qui s’est signalé, a juste pris quelques pieds.
« Là aussi, il ne voulait pas me payer. Au départ, on s’est entendu à 500 F CFA l’unité et pour finir, c’était à 300 F CFA. Alors qu’en Côte d’Ivoire, le plant d’hévéa tourne autour de 1 000 F CFA », déplore le planteur. Cette situation qui n’était pas motivante pour lui, l’a encore contraint à abandonner la production de la pépinière d’hévéa.
Malgré ces difficultés à faire prospérer cette culture, Paul Ouédraogo ne se sent pas découragé. Bien au contraire. Il se réjouit d’avoir réussi à faire pousser sur le sol burkinabè, des plantes autrefois cultivées dans les pays côtiers. Une expérience concluante, selon lui. « Mon objectif premier était les essais agronomiques. Est-ce que ça marche au Burkina ? La réponse est oui. Et le latex aussi est bon », se félicite
l’ancien coordonnateur de la COOPAKE qui, apparemment, est le seul membre à avoir pu relever le défi.
Satisfaction malgré la mévente

A ce qu’il dit, beaucoup de membres de la coopérative ont laissé entendre que leur hévéa a été ravagé par des animaux. Parce que les feuilles d’hévéa, informe Paul Ouédraogo, ont la particularité d’être appétées par les ruminants, tels que les bœufs, les moutons et les chèvres. « J’ai eu la chance d’être épargné par les
animaux, parce que je veille souvent dans ma ferme », soutient-il.
Un autre motif de satisfaction pour Paul Ouédraogo est qu’il profite du bois de l’hévéa avec lequel il fabrique des chevrons. « Ces cinq dernières années, toutes les constructions que je fais, c’est à partir du bois de l’hévéa. Les chevrons sont solides comme ceux de l’iroko », apprécie-t-il. Et ce n’est pas tout. En plus de la construction, le bois est aussi utilisé pour la cuisson des aliments.
« Quand on démarre la tronçonneuse, les gens accourent pour demander le bois, parce qu’il brûle comme si on y avait ajouté de l’essence ou du pétrole », confie le planteur d’hévéa. M. Ouédraogo indique n’avoir jamais abordé cette question de l’hévéaculture avec les autorités, parce qu’à l’époque, l’accent était mis sur la promotion de la filière mangue.

croissance.
Toutefois, il relève que si cette nouvelle culture est envisagée de nos jours, il n’hésiterait pas à accompagner l’initiative. « Si on dit que l’on reprend la culture de l’hévéa aujourd’hui, je serai prêt à m’engager de nouveau », laisse-t-il entendre.
Tout en saluant la production des plantes exotiques au Burkina Faso, le chef de service provincial de l’Economie verte et du changement climatique du Kénédougou, le lieutenant des Eaux et forêts, Diassibo Couldiati, rappelle la fonction écologique de toute espèce végétale, au-delà des aspects nutritionnels et économiques. Selon lui, il est possible de produire l’hévéa à grande échelle dans la zone, à condition que l’on étudie le sol sur lequel Paul Ouédraogo a érigé sa plantation pour voir s’il est disponible partout.
Mady KABRE
dykabre@yahoo.fr






























