
François 1er à l’état civil Sibiri François Yaméogo est un styliste modéliste. Ancien travailleur à l’usine Faso Fani de Koudougou, il inaugure en 2017 son unité semi-industrielle de fabrique de textile. Sa spécialité, confectionner des vêtements à base du coton biologique produit par des agriculteurs burkinabè. A travers ces lignes, il décline sa passion pour ce type de coton, ses avantages par rapport au coton conventionnel et les perspectives pour une métamorphose de son entreprise en une véritable unité industrielle.
Carrefour africain (C.A) : En quelle année votre entreprise a vu le jour ?
François Yaméogo (F.Y) : Mon entreprise a vu le jour en 2007 à Ouagadougou. On faisait la transformation du coton avec la marque François 1er, la ligne vestimentaire 100% coton. Après cela, j’ai ouvert l’industrie créative à Koudougou en 2017.
C.A : On sait que le Burkina Faso produit actuellement deux types de coton. Il s’agit du coton conventionnel et du coton biologique. Lequel utilisez-vous pour la confection de vos vêtements ?
F.Y : Avant, le Burkina produisait du coton bio, bété (OGM) et conventionnel. Entre-temps, il a renoncé au coton OGM. Il produit aujourd’hui le coton conventionnel et le coton biologique. Mon choix est porté sur le coton biologique qui est un coton sans pesticides, respectueux des règles environnementales et de la santé des cotoncultueurs. Je préfère tout ce qui est naturel. Ça va avec ma philosophie, ma pensée et ma manière d’être.
C.A : Donc c’est la raison pour laquelle vous avez opté pour le coton bio ?
F.Y : Bien sûr. Il va avec mon concept et il me permet d’avoir des tenues souples. Les gens ont compris que je suis engagé pour le respect environnemental. Sur le plan international, c’est beaucoup prisé. Nous sommes dans un monde où il y a le côté créatif et le côté business. Ce coton bio me permet d’avoir des produits vendables sur le marché national et international. Si les Burkinabè ont opté pour François 1er, c’est parce qu’ils savent que c’est du coton bio. Il y a beaucoup qui sont pour le respect environnemental. Ils ont compris que le coton bio est plus économique que le coton conventionnel où il faut s’endetter pour produire. Et les Burkinabè qui sont dans cette culture sont nombreux.
C.A : Confectionner des vêtements à base de coton bio suppose que vous avez un fournisseur qui vous livre régulièrement le fil cent pour cent bio. D’où procurez-vous cette matière ?
F.Y : On a une seule filature de haut niveau dans toute l’Afrique de l’Ouest qui est la Filature du Sahel (FILSAH). C’est elle mon fournisseur principal. Il n’y a pas d’autres filatures au Burkina en dehors de la FILSAH. Le coton transformé en fil vient des cotonculteurs réunis au sein de l’Union nationale des producteurs de coton du Burkina (UNPCB). Après la récolte, il est transporté à la Société de coton biologique (SSOCOBIO) à Koudougou, une usine qui n’égrène que le coton bio. Le coton bio ne peut pas être égrené avec les mêmes machines que le coton conventionnel. Il nécessite un nettoyage. Cela prend beaucoup de temps et c’est très couteux. Raison pour laquelle la SOCOBIO a été mise en place à Koudougou. Le coton égrené est acheminé à la FILSAH pour être transformé en fil. Il est produit selon le grammage que je décide. J’utilise du fil 42 qui est très fin. La FILSAH, la SOCOBIO et l’UNPCB veillent à ce que ce fil bio soit certifié. La certification, ce sont elles qui le font.
C.A : Donc vous n’avez jamais eu de problème de fil ?
F.Y : Je n’ai jamais eu de problèmes de fil depuis que je suis dans ce domaine spécifique qui est le bio. Entre temps, il y avait beaucoup des spéculations derrière le fil à cause du désordre qui régnait dans la distribution. Des gens avaient bloqué le fil dans les magasins pour simuler un manque afin de pouvoir importer du fil. Le ministère du commerce a décelé ces pratiques mafieuses et y a mis fin.
C.A : Comment reconnait-on un vêtement confectionné à base de coton cent pour cent bio ?
F.Y : Au toucher, on peut le reconnaitre. Le vêtement à base de coton bio est très souple. On peut également le reconnaitre à travers les couleurs aussi, parce que le fil bio absorbe les couleurs par rapport au fil non bio. La couleur est très éclatante. Les clients le connaissent bien et savent faire la différence. Je fais du prêt à porter. Il y a ce qu’on appelle la traçabilité du produit. Il faut mettre la contexture à l’intérieur, déterminer la matière de base ayant servi à sa confection, montrer l’entretien c’est-à-dire est-ce que le vêtement est lavable ou nettoyable à sec et à quelle température ? Il y a une étiquette que je mets à l’intérieur de mes vêtements, qui permet de savoir que c’est bio. C’est écrit dessus bio avec son mode d’entretien.
C.A : Est-ce que vous êtes confronté à la contrefaçon, vu que vos produits sont appréciés sur le marché ?
F.Y : Vous savez, aujourd’hui, tout se falsifie avec l’émergence des nouvelles technologies. Vous allez beau falsifier mais les gens sauront que c’est du faux. J’ai déjà été confronté à cette pratique. Il y a toujours de la copie dans ce qu’on fait mais, la copie peut être aussi d’une manière positive (…). Aujourd’hui, beaucoup de gens me copient, mais quand on voit les modèles, c’est mon image que les gens voient. C’est l’image de François 1er qu’ils voient et souvent ce n’est pas moi qui ai confectionné la tenue. Pour dire que ceux-là, ils font ma promotion.
C.A : Selon le type de coton, est-ce le même matériel qui est utilisé pour le tissage ?
F.Y : Le tissage n’a rien à voir avec le coton. Le coton devient du fil. Et ça dépend de quelle catégorie du fil on veut, c’est-à-dire le grammage. Le tissage dépend des peignes. On peut utiliser des peignes de 9, 10 ou 11. Tout dépend de ce que l’on veut comme produit fini. Dans la machine à tisser, c’est le peigne qui décide. On utilise des peignes adaptés au fil.
C.A : Depuis que vous êtes dans ce métier, quelles sont les contraintes auxquelles vous avez rencontrées ?
F.Y : Les difficultés, elles sont inhérentes à tout entrepreneur au Burkina Faso. C’est d’abord les moyens. Il y a plusieurs étapes. Il y a l’étape d’être bien formé, d’être un artisan tout en ayant une culture d’entrepreneuriat. Pouvoir s’installer, avoir un concept et faire un choix selon la clientèle est une autre étape. Avoir du personnel qualifié en est une autre. Dans chaque étape, il y a des difficultés, mais on arrive à les surmonter, surtout quand on a une vision. Elles peuvent être d’ordre social, financier ou manque de compétences dans les domaines bien précis. Il y a la création, la distribution, l’organisation, la ressource humaine. Il ne suffit pas d’avoir de l’argent, il faut savoir gérer l’entreprise. Je peux avoir des millions dans mon compte, mais cet argent n’est pas à moi. Il est destiné au fonctionnement de l’entreprise. La colonne vertébrale de l’entreprise François 1er, c’est la ressource humaine. Il faut être capable de manager le personnel, les amener à suivre votre vision, savoir comment les gérer selon leurs humeurs, parce qu’ils sont différents culturellement et intellectuellement.
C.A : La nouvelle dynamique d’industrialisation prônée par les autorités actuelles est centrée sur la transformation locale des matières premières. Comment se positionne votre entreprise comme une actrice incontournable dans la transformation du coton bio au Burkina Faso ?
F.Y : Je vais être honnête avec vous. Une entreprise comme la mienne n’est pas une industrie basique où on fait de la production. C’est une entreprise où il y a une vision, la créativité, une ligne directrice c’est-à-dire que j’ai créé un produit. J’ai fait un choix qui est de produire des vêtements 100% coton bio, des produits 100% Burkinabè. Mon choix, c’est la création d’emplois, l’accompagnement, la distribution, le transfert de compétences. A ce titre, j’enseigne dans les universités. J’ai des conventions avec elles où j’anime des conférences. Je reçois également des élèves dans mon atelier pour des travaux pratiques.
La question qui se pose maintenant est de savoir comment faire avec une telle entreprise ? Dans une entreprise visionnaire où les produits se vendent et voyagent, il ne reste que la structuration, des moyens pour la distribution, sa dotation en équipements, une administration saine, un accompagnement et ça devient une industrie. On n’a plus besoin d’inventer la roue. Alors qu’il y a des industries où on demande d’aller signer des partenariats pour bénéficier de leur expertise, chez moi, j’ai déjà fait tout le travail. Je suis dans l’activité depuis 2004.
Le marketing est fait, le produit est recensé et connu, on sait ce qu’on va développer mais, il faut de l’argent. Nous en avons besoins pour la distribution, acquérir plus de matériels, développer des métiers à tisser, pour former plus de personnes, pour pouvoir constituer une équipe de techniciens (graphistes, concepteurs…), des commerciaux, un administrateur…Il y a la visibilité aussi à savoir implanter des boutiques un peu partout afin de mieux organiser la distribution. Si tout cela se réalise, ça devient en ce moment une grosse industrie et on pourra embaucher au minimum 200 personnes. Présentement, je suis à 100 personnes mais, on peut arriver à 300 personnes.
Il arrive un moment où il faut évoluer vers une Société anonyme (SA) avec la participation d’autres partenaires. J’ai travaillé seul pendant des années. Il me faut maintenant un administrateur, un directeur, bref, tout un staff. Il nous faut aussi un laboratoire dédié à la transmission des connaissances. Je n’ai même pas encore exploité 30% de mon potentiel. A mon âge, je ne peux plus avoir de crédits. Pour une industrie, je ne peux plus encore me permettre de tourner pour emprunter de l’argent. Il faut que mon affaire devienne une affaire de tous. J’ai montré pendant des années que c’est possible.
Maintenant, il me faut un accompagnement. Pour l’instant, c’est une petite unité semi-industrielle, dirigée par une seule personne, alors qu’elle devrait être dirigée par plusieurs personnes. Il n’y a rien à démontrer encore. On ne peut pas me dire que les vêtements 100% coton, on ne peut pas les produire. On ne peut pas dire encore que ça ne crée pas d’emplois. Je l’ai fait et j’ai démontré que c’est possible. Si j’étais un débutant, qui venait d’arriver avec un projet sur papier, on pouvait en douter. Avec une entreprise qui peut vous présenter des bilans, qui a du personnel déclaré à la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS), il n’y a rien à craindre. C’est l’argent seulement qui nous manque. Je pense que c’est un cadeau pour le pays.
Interview réalisée par Ouamtinga Michel ILBOUDO






























