
Les métiers manuels du fil et des aiguilles concernent, le crochet le tricot, le macramé, le perlage et la broderie à la main. Pratiqués surtout par des femmes, ils sont des moyens d’expression artistique et de génération de revenus. Pourtant, ils sont considérés comme des petits métiers et souffrent de manque de reconnaissance. L’association Arts du fil du Faso (ARFIFA) ne ménage aucun effort pour qu’ils soient inscrits dans le référentiel des métiers du Burkina Faso. Etat des lieux sur cette section de l’artisanat burkinabè.
Micheline Sawadogo est une jeune femme conductrice de travaux en génie civile, passionnée du crochetage. Cette passion consiste à faire manuellement des vêtements, des accessoires, des décoratifs… avec une aiguille (crochet) et du fil ou la laine. Elle a été piquée par le virus du crochet depuis sa tendre enfance. Elle a beau chassé sa passion, elle est revenue au galop. Mais d’où lui vient cette passion ? Elle explique : « je me suis auto-
formée. Plus jeune, j’ai remarqué que j’avais de beaux vêtements faits au crochet par ma mère. Curieuse, je voulais savoir comment ils étaient faits ». Micheline commence d’abord par faire de petits trousseaux pour garder des stylos et des craies, de petites robes pour habiller les poupées qu’elle vendait à ses camarades du primaire.
Sa passion grandit par la suite au point d’en faire aujourd’hui une source de revenus supplémentaires. Elle est propriétaire d’une boutique de vente, « Crochet House » et dispense des formations. A l’ima-ge de Micheline Sawadogo, elles sont nombreuses ces pratiquantes des métiers manuels du fil et des aiguilles que sont le crochet, le tricot, le macramé, le perlage et la broderie à la main. Ces jobs, principalement transmis de mère en fille, en famille ou en communauté sont des moyens d’expression artistique, de cohésion sociale et de génération de revenus complémentaires. Bien qu’ils soient générateurs de revenus, ils ne bénéficient pas du traitement qui devrait leur être accordés. Ils sont donc
menacés de disparition.
Consciente de cette réalité, sous la houlette de Rosine Kibora, un collectif de femmes

engagé dans la promotion des savoir-faire manuels traditionnels comme leviers d’émancipation et de transformation sociale, a mis en place une association dénommée Arts du Fil du Faso (ARFIFA). Arts du Fil du Faso vise particulièrement à promouvoir et à développer les activités manuelles du fil et des aiguilles pratiquées par les femmes au Burkina Faso. C’est dans cette lancée qu’il a organisé la première édition du Salon internationale des métiers manuels du fil et des aiguilles de Ouagadougou (SIMMAF-O) du 5 au 7 décembre 2025 sur le thème : « Autonomisation et résilience des femmes par la promotion et le développement des métiers manuels des aiguilles et du fil ».
Selon ses initiatrices, le Salon tend à mettre en lumière les savoir-faire artisanaux et créatifs autour de la broderie, du crochet, du tricot, du macramé, du perlage, en association avec le tissage et la couture. Le SIMMAF-O est aussi une plateforme de commercialisation et de mise en réseau, un espace de plaidoyer et de valorisation institutionnelle afin que les métiers manuels du fil et des aiguilles soient reconnus comme un secteur clé de l’artisanat et de l’économie créative. Il est en plus un outil de sauvegarde et de transmission intergénérationnelle à travers des ateliers, des rencontres, des expositions, des formations et des partenariats.
Il sert également à fédérer les acteurs de la filière (artisans, associations, écoles d’arts, centres de formation artisanale, professionnelle, coopératives, institutions, ONG), à renforcer la coopération sous régionale et internationale dans le domaine des métiers artisanaux et créatifs du fil et des aiguilles. A croire la présidente Rosine Kibora, ce Salon n’est pas seulement un lieu d’exposition. Il est aussi un acte de résistance, de solidarité et d’engagement. Les échanges à cette première édition ont permis aux participants de faire l’état des lieux des métiers manuels du fil et des aiguilles.
Bannir les clichés
Aujourd’hui, ces métiers demeurent largement pratiqués par des femmes dans un cadre informel. Les produits sont destinés à leur entourage ou à de petites ventes locales. Ces activités sont souvent classées comme de “petits métiers” et non valorisées. Elles sont souvent marginalisées et manquent suffisamment de reconnaissance malgré leur potentiel économique. Elles souffrent d’un manque de visibilité.
Et pourtant « Chaque œuvre raconte une histoire : celle d’une femme qui se bat, qui invente, qui transmet et qui refuse de laisser mourir un savoir-faire précieux. Derrière chaque œuvre, il y a un combat silencieux : celui de réussir à créer sans avoir toujours les moyens de créer », a déclaré Mme Kibora. La marraine de cette première édition du SIMMAF-O, Jeanne Marie Christine Tani, a insisté sur la transmission intergénérationnelle.
« Les métiers manuels du fil et des aiguilles sont une école de rigueur, d’expression personnelle et de dignité.
Ils sont un langage artistique transmis de mère en fille », a-t-elle annoncé. Les battantes pour la survie de ces métiers sont nombreuses. Faisons un clin d’œil à quelques-unes d’entre elles. Honorine Ilboudo est éducatrice de formation. Elle s’intéresse au macramé et au perlage. Elle confectionne des sacs à main, des sacs de courses, des porte-lotus, des sets de table, des paniers de fruits, des accessoires de beauté… Pour faire plus moderne, elle y associe des tissus comme le pagne tissé ou le kokododan.
Grace à des formations reçues de part et d’autre, elle a pu se perfectionner. Aujourd’hui, elle tire bien profit de ce travail. Grâce à l’intérêt porté par ses filles à ce qu’elle fait, elle pense que la relève à son niveau est assurée. Quant à Marie Madeleine Ouédraogo, au-delà de la confection des objets macramé et perlé, elle, s’est lancée dans la formation. Animatrice en alphabétisation bilingue, elle propose une gamme variée de produits dont des sacs d’école et d’ordinateurs qu’elle vend à partir de 8 000 FCFA. Selon ses dires, pas moins de dix sacs sont vendus par mois.

Jeanne Da, elle, est à la retraite. Elle s’est initiée très tôt au crochetage et la broderie à la main depuis le collège. A sa retraite, point besoin de s’engager dans une nouvelle activité pour sa reconversion. Elle est revenue à ses premières amours, le crochetage. Aujourd’hui, équipée d’un crochet et du fil, elle conçoit de magnifiques tenues d‘adultes et d’enfants, modernisées au pagne tissé ou au kokodonda. Leurs prix varient de 4 500 à 10 000 FCFA. Son passage au SIMMAF-O a permis de booster ses commandes.
Une autre dame qui fait ses marques dans le macramé, le perlage et le crochet est Essita Dayamba. Elle se dit passionnée du macramé depuis 2000 et fait des merveilles. En plus, elle dispense des cours sur ces métiers dans des centres de formation. Chez elle, la relève est aussi assurée. Certaines de ses filles en sont déjà des adeptes. Le souhait de Mme Dayamba est que les autorités lancent ce programme dans les écoles. Adjouma Ouali s’est intéressée au crochet pendant la crise du COVID 19 en 2020. Pour ne pas rester inactive, elle a décidé d’apprendre ce métier auprès d’une dame.
Si fait que de nos jours, réaliser des ensembles, des pantalons, des bonnets, des porte-bébés, des boucles d’oreilles et des robes n’a plus de secret pour elle. Elève-stagiaire des professeurs d’écoles, elle jongle entre son établissement et le crochetage pour satisfaire sa clientèle. Le métier semble nourrir son homme puisqu’elle peut encaisser au minimum 30 000 FCFA par mois issus de la vente de ses produits. « Le salon nous a rendu plus visibles. Les échanges entre pratiquantes ont permis d’améliorer mes connaissances.
J’ai compris que je dois persévérer dans ce métier », se réjouit-elle. Elise Zongo a fait du tricot-crochet sa principale activité. Pour cette raison, elle s’est procuré une machine à 125 000 FCFA qui lui permet de produire rapidement des ensembles, des jupes, des pulls, des gilets. « Je gagne ma vie dans ces métiers. Avant la crise sécuritaire, je pouvais avoir au moins 150 000 FCFA par mois. Je recevais beaucoup de commandes. Ce n’est plus le cas actuellement, mais je ne me plains pas », soutient-elle.
Les défis à relever
Les défis auxquels ces métiers font face sont multiples. Parmi les principaux, on peut citer le manque de matières d’œuvre essentielles que sont les tissus, les fils, les outils spécialisés… Sur le plan économique, les revenus générés par les métiers du fil et des aiguilles restent faibles en raison de la concurrence des produits manufacturés qui sont vendus à bas prix. A cela, il faut ajouter des difficultés de commercialisation inhérentes au faible accès aux marchés structurés et au manque de canaux de distribution modernes.
Sur le plan social, ces métiers sont souvent perçus comme des activités secondaires ou domestiques. La plupart des artisanes travaillent dans l’informel, sans visibilité. Ces jobs ne sont pas inscrits dans le référentiel national des métiers. Tous ces facteurs portent un coup sur la transmission générationnelle. Les jeunes ont une préférence pour d’autres métiers qui leur ouvrent plus d’opportunités. Pour les pratiquantes, ces maux constituent d’une manière ou d’une autre un frein à l’autonomisation des femmes, à la promotion de l’entrepreneuriat féminin et à la création d’emplois.
Des propositions de solution
« Nous ne demandons pas des faveurs mais la justice, la reconnaissance d’un métier qui fait vivre des familles, qui dynamise l’économie locale et qui porte une part essentielle de notre patrimoine », a réclamé Mme Kibora. Elle demande la mise en place des mécanismes d’approvisionnement accessibles et durables des matières d’œuvre. Cette vision peut se réaliser par la création de circuits locaux de production de tissus, de fils et d’outils.
Elle peut aussi se réaliser par un soutien financier aux femmes et par l’existence d’un cadre national qui protège, valorise et soutient réellement ces métiers.
Par rapport au problème d’écoulement, les artistes du fil pensent qu’il dépend de la volonté politique. Elles souhaitent que leurs produits soient sous projection comme le Faso danfani.
« Pour booster la commercialisation de nos produits, il faut par exemple interdire ou limiter l’importation des blousons, des vêtements en laine. Cela concerne également certains vêtements de nos corps amés contre le froid», conseille la première responsable de ARFIFA. Dans cette dynamique de « produisons ce que nous consommons et consommons ce que nous produisons », elles ne comprennent pas pourquoi leurs produits ne sont pas consommés. « Nous voulons que les autorités se rendent comptent qu’une section de l’artisanat dort, alors que c’est de l’or pour le pays. On peut le réveiller, l’exploiter », suggère la présidente des Arts du Fil du Faso, Rosine Kibora.
Habibata WARA




























