Barrage de Poniro dans le Poni : le lit majeur pris d’assaut par des maraichers

A Poniro, plusieurs maraichers travaillent dans le lit du barrage.

L’occupation de la bande de servitude du barrage de Poniro, dans la commune de Kampti, inquiète. Des populations en quête d’un mieux-être ont envahi depuis une dizaine d’années les berges pour une production maraichère. Au fur et à mesure, leur nombre s’accroit. Mais le hic est que la plupart de ces occupants sont installés dans le lit majeur de l’ouvrage. En attendant la fin des travaux d’un nouvel aménagement en cours, c’est la survie de la retenue d’eau qui est menacée. 

Un vent frais et sec souffle sur Poniro, dans la commune de Kampti (province du Poni), en cette matinée du 12 février 2026. A un jet de pierre de là, un ouvrage hydraulique impressionnant se dresse. Il côtoie la route nationale 12 (axe Gaoua-Kampti). Réalisé en 2003 avec une capacité de stockage de 1 million 200 mille mètres cubes (m3), ce barrage est le plus grand de la province. A quelque trois mois après la fin de l’hivernage, il affiche déjà un visage qui n’est pas totalement reluisant. L’eau s’est retirée dans le lit mineur, faisant place à des bandes de terre enherbées de part et d’autre. Esseulés ou groupés, des herbivores profitent de cette pelouse verdoyante.

De hautes herbes, notamment le typha, envahissent certains monticules de terre ou le plan d’eau par endroits. Nez à nez avec le barrage, une école primaire à trois classes et deux logements pour enseignants sont à l’abandon du fait des risques d’inondations. Tout au long de l’infrastructure hydraulique, au côté nord, des jardins de production maraichère s’étendent à perte de vue. Les berges grouillent de monde. Hommes, femmes et enfants sont à la tâche. Récolte de la laitue, des feuilles d’amarante ou d’oseille, désherbage, arrosage, épandage d’engrais, traitement phytosanitaire, labour, etc. sont, entre autres, les activités qui rythment leur quotidien. Les bruits assourdissants des motopompes fusent de partout. 

Ces balises matérialisent la limite du lit majeur.

Le président de la coopérative Thangba Dèsi (que Dieu nous aide, en lobiri) des maraichers de Poniro, Ollo Kambou, nous accueille dans son jardin, entouré d’un grillage. Les cultures offrent une belle vue par leur verdure. Aux pieds des cultures hautes, telles que les papayers et le moringa, s’étale un tapis de laitue, d’amarante, d’oseille, d’oignon et de piment, dans un espace d’un demi-hectare environ. A l’aide d’une motopompe, l’eau est stockée dans un bassin de fortune avant d’être aspergée sur les cultures au moyen d’arrosoirs. 

Nez à nez avec l’eau

Ollo Kambou qui est aussi le président du Comité d’usagers de l’eau (CUE) du village, travaille sur ce site, acquis gracieusement auprès d’un propriétaire terrien, depuis 2018. Il estime s’être retrouvé dans le maraichage par le fait du hasard. 

Confronté à des problèmes de scolarité à la suite du décès de son géniteur, raconte-t-il, il va abandonner les bancs à partir de la classe de Terminale pour se lancer dans des activités de survie dont la maçonnerie et finalement, le jardinage. « Grâce à un projet, j’ai obtenu du matériel pour débuter », se remémore M. Kambou. Au départ, fait-il savoir, l’oignon, l’oseille et le haricot étaient ses principales spéculations produites.

« Mais, au fur et à mesure, j’ai constaté qu’avec le développement de l’orpaillage dans la zone, la laitue est beaucoup prisée », mentionne-t-il, pour expliquer pourquoi il mise désormais sur cette plante potagère. Un choix qui porte réellement des fruits. Avant notre rencontre de ce jeudi matin, il a été faire une livraison de laitue à Galgouli, un village situé à la frontière avec la Côte d’Ivoire. Le président du CUE de Poniro estime le gain annuel généré par son jardin à environ deux millions francs CFA. Des recettes jugées suffisantes, à son avis, pour subvenir aux besoins de sa famille.

Dans la parcelle voisine, d’une superficie d’environ 0,25 hectare (ha), Féhinami Kambou, aidée de quelques membres de sa famille, s’affaire à désherber et à arroser son oignon. Cela fait cinq ans qu’elle s’y active pour rechercher sa pitance quotidienne. Contrairement à Ollo Kambou, elle utilise des bassines et des arrosoirs pour irriguer ses cultures. Pas de motopompe. Malgré tout, elle dit tirer son épingle du jeu à travers la vente de ses légumes.  

Mais là où le bât blesse est que Féhinami Kambou et Ollo Kambou produisent dans la bande de servitude ou, à tout le moins, dans le lit majeur du barrage. Leurs jardins côtoient l’eau, juste à quelques mètres, à telle enseigne qu’en cas de forte pluie, une partie des cultures est inondée, les obligeant à se retirer momentanément. « Il y a des années où l’eau me fait reculer, parce qu’elle absorbe une partie de mon jardin », atteste M. Kambou. Sur le terrain, deux lignes de bornes sont distinctes. La première avec des balises à bout bleu, non loin de l’eau, et la seconde matérialisée par des balises à bout rouge, à environ 100 m du barrage.

Selon les explications de l’ex-chef de service régional de la police de l’eau et de l’environnement du Djôrô, Yacouba Traoré, les premières bornes délimitent le lit majeur du barrage. On estime que quand il pleut, l’eau peut à tout moment atteindre cette limite. « On ne doit pas travailler dans cet espace », clame-t-il. Quant aux deuxièmes bornes, avance-t-il, elles délimitent la bande de servitude, c’est-à-dire l’espace située entre la première et la deuxième ligne de balises. Pour lui, c’est en cas de crue majeure que l’eau peut atteindre ces dernières bornes. Là non plus, personne ne doit travailler. « Tout le monde doit être hors de ces bornes », insiste M. Traoré. 

Ensablement et pollution de l’eau

A la lumière de ses explications, le constat que l’on fait à Poniro est que presque tous les maraichers se retrouvent dans le lit majeur du barrage. Puisqu’ils sont carrément dans l’espace situé entre la retenue d’eau et les premières bornes. Et ils ne nient pas cet état de fait. « Nous sommes informés que nous devons libérer les berges, parce que nos activités menacent la survie du barrage », reconnait le président du CUE de Poniro, Ollo Kambou. A l’entendre, la police de l’eau du Djôrô a organisé plusieurs rencontres de sensibilisation des maraichers afin qu’ils quittent la bande de servitude. « Il est ressorti que nos activités ensablent le barrage et polluent l’eau », détaille-t-il.

Le président du CUE de Poniro, Ollo Kambou : « nous sommes conscients du danger de nos activités pour le barrage ».

Un peu plus loin, d’autres maraichers s’activent dans leurs parcelles. Les spéculations produites sont presque les mêmes. Bêbê Watilde Kambou, Sié Djoltioté Da, Sansan Poda et Bêbê Pascal Poda sont des voisins. Leurs espaces réunis avoisinent 1 ha, chacun occupant environ 0,25 ha. Bêbê Watilde Kambou est à sa cinquième année de travail dans son jardin. Aujourd’hui, il s’emploie au sarclage et à l’arrosage de ses planches de laitue. Le visage dégoulinant de sueur, il indique être seul à accomplir cette tâche. Car, à l’écouter, il est difficile de trouver de la main-d’œuvre dans la zone du fait de l’orpaillage. Toutefois, se réjouit-il, il arrive à s’en sortir.

La preuve est qu’il a déjà accompli l’un de ses rêves : bâtir sa maison. Si son activité est très bénéfique pour lui, cela n’est pas le cas pour le barrage. Aux dires des techniciens de l’eau, la terre remuée chaque année ainsi que les engrais chimiques et autres pesticides utilisés sont charriés dans le lit de l’ouvrage par les ruissellements. Il en résulte un envasement progressif du barrage et une pollution aquatique. Travaillant depuis plusieurs années dans la cuvette, Bêbê Watilde Kambou dit être conscient des risques que cela engendre pour la retenue d’eau.

« Effectivement, j’ai constaté que l’eau est en train de reculer. C’est quand il pleut assez que ma parcelle se retrouve sous les eaux », déclare-t-il. Mais au mois d’avril, remarque-t-il, l’eau recule jusque dans le lit mineur, à telle enseigne qu’il faut creuser des rigoles pour la rapprocher encore des cultures. Ses propos sont confirmés par cette pratique presque courante chez la plupart des maraichers. Des raies profondes sont creusées pour canaliser l’eau de son lit jusqu’au bord des parcelles de production. 

A l’aide d’une houe, Sansan Poda est en train de sarcler ses cultures, au bord de l’eau. Entre ses planches de laitue et le plan d’eau, il n’y a qu’un pas. Seule une mince bande de terre les sépare.  Mais M. Poda semble déterminé à dompter cet espace restant pour agrandir sa parcelle. Une portion fraichement labourée et une pépinière de laitue en attente d’être repiquée témoignent de cette intention. Cela fait environ 10 ans que M. Poda exploite cet espace. Sans détour, il souligne que l’eau se retire au fur et à mesure que les années passent et reconnait que ses activités ont un impact négatif sur l’ouvrage. « On nous a dit de quitter sans délai », indique-t-il. Bêbê Pascal Poda est du même avis lorsqu’il soutient que les mauvaises pratiques des maraichers constituent une menace sérieuse pour le barrage. « Les conséquences sont visibles à travers l’ensablement », affirme-t-il. 

Pour nombre de maraichers, libérer la bande de servitude ne souffre d’aucun débat. Seulement, ils restent convaincus qu’ils ne sont pas les seuls responsables de l’envasement de la cuvette. « Il y a aussi les ordures ménagères de Kampti que les eaux de pluie emportent dans le barrage », relève Féhinami Kambou. 

Un aménagement sommaire en cours

Féhinami Kambou, jardinière : « nous ne sommes pas les seuls responsables de l’ensablement du barrage ».

Ollo Da, jardinier et membre du CUE, abonde dans le même sens. « J’estime que ce sont ceux qui cultivent dans les bas-fonds qui contribuent plus à l’ensablement. Il y a aussi les orpailleurs qui remuent la terre et produisent des déchets. Quand il pleut, l’eau charrie ces ordures dans le barrage », se défend-il. Le président du CUE, Ollo Kambou, lui, pense aux phénomènes naturels, tels que les ruissellements, qui participent aussi à l’enlisement. Toutefois, il estime que pour l’avenir des générations futures, il faut sauver le barrage en libérant la bande de servitude. 

Aux côtés de la police de l’eau, il dit avoir mené plusieurs actions de sensibilisation de ses coéquipiers afin qu’ils comprennent le bienfondé de la mesure. Et cela dure depuis cinq ans. « Tout le monde est informé mais il y en a qui sont toujours réticents », souligne-t-il. C’est le cas de Sansan Poda lorsqu’il affirme qu’il a besoin d’accompagnement avant de quitter. « Nous ne sommes pas prêts », tranche-t-il. Avec sa double casquette de président du CUE et de maraicher, Ollo Kambou fait savoir que lui-même demeure confus. Même s’il doit partir de ce site, ce sera pour lui, faire contre mauvaise fortune bon cœur. Il est surtout conforté par un voyage d’études dans la zone de Bobo-Dioulasso où il a vu des barrages qui ont disparu du fait des mauvaises pratiques des maraichers.

Dans le lot des jardiniers, certains ont commencé à se conformer à la mesure. Yacouba Ouédraogo en est un. Installé sur les berges depuis 2019, il faisait de la culture associée de papayers et de légumes sur un hectare. « Après la fixation des bornes, j’ai constaté que mon jardin s’est retrouvé dans la bande de servitude. J’ai alors décidé de quitter avant le déguerpissement », confie M. Ouédraogo. A l’entendre, d’autres facteurs non moins importants l’ont aussi contraint à anticiper son départ. Il s’agit des récurrents dégâts d’animaux causés dans son jardin et le manque de main-d’œuvre. « Malgré le grillage, les bœufs escaladent pour détruire mes cultures. En plus, à cause de l’orpaillage, la main-d’œuvre se fait rarissime », précise-t-il. 

Pour libérer les berges, les maraichers de Poniro ont exprimé un souhait : leur réinstallation sur un nouveau périmètre aménagé. Même si le projet a trainé, leur vœu est en passe d’être exaucé de nos jours. 10 ha ont déjà été labourés en aval du barrage et attribués. Cet aménagement sommaire, muni de système de drainage, permettra d’améliorer la gestion de l’eau et d’intensifier la production maraichère. Tous les occupants de la bande de servitude rencontrés ont affirmé être attributaires de parcelles d’environ 0,12 ha sur le nouveau site. Une superficie jugée insuffisante pour eux mais qui leur permettra néanmoins de poursuivre leurs activités.

Sansan Poda ne veut pourtant pas abandonner son terrain qu’il a consacré une dizaine d’années à fertiliser. « Dans le nouvel aménagement, il faut beaucoup investir avant de commencer à récolter. C’est comme repartir de zéro », s’inquiète-t-il. « Nous allons souffrir là-bas, parce que tout début est difficile », renchérit Bêbê Pascal Poda. Le président du CUE, Ollo Kambou, corrobore ces appréhensions. Il trouve que son jardin de 0,5 ha qu’il a bien fertilisé avec de la fumure organique est déjà insuffisant pour ses activités. Et descendre à 0,12 ha serait, pour lui, une autre paire de manches. « Au début, j’aurai des difficultés sur le nouveau site. Je vais mettre du temps avant de m’adapter », s’alarme-t-il. C’est pourquoi, il plaide pour un accompagnement en intrants et équipements en vue d’affronter le nouveau défi. 

Libérer de gré ou de force

Les responsables de l’ex-direction régionale de l’eau, de l’assainissement et de l’environnement du Djôrô, eux, sont catégoriques : les berges du barrage de Poniro doivent être libérées de gré ou de force cette année 2026. Selon l’ex-Directeur régional (DR) assurant les affaires courantes, Moussa Ramdé, la police de l’eau et de l’environnement, composée des agents de sa direction, de la police, de la gendarmerie et des agents des eaux et forêts a beaucoup sensibilisé. Il faut désormais sévir. Pour lui, le barrage de Poniro

Pour Sansan Poda, mettre 10 ans à fertiliser un terrain et le laisser partir n’est pas facile.

a vu sa capacité de stockage se rétrécir comme une peau de chagrin et souffre d’autres maux (pollution des eaux, dégradation de digue…). « Il faut que les maraichers comprennent que c’est dans leur intérêt de libérer la bande de servitude. Beaucoup s’installent avec la complicité des propriétaires terriens qui sont parfois membres des CUE. C’est ce qui rend la lutte difficile », fait-il savoir. 

L’ex-chef de service régional de la police de l’eau, Yacouba Traoré, confirme ces longs moments d’échanges (environ trois ans) avec les populations de Poniro afin de mettre fin à l’occupation illégale des berges. De ces tractations, mentionne-t-il, il est ressorti que nombre d’occupants ont relevé que le barrage a englouti leurs espaces de production et qu’ils ne savent pas où aller. C’est pourquoi, des missions conjointes ont été initiées avec les services de l’agriculture pour aboutir à l’aménagement d’un nouveau site. Mais avant, note M. Traoré, une proposition avait été faite par les services de l’agriculture d’aider ceux qui veulent s’organiser en groupements avec des motopompes pour qu’ils aillent travailler hors de la bande de servitude.

Ce message, à l’entendre, n’a pas trouvé un écho favorable, puisque personne ne s’est manifesté. « Maintenant, c’est l’aménagement en aval qui est notre espoir. S’il est achevé, il n’y aura plus de possibilité de rester dans la bande de servitude. On va passer par la méthode forte », prévient Yacouba Traoré. Selon lui, cette répression peut s’opérer de plusieurs manières, allant de la destruction des cultures à des poursuites judiciaires contre les contrevenants. « Nous avons déjà libéré les berges de deux autres barrages (Loropéni et Nako) », se félicite M. Traoré. Pour lui, le compte à rebours a commencé pour le barrage de Poniro et celui de Bapla, dans la Bougouriba, est dans le viseur. Et l’ex-DR Ramdé d’exhorter les occupants des berges à les libérer sans coup férir pour permettre aux barrages d’être exploités sur le long terme.

Mady KABRE

dykabre@yahoo.fr


Mauvaise compréhension de la taxe de l’eau

Pour l’entretien courant du barrage, il est instauré une taxe de l’eau qui doit être payée annuellement par l’ensemble des usagers. Sa perception et sa gestion relèvent du Comité d’usagers de l’eau (CUE). A Poniro, la mise en œuvre de cette taxe ne rencontre pas l’assentiment de tout le monde. Selon le président du CUE, Ollo Kambou, ceux qui utilisent les petites motopompes doivent débourser 5 000 F CFA par an, mais beaucoup trouvent la somme exorbitante. D’autres même contestent, estimant que c’est une forme d’escroquerie inventée par le CUE. « Il y en a qui croient que je veux leur extorquer de l’argent. Donc, ils sont nombreux à s’y opposer. Pourtant, c’est pour la gestion du barrage », déplore M. Kambou. Même si quelques-uns adhèrent à l’idée, aucun usager de l’eau n’a encore payé sa taxe, à ce jour, à Poniro. 

M.K. 

 

 

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Captcha verification failed!
Le score de l'utilisateur captcha a échoué. Contactez nous s'il vous plait!