Kua, Dindérésso, Kou et Kuinima. Ces noms ne désignent pas seulement des quartiers ou des villages de la commune de Bobo-Dioulasso, chef-lieu de la région du Guiriko. Ils renvoient aussi à quatre forêts classées, aujourd’hui en lutte pour survivre face à l’expansion urbaine galopante. Ce reportage plonge au cœur de ces poumons verts menacés.
Un mardi matin de décembre 2025 à Bobo-Dioulasso, chef-lieu de la région du Guiriko. La chaleur est déjà perceptible. La route qui mène à l’université Nazi-Boni serpente entre les habitations. A hauteur de la direction provinciale des Eaux et forêts du Houet, le paysage semble banal. Des tiges de maïs sèchent au sol. Des tas d’ordures bordent le chemin. Quelques arbres clairsemés tentent de survivre. Rien n’indique une forêt. Aucune clôture, aucun panneau. Pourtant, ici commence la forêt classée de Dindérésso, un patrimoine forestier qui s’étend jusqu’à la commune rurale de Bama.
Un espace protégé sur le papier. Mais une forêt ouverte à toutes les dérives. Adama Bako, chef de service départemental des Eaux et forêts de Bobo-Dioulasso, observe la scène. « A l’heure où je vous parle, je ne peux pas dire qu’il n’y a pas des tricycles en train de déverser des ordures dans cette forêt », confie-t-il. Sa voix est calme. Mais la lassitude est palpable. La forêt est vaste, trop vaste pour les moyens disponibles. « Je n’ai pas assez d’agents forestiers pour surveiller chaque mètre », ajoute-t-il. La forêt paie le prix fort d’un système de gestion défaillant des ordures. Le problème dépasse largement les capacités des agents forestiers. La commune est directement interpellée. « C’est une forêt contiguë à l’agglomération. En réalité, le plan de gestion des déchets dont dispose la commune est dépassé », reconnaît Adama Bako.

de Dindérésso.
Le constat est partagé au niveau de la direction régionale des Eaux et forêts du Guiriko. Emmanuel Koffi Dabiré, chef de service des forêts et de la faune, ne dit pas autre chose. « Les déchets ménagers sont mal gérés par le dispositif communal. Nous avons des collecteurs, mais ils ne savent pas où déposer les ordures », déplore-t-il. Résultat : la forêt devient une solution de facilité. « Les gens transportent leurs déchets et, s’ils ne voient personne, ils les jettent dans la forêt », regrette Adama Bako. Pour mieux explorer la forêt de Dindérésso, il faut s’enfoncer dans ses entrailles. Des pistes aménagées à l’intérieur facilitent la circulation. L’ambiance change rapidement.
L’air devient plus frais. Les bruits de la ville s’estompent. Sous la canopée se dévoile un écosystème riche : chants d’oiseaux, flore variée et mare naturelle servant d’abreuvoir aux animaux. Mais les traces d’agressions humaines sont visibles. Des arbres sont mutilés ou abattus. Siriki Sanou, tradipraticien et habitant de Belleville, surgit de la broussaille, hache sur l’épaule. Il fréquente la forêt depuis deux ans. « Je récolte des feuilles et des fruits, jamais les racines », se défend-il. Il sait qu’une autorisation est nécessaire. Il admet ne pas en disposer. Les forestiers le lui rappellent régulièrement à chaque rencontre.
La Guinguette, un cadre enchanteur Siriki dit aussi voir des abus lors de ses pérégrinations dans cette forêt. Des coupes illégales et autres pratiques destructrices. Mais dénoncer n’est pas toujours facile. « Quand je vois des gens causer des dégâts, je le signale discrètement aux forestiers », assure-t-il. Dans la forêt, Bakary Koné marche d’un pas assuré. Eco-garde, il connaît chaque sentier et recoin de ce tapis végétal. Chemin faisant, il y croise régulièrement des exploitants illégaux. Sa mission première n’est pas la sanction.
C’est la sensibilisation. « Je leur demande de ne pas causer des dégâts car la forêt est vitale pour la population de Bobo-Dioulasso et environnants », lâche-t-il. Les forestiers privilégient une gestion intégrée, responsable et participative. Oumarou Koanda, chef de poste forestier de Dindérésso, ne cache pas son admiration pour cette forêt. « On y retrouve une diversité d’espèces végétales », s’émerveille- t-il. Cependant, il déplore les agressions répétées. Des agressions qui, à terme, menacent l’équilibre de tout l’écosystème. Changement de décor. Direction, la forêt classée du Kou, plus connue sous le nom de la Guinguette. Ici, la différence saute aux yeux.

pour tous les animaux.
Contrairement à Dindérésso, celle-ci est clôturée. A l’entrée, une pancarte affiche les tarifs : 100 FCFA pour les élèves, 300 FCFA pour les visiteurs nationaux et 1 000 FCFA pour les étrangers. Des groupements de gestion forestière, constitués essentiellement des communautés riveraines, veillent sur le site. L’ordre règne. Sous la voûte des arbres, la température chute brutalement. L’air est frais, humide et naturel. Cette forêt est constamment irriguée par la rivière Kou, elle-même alimentée par des sources naturelles. Autrefois, la Guinguette était un lieu de baignade prisé. Aujourd’hui, elle a perdu de son charme. Des banquettes ensablées racontent son passé glorieux. Alexandre Sanou, président du comité local de gestion de cette forêt, se souvient.
« C’était un lieu de détente très fréquenté », relate-t-il, nostalgique. La Guinguette n’est pas qu’un simple espace de loisirs. Certaines plantes en voie de disparition y sont bien conservées. Et ce n’est pas tout. « Elle ravitaille la ville de Bobo-Dioulasso en eau potable », déclare Alexandre Sanou. C’est aussi un sanctuaire de biodiversité et un lieu d’apprentissage. En effet, affirme M. Sanou, les adeptes de la pharmacopée y viennent prélever des remèdes. Etudiants et écoliers y effectuent également des travaux pratiques. Pour ces derniers, la forêt sert de salle de classe ou de laboratoire à ciel ouvert. Mais là aussi, la menace est proche. Des maisons surgissent aux abords du mur de clôture. Les maraîchers investissent les berges de la rivière. L’ensablement progresse. Des sources naturelles se retrouvent obstruées.
La sérénité n’est plus de mise. « Bobo-Dioulasso était loin d’ici. Aujourd’hui, la Guinguette est rattrapée par la ville », déplore Alexandre Sanou. Quatre forêts, même combat Bobo-Dioulasso est encerclée par quatre forêts classées. Dindérésso avec une superficie de 8 806 hectares (ha), Kua 375 ha, Kou 121 ha et Kuinima 2 136 ha, soit au total 11 238 ha de patrimoine forestier. Classées depuis 1935 mais immatriculées seulement en 2022 grâce à un partenaire financier. « C’est le dernier niveau de sécurisation foncière », indique Adama Bako. Bobo-Dioulasso est une ville en pleine mutation.
Au constat, elle s’étend de plus en plus vers les villages environnants avec une population urbaine en constante augmentation. Selon le dernier Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) de 2019, sa population était de 903887 habitants contre 489967 en 2006. La pression urbaine et démographique étouffe aujourd’hui ces forêts périurbaines, véritables poumons verts de la ville. Emmanuel Bado, directeur technique du chantier d’aménagement des forêts classées de Dindérésso et du Kou, tire la sonnette d’alarme sur les multiples infractions. Feux de brousse, coupe abusive du bois vert, empiètements, surpâturage, dépôts d’ordures, carbonisation et ramassage d’agrégats, compromettent, dit-il, la protection de ces poumons verts.
« Ce sont pourtant des activités interdites dans les forêts classées », rappelle M. Bado. A Kuinima, la situation est plus sombre encore. « Des personnes ont même installé des vergers dans la forêt classée», révèle-t-il. Certaines populations pratiquent l’agroforesterie sur leurs terres ancestrales, sous conditions strictes. Elles sont tenues de respecter scrupuleusement le cahier des charges. C’est le cas à Dindérésso et Kuinima. « Ces anciens propriétaires terriens n’ont pas le droit d’utiliser des produits chimiques dans leurs champs », précise Adama Bako. Une zone de pâturage existe également à Dindérésso. « Les éleveurs y font paître leurs animaux huit mois sur douze », affirme Emmanuel Bado. Les quatre mois restants, poursuit-il, sont censés permettre la régénération. En dépit de ces mesures salvatrices, la délimitation est souvent ignorée.
Les animaux paissent au-délà de cette zone. Face à cette pression croissante, la riposte s’organise. Les agents forestiers multiplient les actions pour une éducation environnementale des riverains. Des campagnes de sensibilisation sont lancées : causeries éducatives, émissions radio, théâtre forum. Sur le terrain, les éco-gardes assurent une surveillance quotidienne. Des pares-feux sont construits et des campagnes de reboisement sont menées. Un programme de surveillance est également mis en place chez les agents forestiers. Au moins trois sorties par semaine sur une des forêts, souvent en réponse à des alertes. De Kua à Kuinima en passant par Dindérésso et Kou, les contrôles s’intensifient. Pour les autorités forestières, la clôture des forêts périurbaines apparaît comme une solution durable. L’exemple de la forêt de Kua est révélateur.

Elle doit désormais cohabiter avec l’hôpital de référence de Pala dont la construction avait suscité de vives polémiques. Une distance d’à peine 70 mètres les sépare. Une proximité risquée. La forêt survivrait-elle aux incivilités des usagers de l’hôpital ? Son intégrité n’est-elle pas menacée ? Pour parer à toute éventualité, un projet de clôture avait été lancé. Mais les changements politiques de 2022 ont tout stoppé. Le bailleur s’est retiré. Aujourd’hui, l’Etat cherche une alternative. « Plusieurs rencontres ont eu lieu. Le ministère tient toujours à ce projet », assure Emmanuel Bado. Celui-ci insiste sur l’importance de la clôture. « Si cette forêt est sécurisée, sa dégradation serait mieux maîtrisée », estime-t-il. Un des objectifs du projet est de transformer le site en parc urbain, à l’image de Bangréwéogo à Ouagadougou. De plus, il est prévu dans son aménagement, un service écotouristique et une zone de phytothérapie.
« Certaines maladies disparaissent après une simple balade en forêt, alors qu’un diagnostic à l’hôpital ne les détecte même pas », se convainc Emmanuel Dabiré. « Les impacts positifs de cette forêt seront plus importants que les impacts négatifs de l’hôpital », renchérit le lieutenant des Eaux et forêts, Adama Bako. Des prédateurs fonciers recadrés La pression foncière est une autre menace majeure. A Dindérésso, des opérateurs privés ont tenté, avec l’appui de la mairie, de borner une portion de forêt. Ils ont été stoppés grâce à la vigilance des services des Eaux et forêts. Pour Emmanuel Koffi Dabiré, la zone ne pouvait être lotie sans déclassement. Afin de renforcer la surveillance, l’Etat a confié la gestion de ces forêts à l’Union des sociétés coopératives simplifiées (USCoopS) de gestion forestière. Mais les moyens restent limités.
Abdoulaye Sanou, président de l’union, dénonce l’annexion progressive de la forêt de Dindérésso par les populations. En décembre 2025, il y dénombrait une trentaine d’habitats spontanés. « Des opérations de déguerpissement sont envisagées avec l’appui des services forestiers », informe-t-il. Il appelle à un durcissement des sanctions. « Chaque jour, on enregistre des dégâts dans les forêts classées », martèle-t-il. Selon Emmanuel Koffi Dabiré, la société immobilière IMAZ avait réalisé en 2021, une opération de lotissement qui empiétait une portion de la forêt de Kuinima. Là encore, les forestiers sont intervenus rapidement pour remettre de l’ordre.
« Certaines parcelles ne sont pas dans la forêt, mais l’accès aux maisons oblige à la traverser », relate M. Dabiré. A l’en croire, les résultats enregistrés en matière de protection des forêts périurbaines de Bobo-Dioulasso sont mitigés. Tout cela à cause de la défiance envers l’autorité de l’Etat. « On a parfois l’impression de faire du surplace », regrette-t-il. Emmanuel Bado, lui, note des avancées. A son avis, certaines zones dénudées de Dindérésso se régénèrent. En plus de cela, se réjouit-il, les infractions diminuent par endroits. « On sent une prise de conscience », estime-t-il. Au-delà des actions anthropiques, le changement climatique aggrave la situation. Chaleur extrême, sécheresse, inondations et vents violents fragilisent davantage ces forêts. Pour limiter les dégâts, les agents forestiers renforcent la surveillance.
Ils luttent contre les coupes illégales et encouragent le reboisement communautaire. Ils font également la promotion d’énergies alternatives (foyers améliorés, utilisation du biogaz ou du gaz) sans oublier d’éduquer les populations pour mieux gérer et valoriser les ressources forestières. Les infractions sont réprimées. De plus en plus, des sanctions tombent. Des animaux en divagation dans la forêt de Dindérésso ont été mis en fourrière. Leur propriétaire a écopé d’une amende de 200 000 FCFA. « Les gens préfèrent cacher leurs troupeaux dans la forêt plutôt que demander une autorisation pour faucher l’herbe », laisse entendre M. Bako. Entre amendes, travaux d’intérêt général et peines de prison, les exploitants illégaux subissent la rigueur de la loi.

les opérateurs immobiliers ont franchi le Rubicon en posant
des bornes sur des portions
des forêts classées.
« Nous privilégions la sensibilisation. Mais en cas de récidive, le code forestier est appliqué », affirme Adama Bako. Malgré tout, les défis restent immenses. Les éco-gardes manquent de moyens : carburant, crédits téléphoniques, motivations. Au service départemental de Bobo-Dioulasso, des contraintes logistiques sont soulevées. « J’ai 32 agents et seulement deux motos de service », relève Adama Bako. Comment développer Bobo-Dioulasso sans sacrifier ses poumons verts ? Telle est la question qui revient sur toutes les lèvres. Adama Bako conclut, lucide : « Conscients de leurs bienfaits, c’est à nous de prendre les dispositions nécessaires pour les protéger ». L’équation est certes complexe mais pas impossible à résoudre.
Ouamtinga Michel ILBOUDO
































