
Au Burkina Faso, les antibiotiques sont largement utilisés dans la prise en charge des maladies animales. Mais leur usage sans encadrement professionnel, l’automédication et le recours à des produits dont la composition ou le dosage sont mal maîtrisés peuvent favoriser l’émergence de bactéries résistantes. Dans une approche « One Health » (Une seule santé), la lutte contre ce phénomène concerne à la fois les secteurs de la santé animale, de la santé humaine et de l’environnement. Le Dr Lalidia Bruno Ouaba, vétérinaire et directeur technique du Laboratoire national de l’élevage (LNE), explique les enjeux et les bonnes pratiques à privilégier.
Sidwaya (S) : Quels sont les types d’antibiotiques les plus couramment utilisés dans le secteur de l’élevage au Burkina Faso ?
Dr Lalidia Bruno Ouaba (L.B.O.) : Plusieurs classes d’antibiotiques sont uti-lisées. Parmi les plus courantes figurent les tétracyclines, notamment l’oxytétracycline, ainsi que les pénicillines, les sulfamides et les macrolides.
Ces molécules sont uti-lisées chez différentes espèces animales, notamment les bovins, les ovins et les volailles, mais également chez les animaux de compagnie comme les chiens et les chats.
S : Ces antibiotiques sont-ils administrés aux animaux à des fins curatives ou préventives ?
L.B.O : L’usage principal des antibiotiques en santé animale demeure curatif, car les animaux, tout comme les humains, tombent malades. Les vétérinaires et agents de santé animale sont donc amenés à les utiliser pour traiter certaines affections après évaluation de l’animal. L’utilisation préventive peut intervenir dans certains contextes particuliers, notamment lorsqu’une ma-ladie est susceptible d’entraîner des surinfections bactériennes. Toutefois, l’objectif doit être de réduire autant que possible le recours aux antimicrobiens en privilégiant les mesures de prévention, notamment la vaccination et la biosécurité, afin de limiter l’introduction et la propagation des maladies dans les élevages.
S : Quelles sont les principales causes de l’usage abusif et inapproprié des antimicrobiens dans l’élevage ?
L.B.O : L’automédication en est l’une des principales causes. Certains éleveurs estiment, à tort, pouvoir traiter eux-mêmes leurs animaux dès lors qu’ils
ont facilement accès aux médicaments. A cela s’ajoute une insuffisance de supervision vétérinaire, liée notamment au nombre limité de praticiens par rapport à l’étendue du territoire. Il existe également un besoin de renforcer la sensibilisation des éleveurs et des autres acteurs sur les risques liés à la résistance aux antimicrobiens. Enfin, la facilité d’accès à certains médicaments, notamment en dehors des circuits appropriés, peut favoriser des usages inadaptés.
S : Certains éleveurs utilisent le « Tupay », acheté dans la rue, pour traiter les animaux. Que pensez-vous de cette pratique ?
L.B.O : Le « Tupay », souvent présenté sous forme de gélules jaune-rouge vendues sur certains marchés, est parfois présenté comme contenant de l’oxytétracycline à faible dosage. Toutefois, cette utilisation n’est pas recommandée, car la composition exacte et le dosage du produit peuvent ne pas être maîtrisés. Même si ce type de produit peut
parfois atténuer temporairement certains symptômes, la bonne pratique consiste à consulter un vétérinaire. Celui-ci doit examiner les animaux, évaluer les signes cliniques, émettre une suspicion diagnostique et prescrire un traitement adapté.
L’usage de produits dont la composition et le dosage ne sont pas maîtrisés contribue à renforcer la pression de sélection des bactéries résistantes. Il est donc important de mettre fin à ces pratiques et de privilégier l’intervention de professionnels qualifiés.
S : Existe-t-il un cadre réglementaire encadrant la prescription et la distribution des antibiotiques vétérinaires ?
L.B.O : Il existe un cadre réglementaire bien défini. Le Code de santé animale et de santé publique vétérinaire prévoit plusieurs dispositions relatives à la prescription et à l’utilisation des médicaments vétérinaires. La prescription doit obligatoirement être effectuée par un vétérinaire, conformément aux textes en vigueur.
S : L’usage abusif des antibiotiques en santé animale peut-il contribuer à la résistance antimicrobienne chez l’homme ?

les points où sont administrés des antibiotiques.
L.B.O: Absolument. L’utilisation abusive des antimicrobiens en élevage favorise la sélection de bactéries résistantes. Certaines de ces bactéries sont spécifiques aux animaux, tandis que d’autres sont communes à l’animal et à l’homme.
Ces germes résistants peuvent persister chez des animaux apparemment sains et être disséminés dans l’environnement à travers les déjections. En raison
de pratiques d’hygiène parfois insuffisantes, l’homme peut être exposé à ces agents pathogènes par la consommation de viande, de lait, d’œufs ou de produits agricoles contaminés. Lorsque ces bactéries provoquent une infection chez l’homme, les traitements classiques peuvent s’avérer inefficaces en raison de leur profil de résistance.
S : Quelles sont les principales voies de transmission ?
L.B.O : La transmission peut se faire directement par le contact avec des animaux porteurs ou indirectement par la consommation de
produits animaux contenant des résidus d’antimicrobiens, lorsque les délais d’attente ne sont pas respectés. L’ingestion répétée de faibles doses d’antibiotiques peut également favoriser l’apparition de résistances au sein de la flore bactérienne humaine.
S : Disposez-vous de données ou d’études illustrant ce phénomène au Burkina Faso ?
L.B.O : Oui, plusieurs études existent. Le laboratoire natio-nal de l’élevage mène notamment des activités de surveillance de la résistance aux antimicrobiens dans les fermes laitières et avicoles. Des analyses ont permis d’identifier des germes résistants, notamment dans les cas
de mammites bovines et en élevage de volailles. Par ailleurs, des données issues du suivi des échecs thérapeutiques contribuent à documenter ce phénomène au niveau national.
S : Quels mécanismes de pharmacovigilance vétérinaire sont mis en place ?
L.B.O : Un décret encadre la pharmacovigilance vété-rinaire. Il prévoit la collecte continue de données sur les médicaments vétérinaires, tant au niveau de leur importation que de leur commercialisation et de leur utilisation sur
le terrain. Toutefois, le système reste confronté à
des défis, notamment en termes de ressources humaines, de sensibilisation des acteurs et de remontée systématique de l’information.
S : Comment le mauvais usage des antimicrobiens chez les animaux peut-il favoriser la résistance antimicrobienne au Bur-kina Faso et quelles mesures sont prises pour limiter ce phénomène ?
L.B.O: La Résistance aux antimicrobiens (RAM) constitue l’une des principales menaces sanitaires contemporaines. Elle survient lorsque des micro-orga-nismes développent la capacité de résister aux médicaments utilisés pour les combattre. Les antibiotiques, indispensables au traitement de nombreuses infections bactériennes chez l’homme comme chez l’animal, peuvent ainsi perdre progressivement leur efficacité lorsqu’ils sont mal utilisés.
En santé animale, le pro-blème est particulièrement important.
Les bactéries résistantes peuvent circuler entre les animaux, les humains et l’environnement. L’Organisation mondiale de la santé animale (OMSA) rappelle que l’utilisation responsable des antimicrobiens, associée notamment à la prévention des maladies, à la vaccination et aux mesures de biosécurité, constitue un élément essentiel de la lutte contre la RAM. Au Burkina Faso, cette pro-blématique est prise en compte dans une approche multisectorielle « One Health », qui reconnaît les liens étroits entre santé humaine, santé animale et santé environnementale.
S : Face à la circulation des bactéries résistantes entre l’homme, l’animal et l’environnement, comment l’approche “Une seule santé” permet-elle au Burkina Faso de lutter contre la résistance aux antimicrobiens ?
L.B.O : La résistance aux antimicrobiens ne s’arrête pas aux frontières entre les secteurs. Les bactéries résistantes peuvent circuler entre les animaux, les humains et l’environnement. C’est pour-quoi les organisations internationales recommandent une approche intégrée associant santé humaine, santé animale et santé environnementale. Au Burkina Faso, cette approche constitue un axe important de la réponse à la RAM. Elle implique notamment les services vétérinaires, les professionnels de santé, les laboratoires, les producteurs, les éleveurs, les consommateurs, les chercheurs, les médias et les communautés.
S : Quelles sont les principales alternatives à l’utilisation systématique des antibiotiques en élevage ?
L.B.O : La première et principale alternative, c’est la vaccination. Elle permet de prévenir les maladies, notamment celles d’origine virale, pour lesquelles les antibiotiques sont inefficaces. A travers les campagnes nationales de vaccination, des millions d’animaux sont protégés chaque année, ce qui réduit fortement le recours aux antimicrobiens. Une autre alternative importante concerne l’amélioration des conditions d’élevage. Une bonne hygiène, le nettoyage, la désinfection et la mise en place de mesures de biosécurité limitent la transmission des maladies, surtout dans les élevages familiaux.
L’alimentation joue également un rôle clé. Un animal bien nourri est plus résistant aux maladies. C’est pourquoi des contrôles sont régulièrement effectués sur les aliments pour bétail afin d’en garantir la qualité. Enfin, à plus long terme, la sélection de races plus résistantes aux maladies constitue une piste prometteuse. Toutes ces alternatives combinées permettent de réduire durablement l’usage des antibiotiques et de lutter contre l’antibiorésistance.
S : Quels progrès ou initiatives locales méritent d’être salués dans la lutte contre la RAM en santé animale ?
L.B.O : En termes d’initiatives, il y en a quand même quelques-unes. Les grandes directions techniques intègrent de plus en plus la sensibilisation dans leurs actions, car elle est essentielle dans la lutte contre la résistance aux antimicro-biens.
Aux côtés de l’Etat, les associations professionnelles et communautaires jouent également un rôle actif. Ensemble, ces acteurs organisent, selon leurs moyens, des activités d’information à destination des éleveurs, des praticiens et du grand public.
L’objectif est d’expliquer les risques liés à un mauvais usage des antibiotiques, car beaucoup ne mesurent pas encore l’impact réel de leurs pratiques. Ces actions de terrain, centrées sur l’information et l’éducation, sont aujourd’hui les initiatives les plus visibles et les plus prometteuses. Mieux informés, les acteurs changent progressivement leurs comportements, ce qui constitue un progrès majeur dans
la lutte contre la RAM.
S : Quels messages adresser aux éleveurs, aux vétérinaires et aux consommateurs pour un usage plus responsable des antibiotiques ?
L.B.O : Les messages doivent s’adresser à tous les acteurs, car la résistance aux antibiotiques concerne toute la chaîne. Pour les éleveurs, le message principal est simple : en cas de maladie, il faut faire appel aux professionnels de la santé animale et éviter l’automédication. Le vétérinaire doit intervenir non seulement pour traiter, mais aussi pour conseiller dès l’installation de l’élevage, afin de prévenir les maladies.
Pour les vétérinaires, l’enjeu est d’être plus dispo-nible et plus rigoureux dans le suivi des élevages. Il ne suffit pas de prescrire un médicament, il faut accompagner l’éleveur et veiller au respect des recommandations pour éviter les mauvaises pratiques.
Enfin, pour les consommateurs, il s’agit d’être plus vigilant sur l’origine et la qualité des produits. Ne pas choisir uniquement en fonction du prix, mais privilégier les circuits suivis par les services techniques. Cette vigilance encourage les bonnes pratiques et contribue à un usage plus responsable des antibiotiques.
Entretien réalisé par : Wamini Micheline
OUEDRAOGO





