Une reconnaissance aux lourdes conséquences

Dans la Corne de l’Afrique, les initiatives diplomatiques sont rarement anodines. La présentation des lettres de créance de Michael Lotem comme ambassadeur d’Israël au Somaliland, au Président Abdirahman Mohamed Abdullahi, à Hargeisa, ainsi que la pose de la première pierre d’une future ambassade israélienne, marquent une nouvelle étape dans le rapprochement entre les deux parties. Au-delà du caractère historique de cet événement pour les autorités du Somaliland, cette initiative ouvre une nouvelle séquence de tensions diplomatiques et géopolitiques dans une région déjà traversée par de profondes rivalités.

Pour comprendre les enjeux de cette décision, il faut remonter à 1991, année au cours de laquelle, le Somaliland a proclamé son indépendance à la suite de l’effondrement de l’Etat somalien. Depuis lors, ce territoire fonctionne avec ses propres institutions, dispose d’une administration, organise des élections et exerce un contrôle sur une grande partie de son territoire. Pourtant, malgré plus de trois décennies d’autonomie de fait, il n’a jamais bénéficié d’une reconnaissance internationale significative. La Somalie continue de le considérer comme une partie intégrante de son territoire national. Dans ce contexte, la décision israélienne constitue une rupture diplomatique majeure et une victoire symbolique pour les autorités de Hargeisa, qui cherchent depuis longtemps à sortir de leur isolement international. Cependant, cette avancée ne saurait être analysée sous le seul prisme de la reconnaissance de l’autodétermination.

Situé sur les rives du golfe d’Aden, à proximité du détroit de Bab el-Mandeb, le Somaliland occupe une position de premier plan sur l’une des principales voies maritimes reliant la mer Rouge à l’océan Indien. Ce passage constitue un axe vital pour le commerce international, notamment pour le transport des hydrocarbures et des marchandises entre l’Asie, l’Europe et le reste du monde. Dès lors, l’intérêt d’Israël pour ce territoire dépasse manifestement le simple cadre des relations diplomatiques bilatérales. Les autorités somaliennes voient dans cette reconnaissance une atteinte directe à leur souveraineté et à leur intégrité territoriale. Le Président Hassan Sheikh Mohamud soupçonne Israël de rechercher des avantages militaires et stratégiques dans cette partie de la Corne de l’Afrique.

Au-delà du face-à-face entre Mogadiscio et Hargeisa, les conséquences pourraient également se faire sentir dans les relations entre les différents acteurs régionaux. Quant aux autres Etats de la région, ils pourraient être amenés à prendre position face à une initiative qui remet indirectement sur la table la question sensible des frontières héritées de l’histoire. Par ailleurs, cette évolution intervient dans un contexte sécuritaire particulièrement préoccupant. En effet, la reprise des affrontements au Yémen entre les rebelles houthis et les forces gouvernementales, conjuguée aux menaces qui pèsent sur la navigation en mer Rouge, rend la zone de Bab el-Mandeb encore plus sensible.

Dans ces conditions, une présence israélienne renforcée à proximité de ce passage maritime sera être perçue par certains acteurs régionaux comme une tentative d’étendre l’influence de Tel-Aviv dans une zone stratégique. En outre, cette reconnaissance place les organisations régionales, notamment l’Union africaine, devant un véritable dilemme diplomatique. L’organisation continentale demeure attachée au principe de respect de l’intégrité territoriale des Etats et à la stabilité des frontières héritées de la décolonisation.

C’est pourquoi, la prudence devrait prévaloir face à une question qui dépasse largement les ambitions diplomatiques d’Israël et les aspirations internationales du Somaliland. Toutefois, la construction d’une légitimité internationale ne saurait se faire au prix d’une déstabilisation durable de l’environnement régional. Cela dit, la nomination d’un ambassadeur israélien au Somaliland constitue un signal géopolitique susceptible de rebattre les cartes dans la Corne de l’Afrique et de renforcer les rivalités autour de la mer Rouge. Il appartient donc aux acteurs régionaux et internationaux de privilégier le dialogue plutôt que les démonstrations de force. Car, dans cette partie du continent, où les conflits sont déjà nombreux, une nouvelle ligne de fracture pourrait transformer un rapprochement bilatéral en une crise aux conséquences imprévisibles pour toute la région.

Soumaïla BONKOUNGOU

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici
Captcha verification failed!
Le score de l'utilisateur captcha a échoué. Contactez nous s'il vous plait!