Dans la région du Centre-Est et particulièrement dans la province du Boulgou, des guérisseurs procèdent à des séances de délivrance aux cours desquelles des malades dénoncent des proches comme étant les sorcières à l’origine de leur malheur. Ces dernières sont alors ligotées, humiliées, frappées, brutalisées, etc. Sidwaya est allé à leur rencontre. Reportage !

A Loanga, village situé à une dizaine de kilomètres de Tenkodogo, chef-lieu de la région du Centre-Est, les travaux champêtres battent leur plein en ce mois de juillet. L’état de montaison du mil, du maïs…présente une allure prometteuse. Si dame nature est clémente, la famille Kéré pourra manger à satiété jusqu’à l’hivernage prochain. Pourtant, une bonne récolte, les Kéré n’en ont cure. En tout cas, pas pour le moment.

Mamata Kéré, fille aînée de la famille est accusée de sorcellerie et a quitté son foyer à Kampoaga, pour s’installer dans son village natal à Loanga. Isolée et assise sous un manguier à l’arrière-cour, les bras sous le menton, la quadragénaire, vêtue d’une mandrillère noire et d’un pagne vert, semble perdue dans ses pensées. Déboussolée, elle est accusée d’être à l’origine des hallucinations dont souffrent Zouliatou Bangré, fille de son voisin de Kampoaga, Oumarou Bangré. Tout commence courant mai 2019, lorsque les parents de Zouliatou, âgée de 15 ans, la conduisent chez Assanata Dindané, guérisseuse à Oumnonghin dans la commune de Bané. Là-bas, la tradipraticienne, procède à des «prières», au cours desquelles l’adolescente entre en transe et prononce le nom de Mamata comme étant la responsable de sa maladie. De retour à Kampoaga, les géniteurs de la petite convoquent Mamata et son mari, Lassané Bangré chez le chef du village, pour répondre des faits de sorcellerie. La quadragénaire plaide non coupable et propose de se soumettre au «berga», une potion «mystique» au pouvoir de détection de sorciers. La partie plaignante préfère, elle, la sentence de la guérisseuse de Oumnonghin.

Le gouverneur de la région du Centre-Est, Antoine Ouédraogo : «Nous allons sévir s’il le faut pour mettre fin à ces agissements».

«Ils m’ont dit que la tradipraticienne a le pouvoir de reconnaître les sorcières et qu’une fois là-bas, ils sauront, si je dis la vérité ou pas», relate Mamata Kéré, d’une voie nouée. C’est ainsi que le vendredi 24 mai 2019, elle est conduite de bonne heure par ses accusateurs chez Assanata. Devant la «prêtresse», la délégation de Kampoaga est d’abord invitée à se prosterner pour recevoir ses «bénédictions». Mais avant cet exercice, les choses dégénèrent. Des dizaines de malades venus pour des soins et leurs accompagnants jettent leur dévolu sur la vieille dame. Ils la «tabassent», arrachent ses habits, les déchirent en morceaux et la laissent complètement nue…Mamata Kéré frôle la mort. Elle est sauvée de justesse par la sécurité de la guérisseuse. Toutefois, elle s’en sort avec des blessures à l’épaule et au pied. Mais Mamata n’est qu’au début de son calvaire. La famille de Zouliata estime avoir la  preuve  de la culpabilité de la vieille Kéré. De retour à Kampoaga, elle est ligotée, attachée à un arbre et bastonnée «copieusement» par les jeunes du village. A bout de souffle et baignant dans son sang, elle est conduite au Centre de santé et de promotion sociale (CSPS) de Kampoaga pour des soins. Quelques jours plus tard, la vieille Kéré recouvre peu à peu la santé. «Ils m’ont frappée avec des épines et une chaîne de vélo», raconte la quadragénaire, en larmes. Elle commence à vaquer tranquillement à ses occupations.

A sa grande surprise…un groupe de jeunes, environ une cinquantaine, armés de machettes, de gourdins, de lance-pierres, etc., font irruption dans la cour des Bangré et ordonnent à Mamata de les suivre dans la famille de Zouliatou. Là encore, elle est battue jusqu’à évanouissement. Son époux, venu secourir sa bien-aimée, est assailli de coups. «Les nuits, je ne pouvais pas dormir à cause de la douleur. Je ne pouvais ni manger, ni boire. J’étais comme une morte vivante», déclare la quadragénaire. Humiliée, Mamata trouve refuge dans la cour paternelle à Loanga.

Des familles divisées

La «chasse aux sorcières» est impitoyable dans le Centre-Est. Devant les guérisseurs, les «mangeuses d’âmes» sont dénoncées, traquées, bâillonnées et humiliées aux yeux de tous.

Tirpoko Lingané, 40 ans, est veuve et mère de six enfants. A Léré, un village de la commune de Bané, elle est déclarée persona non grata dans son foyer. Accusée de sorcellerie par sa belle-fille, Rasmata Bosoborgo, Tirpoko Lingané est mise à la porte par le grand frère de son défunt mari, Issaka Zouré. Les faits remontent à juillet 2019 où Rasmata est conduite à Sampèma chez Adama Dabré, guérisseur, pour des soins contre des hallucinations. La jeune dame entre en transe et désigne Tirpoko, comme responsable de sa maladie. Les Kogl-weogo conduisent Tirpoko à Sampèma. Devant le président du «tribunal», la veuve nie les faits à elle reprochés. «Ma belle-fille se saisit d’une grosse pierre pour tenter de me briser la tête», relate-t-elle. La présumée «sorcière» tente de prendre ses jambes à son cou. Mais, peine perdue ! Le groupe d’auto-défense entre en scène : la rattrape, la déshabille, la ligote et la passe à tabac. Tirpoko Lingané est copieusement corrigée et traînée au domicile de son mari : «Ils ont cassé la porte de ma maison et m’ont dit de leur montrer où j’ai mis les âmes de mes victimes, faute de quoi, ils vont me tuer».

A ces mots, la veuve, frissonnante, sanglote. Elle est désormais la risée de tout le village. «Lorsque je pars au puits pour chercher de l’eau, les femmes se dispersent dès qu’elles me voient», soutient la vieille dame. Pour elle, ce poids est encore supportable. Celui qui lui semble intenable est la distance d’avec ses progénitures «Mes enfants n’ont plus de père depuis presque dix ans. Et voilà que moi également je suis loin d’eux. Ils sont donc devenus orphelins de père et de mère», lance-t-elle, la gorge nouée. Les maltraitances pour accusations de sorcellerie par des guérisseurs dans le Centre-Est sont devenues courantes. Déçu par cette situation, le gouverneur du Centre-Est, Antoine Ouédraogo tente par tous les moyens de trouver une solution. «C’est une situation déplorable et illégale, car le travail d’un guérisseur devrait se limiter aux soins des malades», estime M. Ouédraogo. Il a animé une séance de sensibilisation, le jeudi 27 juin 2019, pour interpeller les mis en cause sur les conséquences de leurs agissements. Mais les interpellations semblent être tombées dans l’oreille d’un sourd. Les accusations de sorcellerie continuent de plus belle. Rasmata Dabré, 45 ans, ménagère vivant à Gando, village situé à 15 kilomètres de Tenkodogo, est, en dépit de la sensibilisation, passée par cette expérience douloureuse. 7 juillet 2019, dimanche «noir» à Gando. Illias Samandoulgou, membre des Kogl-weogo, veut exorciser son village. Ce jour-là, il fait venir Bintou Tarnagda, une guérisseuse pour détecter les mangeuses d’âmes de la bourgade. Toutes les femmes sont convoquées chez le chef pour passer au «détecteur de sorcellerie». Une fois rassemblées, la guérisseuse procède à une prière au cours de laquelle, la coépouse de Rasmata, Assèta Goumbané entre en transe et indique la jeune femme comme étant une sorcière. Tout comme Mme Dabré, 20 autres femmes sont désignées par des malades comme étant des mangeuses d’âmes.

Elles sont mises en quarantaine et conduites, à l’aide de taxi-motos chez la guérisseuse de Oumnonghin pour être «exorcisées». Chez Assanata, les «coupables» passent deux nuits à la belle étoile, sous la pluie et le soleil. Au 3e jour, Rasmata est extirpée du groupe pour passer à la «barre». Parmi les plaignants, figure le petit frère de son mari. En transe également, il profère des accusations à l’encontre de la dame, tente de l’«étrangler» pour qu’elle avoue. Affligée et abattue par les coups, Mme Dabré reconnaît: «je suis réellement une sorcière». Après ses «aveux», elle est chassée, dans la foulée, du domicile conjugal.

Sauvées par la police

Dimanche 7 juillet. 21 autres dames sont conduites à Oumnonghin pour être «jugées». Elles ont toutes été déclarées «mangeuses d’âmes». Embarquées pour le chemin de retour au village pour connaître leur sort, elles sont sauvées de justesse. Les Forces de défense et de sécurité interceptent le convoi et conduisent les victimes à la brigade de gendarmerie de Tenkodogo.

Là, les dames sont remises au service de l’Action sociale pour une prise en charge. «Nous les avons reçues le lundi 8 juillet 2019. Beaucoup avaient de la peine à marcher, vu la brutalité avec laquelle elles ont été traitées. Certaines d’entre elles avaient même des lésions et des traces de fouets sur le corps», confie la directrice régionale de l’Action sociale du Boulgou, Marie Sompougma. Selon ses explications, l’intervention de sa structure a consisté essentiellement en une prise en charge sanitaire, psychologique et alimentaire des victimes. En sus, l’Action sociale travaille à faciliter la réinsertion sociale de plusieurs d’entre elles. Toute chose qui a permis à plusieurs de ces femmes de regagner leur domicile. Rasmata Dabré est retournée, depuis le vendredi 12 juillet 2019, au domicile conjugal. Elle n’a reçu aucune menace, ni insulte de la part de ses accusateurs. «Depuis que je suis rentrée, le grand frère de mon mari et sa femme ne m’adressent pas la parole. Quant aux autres membres de la famille, ils m’ont souhaité la bienvenue et demandé d’après ma santé», ironise-t-elle. Dame Dabré se sent seule depuis ces évènements. «Je suis désormais la risée de tout le village. Lorsque je sors, les gens se dispersent à ma vue. Quand les femmes me voient venir, elles fuient avec leurs enfants. Je passe donc mes journées enfermée dans ma chambre», raconte-t-elle, le visage meurtri par la solitude. Pour Rasmata, le plus important est que justice lui soit rendue. Le procureur du Faso près le TGI de Tenkodogo et les brigades de gendarmerie continuent d’enregistrer des plaintes pour faits de sorcellerie.

A la date du 10 juillet 2019, dix plaintes ont été reçues au bureau du procureur du Faso près le Tribunal de grande instance (TGI) de Tenkodogo. De nombreuses autres ont été déposées auprès des brigades de gendarmerie de la région. La procédure judiciaire, entamée par le parquet, suit son cours. Selon le procureur du Faso, Adama Ouédraogo, l’essentiel des dépositions sont au stade des enquêtes. Les interrogatoires et les auditions se poursuivent. «Au moins cinq personnes ont déjà été placées sous mandat de dépôt dont les deux guérisseurs, à savoir Assanata Dindané de Oumnonghin et Adama Dabré de Sampéma», informe-t-il. Ils sont poursuivis pour des délits d’accusations et de complicité d’accusations de pratique de sorcellerie,  de diffamations, de coups et blessures volontaires et de menaces sous conditions. Lesdits délits sont punis par l’article 714 du Code pénal. Il stipule que : «Est puni d’une peine d’emprisonnement d’un à cinq ans et d’une amende de 250 000 à 2 millions F CFA toute personne qui est déclarée coupable ou complice d’accusations de sorcellerie. La peine va de trois à cinq ans dans le contexte où l’accusation a donné lieu à l’exclusion sociale de la victime, à des coups et blessures, à des dégradations de biens et immobiliers».

Le même article précise qu’en cas de décès de la victime, l’infraction est punie d’une peine d’emprisonnement de cinq ans à dix ans et d’une amende de 500 000 à 2 millions 500 mille FCFA. Le premier dossier d’accusation de pratique de sorcellerie est passé devant le Tribunal de grande instance de Tenkodogo, le jeudi 11 juillet 2019. Trois prévenus, à savoir Yamba Balima, Sidiki Balima et Yemdaogo Balima ont comparu pour accusation et complicité d’accusation de sorcellerie sur la personne de Arata Kamboné. C’est en mi-juin 2019, de retour de chez le guérisseur de Sampèma, que Sidiki Yamba, accuse Arata sa voisine d’être la «sorcière» à l’origine de la maladie de sa fille, Fatimata Balima souffrante d’hallucinations. Son père Yamba Balima et son oncle Yemdaogo Balima certifient l’accusation et conduisent la victime de force chez le guérisseur pour «confirmer» sa sorcellerie. Le TGI, après analyse des faits, a relaxé Balima Yemdaogo au bénéfice du doute. Sidiki Balima et son père Yamba Balima ont, quant à eux, été condamnés respectivement à 12 mois de prison et 250 000 FCFA d’amende et à 36 mois d’emprisonnement et 500 000 FCFA d’amende, le tout assorti de sursis. «Une maladie contagieuse» Les arrestations et les procédures judiciaires en cours ne semblent pas dissuader les «détecteurs» de sorciers.

De nouveaux guérisseurs, notamment à Boumbin et à Bittou avec le même mode opératoire que ceux de Oumnonghin et de Sampèma mènent leurs activités de dénonciations. Ces derniers disent avoir reçu leurs dons de détection lors de leur passage chez lesdits guérisseurs pour des soins. C’est le cas de Rahinatou Guinko de Bittou. Elle confie avoir été «possédée» par des génies à Oumnonghin qui l’ont instruite de «délivrer les malades». Depuis deux semaines, elle anime des séances de prières au secteur n˚4 de Bittou. «Les génies m’ont chargée de balayer les maladies de la planète terre. Dès que je pose ma main sur un malade, il reçoit automatiquement la guérison», déclare la quadragénaire. Inoussa Sawadogo dit Sénéka, photographe à Bittou, ne croit pas à cette version. «Ma voisine qui souffrait de troubles mentaux s’est rendue à Oumnonghin chez la guérisseuse pour se soigner. A son retour, elle a fait savoir qu’elle a reçu des dons et qu’elle pouvait soigner les malades et détecter des mangeuses d’âmes. C’est ainsi que ma mère a été accusée d’être à l’origine de la maladie de sa petite fille», raconte-t-il, tout furieux. L’affaire est conduite chez le chef de Bittou, Abdoul Karim Zampaligré, qui interdit à dame Guinko de procéder à de telles pratiques sur son territoire au risque d’être bannie. Message reçu ! La guérisseuse a arrêté ses consultations. «Par respect pour le chef, j’ai arrêté les prières. Mais depuis lors, je n’ai pas la paix. Mes génies exigent que je reprenne les consultations faute de quoi, ils vont me châtier. Je ne sais pas jusqu’à quand je pourrai tenir», indique-t-elle.

Nadège YAMEOGO

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