Prix des produits de grande consommation : « Le Burkina Faso s’est inscrit dans une période inflationniste », dixit Pr Mamadou Diarra

«Pour expliquer la crise actuelle, il ne faut pas négliger également la spéculation qui est le jeu favori de certains acteurs du domaine ! »

L’inflation figure dans la liste des mots les plus populaires ces derniers temps. Le Professeur Mahamadou Diarra, président du Centre d’Etudes et de recherche sur l’intégration économique en Afrique (CERIEA) décortique cette notion d’économie passée dans le langage courant. Cet enseignant- chercheur à l’université Norbert- Zongo de Koudougou passe à la loupe les mesures prises par le gouvernement pour faire face à la crise inflationniste que vit le Burkina.

Sidwaya (S.) : Les Burkinabè constatent une augmentation des prix des produits de grande consommation. Est-ce cela l’inflation ?

Pr Mamadou Diarra (Pr. M.D.) : Par définition, l’inflation traduit un mouvement à la hausse, simultané et persistant des prix de la plupart des produits et des facteurs de production dans une économie. Il s’agit d’un phénomène global qui affecte l’ensemble des marchés ; même si l’ampleur des hausses de prix n’est pas nécessairement identique d’un marché à un autre au cours d’une même période inflationniste.

L’ensemble des prix des produits dans une économie est mesuré par le niveau général des prix ou encore indice des prix. Et quand il s’agit des prix des produits à la consommation, on parle de l’indice des prix à la consommation. L’inflation se mesure donc par le taux d’accroissement de l’indice des prix à la consommation. Au regard de cette définition, on peut dire que le Burkina Faso, à l’instar de la plupart des pays du monde, s’est inscrit dans une période inflationniste depuis 2021, même si au cours de ces derniers mois, le phénomène s’est un peu exacerbé.

En effet, en mars 2022 l’accroissement du niveau général des prix à la consommation en glissement annuel (le taux d’inflation) est ressorti à 13,5% au Burkina Faso contre un taux moyen de 6,6% pour les autres pays de l’UEMOA. Ces taux sont de 8,8% au Togo, 8,3% au Mali, 6,2% au Sénégal, 4,5% en Côte d’Ivoire, etc. Le Bénin est le pays de l’union qui connaît le taux d’inflation le plus bas avec un taux de 2% sur la période concernée. Par rapport à d’autres pays de la sous-région, on peut noter que le taux d’inflation atteint 16% au Nigeria et 19,4% au Ghana sur la période sous revue.

Ailleurs dans le monde, ce sont les mêmes pressions inflationnistes qui sont observées : en mars 2022, le taux d’inflation est ressorti à 4,5 % en France et à 8,5% aux Etats-Unis (c’est son plus haut niveau d’inflation depuis décembre 1981) !

S : Quelles sont les causes de cette inflation que connaissent presque tous les pays du monde ?

Pr. M.D. : Au niveau global, le phénomène inflationniste observé est essentiellement la conséquence du choc sanitaire lié à la COVID-19. Cette pandémie a freiné, voire arrêté l’activité de production dans la plupart des pays qui ont été touchés. Cela a engendré une réduction plus que proportionnelle de l’offre globale par rapport à la demande.

Et c’est cette insuffisance de l’offre globale par rapport à la demande qui a créé des pressions sur les prix. Pis, les politiques monétaires et budgétaires depuis le début de cette crise ont été très accommandantes. Il y a eu une injection massive de liquidités dans l’économie trois fois plus que pendant la crise financière de 2008 !

Ces politiques de relance ont boosté la demande alors que l’offre n’a pas suivi ; ce qui a contribué à exacerber le phénomène. Par ailleurs, la pandémie a désorganisé la chaîne logistique mondiale et cela a entrainé une hausse fulgurante des coûts du transports qui s’est renforcée à cause de la forte reprise du commerce international, se traduisant par une importante demande du marché et de nombreux flux de marchandises à travers les océans.

Selon l’indice World Container, entre 2020 et 2021, les prix des conteneurs ont été multipliés par 15 voire par 17 sur certains corridors. Et cette envolée se poursuit à cause de la guerre entre la Russie et l’Ukraine dont les corollaires riment avec augmentation des cours du pétrole et des prix de certains produits à la consommation. Tous ces chocs ont d’importantes répercussions sur les prix des biens et des services de par le monde.

Ainsi, au niveau du Burkina Faso, l’inflation observée au niveau mondial a été importée au niveau national. A titre illustratif, les prix des principaux produits alimentaires importés dans notre pays ont augmenté de 12,3% en mars 2022. Cet accroissement concerne le blé (+39,4%), les huiles végétales (+12,7%), le riz (+5,1%), le sucre (+2,5%), etc. Au niveau interne, l’augmentation des prix des céréales est très remarquable.

Par exemple, le prix d’achat du maïs a augmenté de 51% entre mars 2021 et mars 2022. A l’origine de cette flambée, l’insuffisance de l’offre est pointée du doigt. En effet, la campagne agricole passée a été caractérisée par l’arrêt précoce des précipitations et des poches de sécheresse. De plus, le contexte sécuritaire difficile a entrainé l’abandon de certaines zones de production accentuant ainsi la réduction de l’offre.

Il ne faut pas négliger également la spéculation qui est le jeu favori de certains acteurs du domaine ! En somme, c’est l’ensemble de ces facteurs externes et internes qui expliquent cette inflation rampante au Burkina Faso. S :Doit-on craindre un nouveau cap dans la tendance haussière des prix avec l’annonce de l’augmentation du prix du carburant ? Ce qui caractérise le phénomène d’inflation constitue ce que nous appelons les effets de report d’un secteur à d’autres.

« La situation pourrait durer au moins jusqu’à mi-2022 ».

Cela veut dire qu’une augmentation des prix dans un secteur donné peut être à l’origine de l’inflation. C’est le cas en particulier de l’augmentation des prix des hydrocarbures qui se répercute sur les coûts du transport et partant sur les prix des produits entrant dans la composition du panier du consommateur. On parle alors d’inflation par les coûts parce qu’ici les hydrocarbures représentent un facteur de production d’un service, les transports qui déterminent en grande partie l’évolution des autres prix. De ce fait, l’ajustement à la hausse du prix du carburant contribuera, comme cela l’est déjà, à amplifier l’augmentation des prix dans les mois à venir.

S : Quels sont les leviers que le gouvernement pourrait actionner pour soulager les burkinabè ?

Pr. M.D. : Les mesures à envisager dépendent de l’origine de l’inflation. Celle que nous observons résulte en grande partie de facteurs relatifs à l’offre interne mais également de l’inflation mondiale. En matière de politique économique, la plus grande crainte des pouvoirs publics est d’avoir à gérer une inflation résultant d’une hausse du coût du travail, de l’énergie, des matières premières, du transport parce que, dans ce cas, c’est l’appareil productif qui est touché et l’erreur à ne pas commettre est d’augmenter les salaires pour répondre à ce type de choc d’offre négatif.

En effet, une telle politique de relance par la demande ne peut qu’exacerber les pressions inflationnistes sans un effet notable sur la disponibilité des denrées alimentaires sur nos marchés. Les mesures à entreprendre doivent relever des politiques de l’offre. C’est pourquoi, il faut saluer le Plan de réponse et de soutien aux populations vulnérables à l’insécurité alimentaire et à la malnutrition (PRSPV) qui a été adopté par le Gouvernement lors du Conseil des ministres du 18 mai 2022 et qui vise à apporter des solutions urgentes à cette situation.

Ce document propose effectivement de mettre l’accent sur, entre autres : l’assistance alimentaire aux personnes vulnérables à travers notamment la distribution gratuite de vivres et l’ouverture de points de vente de céréales à des prix subventionnés et le soutien à la production grâce à la distribution de semences et d’engrais aux producteurs vulnérables. Aussi, une des mesures envisageables et qui a été entreprise par le gouvernement est le contrôle des prix des produits de grande consommation.

La portée de cette mesure peut être limitée compte tenu du comportement des acteurs sur le terrain. En effet, une des politiques les plus difficiles à implémenter est la politique de contrôle des prix. Et elle est d’autant plus difficile qu’il y a une pénurie sur les marchés, parce qu’en ce moment il se développe ce que nous appelons le « marché noir » qui consiste à des ententes secrètes entre vendeurs et acheteurs sur le dos du contrôleur général des prix.

Qu’est-ce que ce dernier peut faire à partir du moment où on ne peut pas mettre un policier à chaque point de vente, encore faut-il être en mesure d’identifier tous les points de vente ! Il pourrait être envisagé les mesures visant à réduire les droits de douanes et autres taxes à l’importation d’autant plus que l’inflation observée transite par le canal des importations.

Si ces mesures urgentes permettront de soulager à court terme les populations fortement touchées par la flambée des prix, elles ne constituent cependant pas des solutions durables au problème. En effet, les solutions durables sont celles visant à doper l’offre de production agricole à travers des mesures qui agissent structurellement sur le secteur. Je veux mentionner par exemple cette politique qui vise à promouvoir les cultures de contresaison !

S : En tant qu’économiste, quelles sont les perspectives concernant la fin de cette crise ?

Pr. M.D. :Il est fort probable que l’inflation augmente pour les mois à venir, car nous nous approchons de la période de soudure bien connue dans nos pays avec ses pics inflationnistes. Mais au-delà de cette période de soudure, les prix des céréales devraient se détendre au cours du dernier trimestre de l’année 2022 sous l’hypothèse d’une amélioration de la situation sécuritaire qui va favoriser le retour des producteurs déplacés sur leurs terres.

Pour ce qui est des facteurs extérieurs, les professionnels du secteur des transports estiment que la situation pourrait durer au moins jusqu’à mi-2022, le temps que les compagnies maritimes se dotent des capacités de transport d’avant crise. Cela signifie que la baisse des prix du transport qui pourrait contribuer à réduire les prix des denrées alimentaire pourrait survenir au dernier trimestre de 2022. En tout état de cause, la succession des crises qui est à l’origine de la présente situation inflationniste interpelle sur la nécessité de changer nos manières de gérer nos finances publiques.

En effet, lorsqu’à chaque fois nous dénonçons la gestion imprudente des finances, c’est pour éviter de telles situations qui nécessitent d’entreprendre des mesures d’envergure pour soulager les plus vulnérables face à cette situation. Il est évident que si le gouvernement disposait de marge de manœuvre au niveau de son budget, il éviterait d’entreprendre des actions comme celle qui consiste à ajuster à la hausse les prix des hydrocarbures à la pompe conformément à leur évolution sur le marché international dans ce contexte où les prix des denrées de première nécessité flambent ! Mais sans espace budgétaire que faire ?

Entretien réalisé par Nadège YE

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