Méthodes contraceptives: dans l’intimité des personnes handicapées

Très peu d’études existent sur les Personnes handicapées (PH), du point de vue de leur santé sexuelle. Pourtant, elles arrivent tout de même à planifier leurs naissances, en adoptant une méthode contraceptive permanente où à longue durée d’action.

Charifatou Ouédraogo, âgée de 27 ans, est une femme handicapée sourde-muette, de même que son mari, Souleymane Ouédraogo. Marié depuis une dizaine d’années, le couple vit bien sa sexualité. Mère de deux enfants (une fille de 7 ans et un garçonnet de 8 mois à notre passage), Charifatou, vendeuse de gâteaux de niveau CM2, se débrouille avec son petit commerce. Nous l’avons rencontrée après trois rendez-vous manqués grâce à l’intervention de sa belle-mère. « L’entretien ne sera pas facile, parce que c’est à travers des gestes que nous communiquons. Mais, elle peut écrire. Au cas où ça ne marche pas, je peux vous servir d’interprète», avertit notre facilitatrice.
Lundi 7 janvier 2019, il est 11h 35 mn.

Le couple Sawadogo ne trouve aucun inconvénient à pratiquer la contraception.

Charifatou est à la cuisine. A notre arrivée, elle fait signe à son mari de nous tenir compagnie, le temps qu’elle finisse. 20 minutes après, elle nous rejoint. Réticente au début, la présence de son conjoint la rassure. A travers l’entretien par « sms » de plus de trois heures, la jeune dame confie qu’elle a connu son homme en 2006 et utilisait les pilules pour éviter de tomber enceinte, avant son mariage. « J’avais des difficultés avec les comprimés, car j’oubliais de les avaler. Dès que j’ai eu mon premier enfant, j’ai opté pour les implants. J’avais peur qu’ils ne me conviennent pas, mais par la grâce de Dieu, je n’ai ressenti aucun mal. Je compte continuer avec cette méthode, car je rêve d’avoir sept enfants», nous dit-elle dans son message écrit, avec un brin de sourire. Mais l’époux « barbu » s’oppose au nombre d’enfants désiré par sa femme. Lui, il en veut trois. Il estime qu’il ne faut pas mettre beaucoup d’enfants au monde, si on ne peut pas leur garantir un avenir meilleur.

Si Mme Ouédraogo tient à faire ses sept gosses, Justine Kabré, coiffeuse, handicapée motrice et mère d’une fille de 15 ans, désire un deuxième enfant. Mais hors foyer, elle jure ne plus s’aventurer, de peur de vivre la même mésaventure avec son premier coup de cœur. Justine raconte que si elle est tombée enceinte, ce n’est pas parce qu’elle ignorait l’existence des méthodes contraceptives ou qu’elle a été naïve. « J’ai un cycle régulier de 28 jours et j’ai opté pour la méthode naturelle qui me convient. C’est d’ailleurs par consentement avec mon compagnon, que j’ai conçu cet enfant, qui malheureusement a refusé la paternité», raconte-t-elle, avec amertume. En matière de planification familiale (PF), il n’y a pas de méthodes spécifiques pour les personnes handicapées (PH) comme le précise la sage-femme, Micheline Zoundi, de l’Association burkinabè pour le bien-être familial (ABBEF). Et la responsable de la SMI/Maternité du Centre de santé et de promotion sociale (CSPS) de la Trame d’accueil du secteur n°28, Claude Béatrice Sawadogo, de noter que les méthodes sont laissées au libre choix, et celles préférées par les PH, à l’entendre, sont surtout les injectables.

« Certaines femmes aussi ne jurent que par les méthodes à longue durée d‘action et les pilules. Cependant, les malades mentales, n’ont pas de choix, nous leur imposons des méthodes », dit-elle.
Sakirina Sawadogo, handicapée visuelle, qui attend son cinquième enfant, avance que c’est avec l’accord de son mari, également dans la même situation, qu’elle a commencé à utiliser les injectables après son deuxième accouchement. Une méthode qui, selon elle, est efficace et discrète, bien qu’au début, elle sentait quelques malaises. Mme Sawadogo dit jouir maintenant d’une parfaite santé et elle est prête à faire autant d’enfants qu’elle voudra.

Des préjugés

La vendeuse de gâteau sourde-muette, Charifatou Ouédraogo : « Je n’ai aucune difficulté avec les implants et mon désir est d’avoir sept enfants ».

Dans certains CSPS de Ouagadougou, l’engouement autour des méthodes contraceptives est infime. L’inaccessibilité, les pesanteurs socioculturelles et les effets secondaires de ces produits sont les principales raisons qui justifient cette réticence. Idrissa Sawadogo et Sibidou Sawadogo forment un couple handicapé moteur, marié le 11 novembre 2018. Le mari ne trouve aucun inconvénient à ce que son épouse utilise les méthodes contraceptives, mais il prévient : « Je suis d’accord pour toutes les méthodes, sauf les injectables et les pilules, car certains hommes se plaignent que ces deux produits font grossir les femmes, les rendent stériles et peuvent aussi provoquer le cancer du col du l’utérus». Son épouse a donc opté pour les pilules. Elle explique qu’elle a vu ses premières menstrues à l’âge de 17 ans. Quatre mois après, elle a senti des douleurs au bas-ventre et elle n’a plus vu ses écoulements menstruels. Paniquée, dame Sibidou se rend dans un CSPS pour mieux comprendre. « Sans me demander de faire un test de grossesse, les sages-femmes ont confirmé que j’étais enceinte, alors que je n’avais jamais eu de rapports sexuels à cet âge. J’étais découragée et je ne suis plus retournée dans ce centre», se rappelle-t-elle.

Elle se confie alors à une de ses voisines qui lui donne de petits comprimés à avaler dont elle ignorait la provenance. Il s’agissait des pilules, qui, de l’avis de Mme Sawadogo, l’ont aidée à régulariser son cycle menstruel. Si bien qu’elle n’a plus eu un retard de règles, à l’entendre.

Certaines personnes pensent que les méthodes contraceptives servent de couverture à la femme pour tromper son conjoint. D’autres par contre, s’appuient sur les pesanteurs socioculturelles et les interdisent à leurs épouses. Pauline Kinda, handicapée motrice, est à son quatrième enfant, qui a trois mois. L’aîné n’a que quatre ans et demi.
Depuis son premier accouchement, elle a eu cette envie de planifier ses naissances, mais son époux, menuisier de profession est catégorique : « Pas de planning familial dans ma maison. L’enfant est un don de Dieu et c’est lui qui le nourrit ». Pour les agents de santé, tous ces préjugés autour de la PF ne sont pas fondés. La sage-femme du CSPS de Bissighin à l’arrondissement n°8 de Ouagadougou, Delphine Yoda, lève le doute. Elle souligne que les produits contraceptifs, tout comme les autres, peuvent avoir des effets secondaires sur l’organisme et il faut un certain temps pour que le corps s’habitue. « Ces effets sont passagers et aucune méthode contraceptive au Burkina Faso n’a jamais rendu une femme stérile, seule la vasectomie (stérilisation masculine) et la ligature des trompes peuvent empêcher un couple de concevoir», rassure-t-elle.

Sensibiliser pour une vie épanouie

La trésorière du comité national des femmes aveugles, de l’Association burkinabè pour la promotion des personnes aveugles et malvoyantes (ABPAM), Hortense Ima, et la présidente, Marie Claude Forogo, ont initié en 2018, des causeries-débats avec leurs anciens élèves, orientés dans des établissements secondaires.
Les rencontres ont lieu tous les jeudis soirs dans l’enceinte de l’association. L’hygiène corporelle, l’éducation sexuelle, l’excision, les Maladies sexuellement transmissibles (MST), sont entre autres sujets abordés. Car, pour Mme Ima, beaucoup de filles ne savent pas comment s’y prendre sur la propreté, surtout quand elles voient leurs premières menstrues.

Yacouba Ilboudo, 15 ans, Elise Ouédraogo 18 ans et Yvette Zongo 19 ans, respectivement en classe de 6e, 4e et 3e, sont tous des élèves handicapés malvoyants. Ils affirment avoir des notions sur les méthodes contraceptives, mais leur utilisation ne les préoccupe pas pour le moment. De l’avis de Yacouba Ilboudo, il n’est pas concevable qu’un élève du secondaire, ait des rapports sexuels ou s’intéresse aux contraceptifs hors mariage. Alexis Zongo, lui, élève handicapé aveugle en 3e, a déjà « goûté » au fruit défendu. Agé de 20 ans, il confie avoir eu des rapports sexuels protégés, avec sa petite amie. L’élève Yvette Zongo pense plutôt que les filles, qui ne peuvent pas s’abstenir jusqu’au mariage, doivent utiliser ces méthodes. « Mon rêve est d’avoir un bon boulot après mes études. Si à 19 ans je n’ai pas encore eu de rapports sexuels, c’est parce que je sais me maîtriser et je n’ai pas besoin d’une quelconque méthode.

Aucun homme ne me touchera avant le mariage », clame-t-elle. Mme Zoundi de l’ABBEF fait savoir qu’à l’association, des couples sont reçus pour des conseils. Des jeunes également, souligne-t-elle, viennent pour des examens, afin d’obtenir un certificat prénuptial. Au CSPS de la Trame d’accueil, la sage-femme Sawadogo indique que des sensibilisations sont faites au profit de toutes les femmes et que les PH sont reçues sans exception et sans discrimination, pour la simple raison qu’elles ont les mêmes droits, en matière de soins médicaux.

Accéder aux soins, un casse- tête

La présidente du comité, Mme Forogo, souligne que de nouveaux couples handicapés visuels plaident, pour que le comité initie des sensibilisations au planning familial. Une proposition qu’elle apprécie, mais elle évoque le manque de moyens financiers pour la prise en charge de l’agent de santé « animateur ».

L’accessibilité des services de santé signifie que les barrières qui empêchent les PH d’utiliser ces services ou de recevoir des soins de qualité ont été levées. Ce qui n’est pas toujours évident, car la majorité des femmes handicapées continuent d’être victimes de marginalisation. «Quoi qu’on dise, les agents de santé sont insensibles aux doléances des PH et ne leur prêtent pas souvent attention », déplore la présidente de l’ABPAM. La sourde-muette Charifatou Ouédraogo, se souvient qu’une fois, elle a attendu pendant des heures avant d’être consultée malgré son handicap. Face à une telle situation, la plupart des PH lorsqu’elles sont malades, préfèrent pratiquer l’automédication.

D’autres prennent même connaissance des méthodes contraceptives, auprès des parents ou amis. Le président de la Fédération burkinabè des associations pour la promotion des personnes handicapées (FEBAH), Issa Palenfo, rappelle que lors du forum national tenu en 2018, le président du Faso, Roch Marc Christian Kaboré, a promis que tous les textes et lois au profit des PH seront appliqués. Il mentionne que le projet VIH Handicap a sensibilisé 500 agents sur cette question d’accès et que la FEBAH travaille également avec le ministère de la Santé, pour la collecte de données sur le taux de fréquentation des PH dans les CSPS.

« La fédération envisage ouvrir des services de santé dans les centres des PH, ne serait-ce que dans certaines régions du Burkina Faso et voir comment affecter des agents de santé spécialisés, afin d’amoindrir les difficultés », clarifie-t-il. En dehors de ces difficultés, s’ajoutent les installations sanitaires, telles les tables de consultation et d’accouchement, qui ne sont pas toujours adaptées. « Pour les méthodes à longue durée qui sont généralement les implants et les DIU, il faut que la table d’examen soit adéquate où à pédale et c’est ce qui n’est pas le cas dans nos CSPS. Il nous arrive parfois de prendre des dispositions particulières pour satisfaire les PH », déplore la sage-femme, Mme Sawadogo. Elle poursuit qu’il n’y a pas non plus de rampes d’accès au niveau de la salle de planification familiale.

Au regard de tous ces facteurs contraignants, le secrétaire permanent du Conseil national multisectoriel pour la protection et la promotion des droits des personnes handicapées (COMUD/handicap), Boukary Savadogo explique que le Burkina Faso ne peut tendre vers l’inclusion, si les acteurs de terrain n’ont pas un minimum de ressources matérielles et financières pour agir. « Il faut que nous travaillions à faire progresser les mentalités, faire comprendre que le handicap n’est pas une maladie et que les PH peuvent apporter leurs contributions au développement du Burkina Faso », a-t-il soutenu lors d’un atelier de formation.

Afsétou SAWADOGO

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