Les déplacés érigent des abris de fortune dans leurs localités d’accueil.

Les attaques terroristes au Burkina Faso ont occasionné des déplacés dans diverses localités. A Kaya, dans la province du Sanmatenga, plus de 6 000 personnes y ont trouvé refuge auprès des communautés hôtes ou sur des sites de fortune. Reportage !

Le jour vient de se lever au secteur n°4 de la ville de Kaya. Hamadé Ouédraogo a encore passé une nuit cauchemardesque, à la belle étoile. Sa petite cour d’à-peine 100 mètres carrés grouille de monde. Les gamins courent dans tous les sens. 20, 25, 30…, difficile de les dénombrer. Le regard interrogateur de Hamadé est braqué sur des femmes, assises à même le sol. Celles-ci scrutent une marmite fumante, à proximité des toilettes.

Les odeurs nauséabondes ne les dérangent guère. C’est, peut-être, le seul repas quotidien en préparation. L’air pensif, Hamadé ne se soucie pas des va-et-vient des bambins. «Je me demande comment je vais m’occuper de toutes ces personnes à ma charge», s’inquiète le quinquagénaire Ouédraogo à la barbichette blanche. Sous la menace terroriste, ce père de famille a été contraint de fuir avec les siens, Silmadjo, village de la commune de Bouroum, dans la province du Namentenga, sans bagage.

C’était le sauve-qui-peut ! Les forces terroristes y ont pris pour cible les populations civiles, brûlé leurs maisons et greniers. Le cheptel n’a pas été épargné. La famille Ouédraogo s’est réfugiée dans la brousse. Mais l’ombre de la mort plane encore sur eux. Après trois jours de marche, la nuit, à la merci des reptiles, des insectes, elle arrive à quitter Silmadjo. Grâce à un bienfaiteur, Ladji, M. Ouédraogo a trouvé un abri provisoire au secteur n°4 de Kaya avec sa femme et ses cinq enfants.

«Je me suis enfui aussi, avec les trois femmes de mes frères et leurs 30 enfants», explique-t-il, désespéré. Ladji a accepté de loger ce beau monde dans sa maisonnette en banco d’à-peine 40 mètres carrés, sans fenêtre. Dans ces conditions, il est difficile de préserver leur intimité. Une bicoque pour 40 personnes Dans la bicoque, les murs sont fissurés. Pas de places pour tous les 40 rescapés des tueries de Silmadjo. «Ici, tous ne peuvent pas dormir. Il n’y a pas de place», lance le vieux Ouédraogo. La nuit tombée, certains dorment à la belle étoile. «On n’a pas le choix», regrette le déplacé. De leur «cachette» à Kaya, ces déplacés essaient, tant bien que mal, de reconstruire leur vie.

Pour cette famille, le confort importe peu, l’essentiel étant d’avoir un toit et à manger.

Assurer la pitance quotidienne de sa ribambelle d’enfants est devenu une équation à multiples inconnues pour Hamadé. «C’est Ladji qui nous donne à manger. Nous ne savons pas comment le remercier», susurre-t-il. A Kaya, les jours se suivent et se ressemblent pour cette famille : compter sur le bon samaritain Ladji, pour manger à sa faim. Pas d’activités, pas le moindre kopeck ! Tous peinent à vivre. Les yeux rouges, la nuit a été difficile pour Issa Ouédraogo, un autre déplacé. Fatigué, il cherche à manger, mais il n’y a rien à se mettre sous la dent.

La faim l’a contraint à quitter sa couchette à un jet de pierre du refuge familial. «Nous sommes nombreux dans la cour. C’est pourquoi, je vais dormir dans la maison inachevée juste à côté», lance, le visage renfrognée, cet élève de 6e, qui n’a pas pu achever son année scolaire, à cause de la menace terroriste. Même si la faim le tenaille au quotidien, son vœu le plus cher est le retour de la paix au pays des Hommes intègres.

Les attaques terroristes ont poussé certaines personnes à se déplacer vers des endroits plus sécurisés. D’autres ont quitté leurs villages de façon préventive, de peur d’être attaqués. Safoura Kontogomdé, au teint d’ébène, a passé deux jours en brousse. Le foulard impeccablement noué à la tête, son garçonnet et elle doivent leur salut à leurs jambes. «Plusieurs personnes ont été assassinées sous nos yeux. Nous n’avons même pas pu les inhumer. On a tous fui», témoigne la jeune mère encore sous le choc.

Au secteur n°4, où elle vit avec ses cinq enfants, elle se demande de quoi demain sera fait. Elle est obligée de parcourir plus de deux kilomètres pour avoir de l’eau potable. Aïdara Ouédraogo, un enfant chétif de deux ans, pleure sans cesse. Asséta Ouédraogo, sa mère, a du mal à le calmer. Le corps chaud, le petit souffre de la diarrhée. La nourriture de fortune pour résister à la faim durant leur fuite a causé sa maladie.

Dans le brouhaha des gamins, nous prenons congé des Ouédraogo. Nous partons à la rencontre d’autres déplacés. Une porte béante attire notre attention, dans le secteur n°4. A l’intérieur, des adolescents s’affairent à dresser une hutte. Pleins de vie, les bambins courent dans tous les sens. Les femmes s’activent à laver le petit mil reçu de leur bienfaiteur, Amidou Zoré. Dans leur «camp» de déplacés, on dénombre plus de 25 enfants de 0 à 6 ans.

«Chacun apporte sa contribution pour construire cette demeure pour qu’on puisse tous s’abriter», explique Ado Sawadogo, le doyen, qui a fui Belhota, village situé à quelques encablures d’Arbinda, dans le Soum. 50 kg de riz en trois jours Après deux jours de marche, raconte-t-il, lui et les siens sont arrivés à Kaya, leur «terre promise», laissant derrière eux, tous leurs biens.

Le vieux Sawadogo a eu le gite et le couvert, grâce à son oncle enseignant qui a accepté de l’héberger avec ses quatre femmes, deux belles-filles, ses 23 enfants et 27 petits-fils. Depuis trois jours, ils ont intégré une maisonnette avec leurs bagages. Pas assez de nattes et de couvertures. «La maisonnette ne peut contenir que sept à huit personnes», dit-il, l’air dépité. Le quinquagénaire Sawadogo lâche : «Nous devons notre survie à mon oncle et à nos voisins. On avait des maisons, à manger, des habits, mais aujourd’hui, plus rien. Quatre de mes enfants sont tombés malades.

C’est mon oncle qui les a conduits à l’hôpital pour assurer leurs soins», confie-t-il. Amidou Zoré, enseignant à Nasseré, dans la commune de Boussouma, a décidé de ne pas fermer ses portes aux siens. Outre Ado Sawadogo, il a accueilli 47 autres déplacés, venus de Silmagué, Wapassi et Zinbéogo. Il a décidé de partager leurs souffrances. «J’ai sollicité la cour inoccupée de mon voisin pour les loger. Je ne peux pas renier mes parents», soutient l’enseignant. Assurer leur pitance quotidienne est un véritable casse-tête pour lui.

Dans ces huttes, les déplacés de Pampa ne sont pas à l’abri des dangers.

«Avec leur nombre, un sac de riz de 50 kg est consommé en trois jours», relate Zoré. Des lendemains incertains La récurrence des attaques terroristes dans le Sahel et le Centre-Nord a provoqué de nouveaux déplacés et des besoins humanitaires. Ce mardi 19 juin 2019, il est 11h20 mn. Le ciel nuageux commence à faire place aux rayons de soleil. Un attroupement de personnes autour de Luc Bamogo attire notre attention.

Stylo en main, celui-ci a le regard rivé sur sa fiche de recensement des déplacés internes de la commune de Kaya. Etudiant au centre universitaire polytechnique de Kaya et volontaire de circonstance, Luc est fils de déplacés. Il fait le même travail que le conseiller municipal Marc Baguian du secteur n°4, chargé de recenser les rescapés du Sahel et du Centre-Nord. «Par jour, je récence au moins 50 ménages. Souvent, des chefs de famille viennent déclarer 20 personnes, voire plus», relate le jeune bénévole.

A notre passage, la commune enregistrait 6799 déplacés internes. A Kaya, à défaut d’un camp de déplacés, des habitants accueillent des sans-abri. Sous la tutelle de parents, amis, connaissances ou d’un bon samaritain, les fuyards tentent de se refaire une nouvelle vie, loin des bruits des kalachnikovs. Julien Sawadogo, cultivateur de 25 ans, vient de se faire enrôler avec ses trois femmes et 13 enfants, même s’il dit ignorer à quoi cela servira. Arrivé, il y a à peine trois jours de Foubé-Bollé, dans le Namentenga, l’assassinat de Moussa Leré, son tuteur, l’a contraint à fuir.

«C’est grâce à lui, que j’ai eu la terre pour cultiver, mais il a été exécuté. Craignant d’être les prochaines victimes, nous avons quitté la zone», relate l’infortuné. Dans la «cité des brochettes au koura-koura», son logeur, le maçon Issa Sawadogo (nom d’emprunt), s’occupe d’eux. Mais pour combien de temps ? Il hausse la tête avant de confier : «Je ne sais vraiment pas. Quel que soit le métier, je suis prêt à l’exercer pour m’occuper des miens». Plus d’humanisme Comme plusieurs témoins des exactions des terroristes, Nazinigba Sawadogo a trouvé refuge, depuis le 16 juin dernier, au secteur n°4 de Kaya.

Traumatisé, il raconte : «les assaillants ont tué deux membres de ma famille et trois voisins. Pour ne pas subir le même sort, j’étais obligé de m’enfuir avec mes trois enfants et ma femme». Sans famille d’accueil, il a décidé de se déplacer vers un endroit plus sécurisé. «Je n’ai pas de famille ici. J’ai loué une maison qui coûte 7 000 F CFA le mois. Je ne travaille pas et ce n’est pas évident que je pourrais payer le loyer dans les mois à venir», déplore Nazinibga. Sa survie, dit-il, la famille de Sawadogo la doit aux déplacés de Tongomayel, qui les ont précédés dans le Sanmatenga.

«Les populations nous témoignent toute leur solidarité depuis notre arrivée. Ils partagent les dons qu’ils ont reçus avec nous. C’est ce qui nous permet de manger à notre faim», reconnaît-il. Ibrahim Saoto vit au secteur n°7 dans une maison «entrer-coucher». Epoux de deux femmes et père de quatre enfants, il n’est pas sûr de pouvoir assurer à l’avenir son loyer mensuel de 5000 F CFA. Il a abandonné ses biens et son métier pour se réfugier à Kaya, les poches vides. «J’ai même peur qu’on n’ait plus rien à manger dans les jours à venir, puisqu’on n’a rien emporté», se lamente-t-il.

A Kaya, plusieurs centaines d’hommes, de femmes et d’enfants n’ont pas de familles d’accueil ni les moyens pour louer une maison. Fréquemment malades de paludisme, de diarrhée… ils vivent dans la précarité. La scolarité de leurs enfants a connu un coup d’arrêt. Démuni, Pousga Bamogo vit dans une hutte, à Pama, village situé à quelques encablures de Kaya. «Nous n’avons pas à manger. Par jour, nous recevons deux charrettes d’eau pour 80 personnes, cela est très insuffisant», regrette le rescapé de Gasseliki.

La commune de Kaya et ses partenaires ont manifesté leur solidarité à leur égard, selon Yobi Sawadogo, agent du ministère de l’Action sociale. «Les conseillers municipaux se sont cotisés pour apporter de la nourriture aux déplacés. Nous leur apportons notre soutien», confirme-t-il. Le ministère en charge de l’action humanitaire par le biais du Conseil national de secours d’urgence et de réhabilitation (CONASUR), a également fourni des vivres (maïs, petit mil, riz, huile, haricot…), poursuit-il.

Mais, il reconnaît que les déplacés rencontrent des difficultés liées au logement, à l’alimentation et aux soins de santé. «A Dondollé, au secteur n°6, la population s’est organisée pour leur donner plus de dix sacs de céréales», précise M.Sawadogo. Vivant dans la précarité, les déplacés n’ont qu’un rêve : le retour de la paix au Burkina Faso.

Abdel Aziz NABALOUM


« J’ai perdu ma grossesse… »

Dans le sauve-qui-peut, Mounira Ouédraogo, mère de trois enfants, a malheureusement fait une fausse couche. Sa grossesse de près de deux mois a coulé. rapporte-t-elle, toute émue. Prise en charge au Centre de santé et de promotion sociale de Barsalogho, elle est désormais hors de danger. Depuis lors, elle a trouvé « l’hospitalité » à Kaya.

A.A.N


Le plan d’urgence financé seulement à 35%

Selon le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA), plus de 170 000 personnes sont maintenant déplacées à l’intérieur du Burkina. Elles ont trouvé refuge dans des communautés hôtes ou sont regroupées sur des sites dans les régions du Nord, du Sahel, de l’Est et du Centre-Nord. Plusieurs personnes pourraient voir leur situation alimentaire et sanitaire se détériorer à l’approche de la période de soudure, selon la même source. Près de 357 écoles ont pu être rouvertes en mars dernier, mais 1088 autres restent encore fermées, privant d’accès à l’éducation, près de 146 000 enfants. Selon l’organisation, le plan d’urgence lancé en février pour un montant de 100 millions de dollars et visant à porter une assistance à 90 000 personnes dans le besoin n’est financé qu’à 35%.

A.A.N


Mendier pour survivre…

Selon certaines sources locales, le nombre de mendiants s’est accru dans la «cité des brochettes au Koura-koura». Parmi eux, on compte de nombreux déplacés du fait des violences terroristes. Sans ressources financières, certains n’hésitent pas à tendre la main dans les carrefours et dans les lieux publics pour avoir leur pitance quotidienne. Pour réduire leurs souffrances, il faudrait plus de solidarité de la part des uns et des autres pour leur permettre de vivre dans la dignité.

A.A.N

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