Procès Thomas Sankara et douze autres : « Les éléments fautifs devraient être mis aux arrêts », colonel-major Bernard Sanou

Selon l’avocate de la famille de Thomas Sankara, Anta Guissé (gauche), plus le procès avance, plus la version du coup d’Etat spontané mené par quelques éléments par hasard ne tient pas.

Le colonel-major à la retraite, Sanou Bernard et Issa Dominique Traoré, ont comparu en qualité de témoins, à l’audience du procès de l’assassinat de Thomas Sankara et douze autres à la Chambre de jugement du Tribunal militaire délocalisé dans la salle des banquets de Ouaga 2000, le jeudi 25 novembre 2021, à Ouagadougou.

Le jugement du dossier Thomas Sankara et ses douze compagnons se poursuit avec un ballet ininterrompu de témoins dont les dépositions devront ouvrir la voie à la manifestation de la vérité. Le jeudi 25 novembre 2021, le colonel-major à la retraite, Bernard Sanou et Issa Dominique Konaté, ont témoigné à la barre de la Chambre de jugement du Tribunal militaire de ce qu’ils ont vu et entendu sur l’assassinat du capitaine- président Thomas Sankara et de ses proches collaborateurs, le jeudi 15 octobre 1987.

Appelé à la barre, le témoin Sanou, alors directeur du génie militaire au moment des faits et membre du Conseil national de la révolution (CNR), a dit n’avoir pas été témoin oculaire des événements qui ont précipité la fin de la Révolution burkinabè avec la mort de son leader. Mais, en tant que chef militaire et membre du CNR, il a affirmé avoir été joint au téléphone par le commandant Boukari Jean-Baptiste Lingani, alors commandant en chef des Forces armées populaires et ministre de la Défense pour lui signifier que  l’atmosphère malsaine qui régnait entre les quatre chefs historiques de la révolution s’est terminée dans un bain de sang.

En effet, le témoin a expliqué que le commandant Lingani lui aurait expliqué que c’est au cours d’une arrestation qui a mal tourné que le Président Sankara a été tué. « Le commandant en chef Lingani m’a dit que le problème est parti des deux gardes de corps. Et lorsqu’un groupe a voulu procéder à l’arrestation du président Sankara, il s’en est suivi des tirs et le PF (Président du Faso) a été mortellement touché. Du coup, j’ai demandé qui a dit de l’arrêter et pourquoi ? », a-t-il témoigné.

Et le parquet militaire de demander si en tant que chef militaire avisé, il croyait à cette version des faits ? « Je n’ai pas cru à une arrestation qui s’est mal tournée, mais c’est l’information qui m’a été servie. Certes, le renseignement précisait que quelque chose allait se passer si on y prend garde. Cela se manifestait comme une opération devant permettre de rétablir l’ordre, car beaucoup de gens disaient que la chefferie devait revenir à un vrai Moaga et non à un Silmimossi (peul-mossi) », a expliqué le témoin sous serment.

« Nous avons eu une discussion »

Comme la majorité des témoins ou accusés qui ont défilé à la barre depuis le début de ce procès qui dure actuellement un mois, le colonel-major Sanou a également indiqué que la tension était palpable. Selon lui, les tracts et autres bisbilles avaient fini par opposer les ténors de la révolution. « Un jour, le chauffeur de Thomas Sankara, Der Somda est venu dans mon bureau pour dire que la situation va de mal en pis et qu’il voulait démissionner, car si cela se poursuivait, il est persuadé qu’on verra un jour son corps posé à côté de celui du président Sankara.

Je lui ai dit d’aller dire à Sankara de limiter ses mouvements. Car le PF et moi, nous avons eu une discussion à propos de cette affaire une fois et il m’a dit que si Blaise Compaoré veut le pouvoir, qu’il vienne le prendre. Et j’ai rétorqué en lui demandant que : Tu crois que les éléments de Blaise Compaoré vont venir calmement comme ça ? », a-t-il expliqué. De toute sa déposition, Me Prosper Farama des parties civiles a interrogé le témoin sur ce qu’il sied de faire en matière militaire lorsqu’un chef est mis devant un fait accompli impliquant l’assassinat d’un président.

Qu’est-ce que le protocole ou le règlement militaire recommande dans ce cas de figure ? A cette question, le témoin a indiqué qu’il convient de prendre des mesures conservatoires en mettant aux arrêts les éléments fautifs. Après le colonel Bernard Sanou, Issa Dominique Konaté qui était membre du bureau politique du CNR pour le compte du Groupe communiste burkinabè (GCB) en 1985 a été le 2e témoin du jour à passer à la barre.

Dans sa déposition, celui-ci a déclaré n’avoir pas été témoin direct des faits. Les interrogations du président de la Chambre, Urbain Méda, au témoin, ont porté, entre autres, sur les groupes politiques composant le CNR, leurs rapports, les divergences et la position du GCB sur celles-ci. Selon le témoin, le CNR était composé de l’Organisation militaire révolutionnaire (OMR), le GCB, l’Union des communistes burkinabè, l’Union des luttes communistes révolutionnaires (ULCR) et des partis politiques.

Il a relevé que les groupes politiques n’avaient que des rapports militants, car chaque organisation gardait son autonomie de fonctionnement. « Vers la fin du CNR, le débat principal, débat de désaccord, portait sur l’unification des groupes politiques pour créer une structure unique », a-t-il dit en ajoutant que le GCB était pour le respect d’un certain nombre d’étapes avec la fusion. Les interrogations du parquet militaire ont porté sur des éclairages sur les divergences politiques.

« Le parquet a souhaité la comparution du témoin Konaté pour en savoir davantage sur les divergences politiques entre les composantes du CNR », a soutenu le parquet.

« Une vision claire de ce qui s’est passé »

Les avocats des parties civiles se sont intéressés au complot de 20h du 15 octobre 1987, la participation du témoin à une rencontre au lendemain des événements et d’une mission d’explication conduite à l’extérieur du pays.

Selon Me Anta Guissé, la thèse qui devait être servie à l’extérieur fait partie des questions posées régulièrement au témoin, Issa Dominique Konaté. A l’en croire, plus le procès avance, plus la version du coup d’Etat spontané mené par quelques éléments par hasard ne tient pas. « Je pense que si on additionne bout à bout l’ensemble des témoignages, on arrive à voir une vision particulièrement claire de ce qui s’est passé. En tout cas la thèse qu’on nous a servie de nombreuses années, disant que c’est quelque chose de spontané ou que ce sont des éléments incontrôlables qui ont agi seuls ne tient pas la route ».

Pour les avocats de la défense à l’image de Me Abdoul Latif Dabo, ce dont le tribunal a besoin est d’écouter les témoins pour confronter les accusés avec les faits à eux reprochés. « Sinon, je doute fort qu’un avocat de la défense puisse dire qu’il attendait le passage des témoins pour être éclairé sur certains points », a-t-il fait savoir. A l’entendre, le témoin est là pour dire ce qu’il a vu, entendu ou aurait entendu d’une personne qui aurait elle-même vu ou entendu les faits. Le procès du dossier Thomas Sankara et ses compagnons reprend, le lundi 29 novembre 2021, au Tribunal militaire avec le passage des témoins, Philippe Ouédraogo, Ernest Nongma Ouédraogo, Fidèle Toé, Mousbila Sankara et le Pr Serge Théophile Balima.

Wanlé Gérard COULIBALY

Timothée SOME

timothesom@yahoo.fr

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