Centres d’alphabétisation au Zoundwéogo : quand les contraintes du foyer freinent l’apprentissage

L’alphabétisation est l’un des leviers susceptibles de sortir une grande partie de la population rurale de la pauvreté en améliorant la qualité de vie de celle-ci. La création de nombreux centres permanents d’alphabétisation et d’éducation dans plusieurs localités s’inscrit dans cette dynamique. Malheureusement, à l’image de la province du Zoundwéogo, la déperdition de certains apprenants, notamment celle des femmes, plombe l’atteinte des objectifs.

Fatim Compaoré est une habitante du village de Tougou dans la commune rurale de Gogo, province du Zoundwéogo. En cette matinée du jeudi 16 décembre 2021, cette ménagère de 33 ans, comme à son habitude, cherche de quoi paître le bétail de son mari. La mine renfrognée, dame Compaoré raconte avoir été, auparavant, inscrite dans un centre d’éducation non formelle de son village afin de savoir lire et écrire dans l’optique de mener d’autres activités autres que celles de son foyer. Mais, par la force des choses, confie-t-elle, elle abandonnera la formation, en raison notamment des absences répétées de son conjoint et certaines obligations conjugales.

Le directeur général de l’Alphabétisation et de l’Education non formelle, Kirassai Zio : « Une des solutions pour limiter la déperdition est tout d’abord la mobilisation sociale avant l’ouverture des centres ».

« Je m’étais inscrite pour la formation en alphabétisation. Mais, mon mari n’étant pas toujours à la maison, je ne pouvais pas laisser les travaux et le bétail pour faire autre chose », explique la mère de quatre enfants. Le centre dans lequel elle espérait mettre fin à son « illettrisme » forme en Alphabétisation initiale(AI), avant la formation spécifique. La structure, l’unique du patelin, a été créée par l’Association Tegawendé et accueille, chaque année, une trentaine d’apprenantes. A entendre son animateur, Pascal Bouda, sur un total de 30 apprenantes inscrites pour la campagne 2021, 19 d’entre elles n’ont pas pu achever la formation pour des motifs divers. « Plusieurs d’entre elles se sont intéressées au début des formations. Mais, avant la fin de chaque campagne, il y avait toujours des désistements », indique M. Bouda. En effet, à l’image de Fatim Compaoré, de nombreux cas d’abandon sont, le plus souvent, relevés dans les centres permanents d’alphabétisation et d’éducation à tous les niveaux de formation non formelle dans la province du Zoundwéogo, avec un taux relativement élevé au niveau des femmes.

483 alphabétisées sur 1 044 inscrites

Sont de celles-là, Fati Konditamdé. Elle déclare avoir abandonné son cycle de formation initiale pour s’occuper de son bébé de quelques mois. « S’il y avait un endroit pour garder les enfants, je n’allais peut-être pas abandonner », relativise-t-elle. Dans la province, des efforts sont pourtant consentis pour l’ouverture des centres d’alphabétisation. Il existe, selon la Direction provinciale de l’éducation préscolaire, primaire et non formelle (DPEPPNF), des centres d’Alphabétisation initiale (AI), de Formation complémentaire de base (FCB), de la Formule enchainée (CFE), la Formation technique et spécifique (FTS) et des centres d’Ecole communautaire (ECOM).

Au nombre de ces structures, indique-t-on, il en existe qui sont soit créées par l’Etat via le Fonds pour l’alphabétisation et l’éducation non formelle (FONAENF) ou sur fonds propres d’opérateurs privés. Selon la Directrice provinciale de l’éducation préscolaire, primaire et non formelle du Zoundwéogo, Adiarata Sawadogo, sur 1 044 inscrites pour la campagne 2019-2020, 483 ont été déclarées alphabétisées. Le taux de déperdition des femmes a été de 14,48%. En effet, bien que n’étant pas assez importants, des cas de déperdition sont relevés dans les différents niveaux de formation dans la province. A titre illustratif, l’on note, par exemple, un taux de déperdition de 12,5% dans le cycle de la formule enchainée dans les centres d’opérateurs privés, 9,09 % dans les écoles communautaires classiques. Pourtant, affirme le Chef de la circonscription d’éducation de base (CCEB) de la commune de Gogo, Dramane Bila, de nombreux centres s’ouvrent, chaque année, dans la localité, au regard de l’engouement des populations. A l’entendre, sept ont été ouverts dans sa circonscription en 2021. Il s’agit, souligne-t-il, de deux Centres de la formule enchainée (CFE), deux de la Formation technique spécifique (CFTS), une Ecole communautaire (ECOM), un centre d’éducation de base non formelle et un centre professionnel. « Dans tous les villages, les populations sont intéressées par l’alphabétisation malgré les cas d’abandon », dit-il, ajoutant que les résultats obtenus à la fin de chaque campagne répondent à leurs attentes.

Le niveau des encadreurs indexé

Pour la directrice provinciale de l’Education préscolaire, primaire et non formelle du Zoundwéogo, Adiarata Sawadogo, le manque de cantine dans les centres de formation favorise aussi le désistement de certaines apprenantes.

Cependant, reconnaît M. Bila, des difficultés sur le terrain inhibent le suivi normal des cours par les apprenantes. En effet, à en croire le CCEB de Gogo, la période de la campagne, l’insuffisance des manuels didactiques, l’orpaillage, les conditions d’apprentissage, mais aussi les pesanteurs socio-culturelles sont des facteurs explicatifs des abandons. « Il y a des maris qui sont réticents à laisser leurs femmes fréquenter les centres. Elles peuvent commencer les cours, mais sont obligées d’abandonner pour des raisons de foyer », confie-t-il. Un fait que corrobore la directrice provinciale en charge de l’éducation non formelle, Adiarata Sawadogo. Pour elle, le statut de femme au foyer influe négativement sur l’assiduité des apprenantes dans les centres de formation. Elle soutient également que le manque de cantine et de garderie favorise le désistement de nombre d’entre elles, en dépit de leur volonté d’acquérir de nouvelles connaissances. « Le calendrier de mise en œuvre peut aussi expliquer la déperdition de nos apprenantes parce que ce n’est pas facile de concilier travaux champêtres et alphabétisation », ajoute Mme Sawadogo, regrettant par ailleurs la diminution du nombre de centres ouverts, au titre de l’année. En effet, à l’en croire, 41 centres ont été ouverts dans la province sur 105 en 2015. «Il vrai qu’il y a des difficultés, mais nous arrivons, tant bien que mal, à alphabétiser plus de 40 000 jeunes et adultes par an. On arrive à offrir un certain nombre de formations techniques spécifiques à certains d’entre eux que nous pouvons estimer entre 90 à 94% », soutient le Directeur général de l’alphabétisation et de l’éducation non formelle, Kirassai Zio. Au-delà des causes explicatives des cas d’abandon relevés par les acteurs déconcentrés en charge de la question, M. Zio, indexe le niveau des animateurs, les prestations de certains opérateurs des centres de formation et le manque de mobilisation sociale avant toute mise en place des centres dans les villages.

« Le principe, au niveau de l’éducation non formelle, est la non-imposition du métier de formation. C’est au public de décider de la formation du métier qu’il veut », observe-t-il.  Claudiane Koula est pensionnaire du centre Zabne Nango, situé dans le village de Kaïbo, dans la commune de Bindé. Même si elle déprécie les conditions de formation, elle est tout de même d’avis que l’enseignement qu’elle a reçu la « différencie » de ses camarades. Mère de quatre enfants, Claudiane Koula, estime en effet, avoir appris en termes d’hygiène communautaire, sanitaire en plus de ses aptitudes en calcul et en lecture. S’inscrivant dans la même dynamique, Angèle Nikiéma, n’ayant pas pu achever sa formation en alphabétisation dans le centre de l’Organisation catholique pour le développement et la solidarité (OCADES) de Manga, pense que la politique de l’alphabétisation est d’un grand apport pour les femmes en milieu rural. « C’est un enseignement qui permet à de nombreuses femmes de mener d’autres activités autres que celles du foyer et de pouvoir être autonomes », indique-t-elle. C’est pourquoi, elle souhaite que des solutions puissent être trouvées pour réduire les cas d’abandon de certaines apprenantes. Somme toute, les acteurs sont unanimes sur le fait que l’alphabétisation peut offrir des opportunités à la population rurale en général et celle de la gent féminine en particulier.

Une stratégie d’accompagnement en vue

En plus de permettre à bon nombre d’apprenantes de savoir lire et écrire, chaque projet de formation, de l’avis de M. Zio, aboutit à une formation technique permettant la mise en œuvre d’une Activité génératrice de revenus (AGR). « Celles qui acquièrent les connaissances aussi bien en alphabétisation de base qu’en formation spécifique arrivent à transformer leurs milieux de vie ne serait-ce que par l’hygiène. Elles arrivent aussi à accompagner leurs enfants dans leurs études », se convainc Kirassai Zio. Au sujet des initiatives visant à minimiser la déperdition dans l’enseignement non formel, Kirassai Zio fait savoir que des mesures sont en examen. Il s’agit, entre autres, dit-il, de la révision des curricula en orientant les formations vers une véritable insertion des apprenants et apprenantes.

« Il y a aussi que l’Etat est en train de responsabiliser les collectivités territoriales. Si la commune est impliquée, l’on pourrait résoudre beaucoup de problèmes en commençant par la déperdition », soutient-il. Il ajoute que le département est en train d’élaborer une stratégie d’accompagnement et de suivi des post-formés. Toute chose qui, de son point de vue, pourrait contribuer à encourager davantage les apprenantes à achever leur cursus d’apprentissage. Par ailleurs, M. Zio pense qu’il convient de mettre surtout l’accent sur la mobilisation sociale à la base en mettant en exergue la nécessité d’être alphabétisé si tant est qu’on veuille contribuer à une véritable autonomisation de la femme. « Nous devrons également réfléchir à comment rehausser le niveau des apprenants que nous recrutons, voir dans quelle mesure nous pouvons accompagner les sortants dans leur vie professionnelle. Il faudrait également une stratégie pour organiser les sortants en coopérative ou en association pour les accompagner afin qu’elles puissent se prendre en charge. Cela pourrait créer une saine émulation et réduire les cas de déperdition », argue-t-il. Au demeurant, relevant l’importance de l’éducation non formelle, Kirassai Zio invite les bénéficiaires à s’y attacher afin de mieux contribuer au développement socio-économique du Burkina Faso.

Soumaïla BONKOUNGOU

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