Lookmann Sawadogo, SG de l’Appel de Manéga : « L’ex-président Roch Kaboré était l’otage du pouvoir et de son cercle »

Le SG de l’Appel de Manéga, Lookmann Sawadogo : « le terrorisme est un sérieux problème pour la réconciliation nationale ».

Une délégation de l’Appel de Manéga a rendu visite à l’ancien président Roch Marc Christian Kaboré. Lookmann Sawadogo, journaliste et écrivain, secrétaire général de l’Appel de Manéga, membre de cette délégation revient dans cette interview accordée à Sidwaya sur l’état d’esprit du président Kaboré et fait le point sur les missions de l’Appel de Manéga.

S : Une délégation de l’Appel de Manéga a rencontré l’ancien président Roch Kaboré. Dans quel état d’esprit l’avez-vous trouvé ?

L.S. : Le président Kaboré affichait un air de tranquillité et de soulagement. Personnellement, j’ai vu un homme qui était normal et qui ne se lamentait pas ni n’affichait d’amertume. J’ai cependant eu un pincement au cœur. Car, j’ai eu ce fort sentiment que la charge qu’il venait de déposer l’avait usé et vidé de son énergie débordante d’il y a encore 6 ou 7 ans.

Pour être sincère, je crois que le président Kaboré était plutôt otage du pouvoir et de son cercle restreint les mois passés. Je pense que ceux-là qui demandaient sa démission n’avaient peut-être pas totalement tort. Mais je crois que quelque chose aurait peut-être pu être imaginé comme une formule politique par lui-même et son système, pour qu’il laisse ou délègue le pouvoir. Cela aurait peut-être permis d’éviter ce qui est arrivé par l’intervention militaire. Mais encore une fois, les partisans du président Roch ne l’ont pas aidé sincèrement face à l’enlisement évident de son pouvoir jusqu’à la chute.

S : Vous a-t-il fait part de ses inquiétudes ?

L.S. : Il a déclaré être bien traité par les militaires et les autorités actuelles sur le plan personnel. Il n’y a pas de restrictions à part qu’il est en résidence surveillée. Ses proches lui rendent visite et son médecin également. Il dit être traité avec dignité. Ses inquiétudes portaient plutôt sur la situation du pays et les différents problèmes cruciaux qui existent, notamment la sécurité, la cohésion sociale et les difficultés financières de l’Etat.

Il a surtout fait cas de la nécessité pour les Burkinabè d’être solidaires et de s’unir pour faire face aux défis urgents. Je profite de l’occasion pour remercier le président Roch qui a accepté de recevoir notre délégation. De même, je voudrais remercier les autorités militaires en particulier le Président du Faso, le lieutenant-colonel Paul-Henri Damiba.

Car il est évident que n’eût été l’ouverture d’esprit et la grande faculté de tolérance de ce dernier, nous n’aurions pas pu accomplir cette démarche qui relève de l’humanisme et d’un geste devant contribuer à l’apaisement social et politique dans un moment assez particulier.

S : Que pensez-vous du coup d’Etat du 24 janvier 2022 qui semble avoir été bien accueilli par la majorité des populations ?

L.S. : Pour ma part, je remarque que le coup d’Etat, bien qu’il soit interdit en droit, est devenu une chose normale pour les populations. En ce sens qu’il apparaît malheureusement comme la seule issue face à la mauvaise gouvernance et la faillite des élites politiques qui utilisent le pouvoir contre les aspirations légitimes des populations. Les coups d’Etat cesseront, je le crois, le jour où les dirigeants feront preuve de sérieux, de patriotisme et d’une volonté de servir les causes justes que de piller et de spolier les peuples. Le coup d’Etat que nous avons vécu était appelé par la rue et dans l’espace public.

S : Le Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration (MPSR) pourra-t-il, selon vous, répondre aux attentes des Burkinabè ?

L.S. : Je souhaite que le Mouvement puisse efficacement et réellement apporter les réponses aux problèmes des Burkinabè car le peuple saigne depuis presque 10 années sans stabilité et sans réelle prise en charge de ses préoccupations. Si le MPSR n’y arrive pas, ce ne serait dans l’intérêt de personne. Je pense que les militaires en sont conscients. Ils savent, je pense bien, qu’ils n’ont pas droit à des excuses notamment pour la sécurité. Mais ils demeurent eux aussi des humains et pourraient rencontrer des difficultés objectives malgré leur bonne volonté.

C’est pourquoi j’ajouterai avec insistance qu’une transition n’est pas un pouvoir obtenu par le suffrage ou conféré par les citoyens sur la base d’un programme de société préalablement établi. C’est un accident de parcours lié à des contingences dans la vie de l’Etat. De ce fait, cela nous appelle à ne pas se tromper d’analyse afin de pouvoir contribuer fortement en tant que citoyen. Cela doit être un moment de forte intensité citoyenne. Il n’y a pas de couleur politique partisane particulière.

C’est pour dire que si nous croisons les bras ou si nous nous tenons à distance pour dire que ce sont les militaires qui doivent diriger et apporter les solutions, cela pourrait desservir la cause nationale. Le sursaut patriotique s’impose à mon avis pour la nation et pour le pays sans calcul et sans considération.

S : La lutte contre le terrorisme est de longue haleine et continue malheureusement de faire des victimes dans notre pays. Votre combat n’est-il pas ardu?

L.S.: Le terrorisme est un sérieux problème pour la paix et la réconciliation nationale. Car les actes terroristes eux-mêmes tout comme la guerre contre le terrorisme occasionnent des effets qui impactent négativement la paix, la cohésion sociale, etc., notamment le repli identitaire, la stigmatisation et le lourd tribut humanitaire qui en résulte. Avec un grand lot de victimes, le phénomène complique davantage l’action de la pacification sociale. Sidwaya

(S) : Qu’est-ce qui a justifié la création de l’Appel de Manéga ?

Lookmann Sawadogo (L.S.) : L’Appel de Manéga est né à la suite du constat fait par rapport aux périls et menaces à la survie nationale notamment en termes de crise sécuritaire et de divisions profondes entre les Burkinabè devenus en quelque sorte ennemis les uns des autres. Nous avons remarqué que la situation de la nation empirait à cause des effets de la haine entre les acteurs et aussi des questions identitaires latentes.

C’est au regard de ce contexte de crise multiforme que nous avons créé l’Appel de Manéga pour œuvrer à la paix sociale, la cohésion et la réconciliation. Car dans les oppositions fratricides, la haine, la rancœur et sans apaisement, il est difficile de faire face aux défis à tous les niveaux. Nous avons vu la nécessité d’une action collective pour permettre une prise de conscience par rapport à la situation.

C’est cela qui a conduit à imaginer une formule qui a abouti à cette initiative citoyenne de plaidoyer et d’aide à la recherche de solutions aux problèmes du pays.

S : Quelles sont, entre autres, les activités-phares que vous comptez à votre actif ?

L.S.: L’activité première a été l’initiation de cet appel qui est un discours fort et de pouvoir faire y adhérer des personnalités de tous les horizons, d’obédiences sociales et d’expérience de la nation pour porter un seul et même projet de société à savoir, la réconciliation et la paix. Nous l’avons réussi.

Les cent premières personnalités signataires qui auront permis de lancer l’Appel, le 15 juin 2019, comptent des personnalités de l’opposition, de la majorité, de la société civile, des religieux, des coutumiers, des hauts cadres de l’Etat, des sportifs, des étudiants, des paysans, des leaders d’opinion, etc.

La seconde activité importante porte sur l’installation du Panel des anciens pour la paix et la réconciliation. C’est-à-dire ceux que tout le monde appelle « les sages de Manéga » qui étaient 11 et aujourd’hui sont 13. Ces anciens sont des personnalités de grande qualité et de haut rang dans notre pays. Ils jouent un rôle de médiateurs sociaux, de facilitateurs et de recours sociaux.

A ce titre, ils ont proposé une feuille de route pour la réconciliation nationale en février 2020. La troisième grande activité c’est la réflexion et l’appui technique aux acteurs. C’est ainsi que l’Appel a créé un conseil scientifique et technique qui permet de faire de la réflexion et de produire des idées à adresser aux gouvernants et à l’ensemble des acteurs de terrain.

L’Appel a aussi mis en place un mécanisme dénommé « Tuteurs de l’Appel ». Ce sont des personnes ressources, des légitimités régionales que nous installons comme personnalités et qui représentent et prolongent l’action de l’Appel au niveau régional. Nous avons des Tuteurs pour le compte des régions des Hauts-Bassins, le Centre-Sud et le Centre-Nord. Très bientôt, d’autres seront installés.

Enfin, nous avons le prix Manéga de la paix qui est également une institution de promotion et de reconnaissance des bonnes pratiques en matière de paix et de réconciliation nationale. La distinction est décernée aux personnes qui ont eu à poser de grands actes ou qui ont mis en place des modèles permettant de renforcer la paix et la réconciliation dans la communauté. Je répète que ce n’est pas un « prix Nobel » qui prime une personne pour une vie globale.

Dans notre cas, il s’agit d’actes inédits et d’actions consolidantes de la paix. Nous avons organisé plusieurs sessions de discussions démocratiques et des ateliers techniques. Nous ne pourrons pas citer toutes les activités déjà menées ou qui se conduisent, car ce serait beaucoup long.

S : Cette initiative citoyenne a été lancée en 2019. Deux ans après, quel bilan pouvez-vous dresser en termes d’acquis ?

L.S. : Il y a beaucoup d’acquis physiques et moraux. Les plus grands acquis sont l’existence du Panel des anciens qui a un rôle moral et social très capital dans une société en proie aux conflits, différends et autres contentieux. Le second acquis c’est le lancement du processus de réconciliation nationale par l’ex-président Roch Kaboré.

Le plaidoyer de l’Appel avait donc porté et atteint l’objectif de faire prendre en compte par les autorités la question de la réconciliation nationale. Je m’en tiendrai à ces deux qui suffisent amplement à démontrer le rôle et la contribution majeurs de l’Appel à l’amélioration de la vie nationale, à la pacification sociale, ces deux dernières années.

Interview réalisée par W. Aubin NANA

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