Victimes de viols de terroristes : des grossesses et des bébés « lourds » à porter

Violée à deux reprises dans son village par des terroristes, Germaine se demande aujourd’hui, comment elle allait vivre avec une grossesse de ses agresseurs ?

Dans les zones en proie aux attaques terroristes, des femmes sont enlevées, séquestrées et violées par des terroristes. Les plus ‘’chanceuses’’ s’en sortent avec de petites déchirures au niveau des parties génitales. D’autres se retrouvent avec des grossesses, puis des bébés indésirables dans les bras. Commence alors une autre souffrance due au traumatisme psychologique de savoir qu’elles portent l’enfant de celui-là même qui a peut-être tué son époux, ses enfants et incendié son village. Elles s’appellent Rainatou, Germaine, Alima, Sala, Olivia (noms d’emprunt) et ont en commun le traumatisme du viol des terroristes. Sidwaya est allé à leur rencontre à Kaya où elles résident comme déplacées internes, après avoir fui l’hydre terroriste. Elles se sont confiées au « Journal de tous les Burkinabè », à travers des témoignages saisissants.

Agée de 25 ans, Raïnatou est une femme déplacée interne qui a trouvé refuge à Kaya, chef-lieu de la région du Centre-Nord. De taille moyenne, peu bavarde, cette mère de trois enfants, dont la dernière a 17 mois, est originaire de Dablo, dans la province du Sanmatenga. Elle a fui son village, le 2 novembre 2021, après l’arrivée des terroristes dans la zone. Nous l’avons rencontrée pour la première fois le 25 décembre 2021 à Kaya. Elle y était depuis 28 jours.

Traumatisée, la jeune femme refuse dans un premier temps d’évoquer ce qu’elle a vécu. Après plusieurs rencontres, elle finit par se confier, le 7 mars 2022. Son époux, comme la plupart des hommes, avait déjà quitté le village pour une destination inconnue. Mais, avant de prendre ses jambes à son cou à son tour, Raïnatou a vécu les pires moments de sa vie. C’était cinq jours avant sa fuite. Enlevée à son domicile, dans la journée du lundi 29 octobre 2021, Raïnatou a été amenée hors du village où elle a été séquestrée et violée. « Ce jour-là, un homme armé a fait irruption au village à moto.

A sa vue, les gens se sont terrés. Je me suis cachée dans ma maison avec mes trois enfants. L’individu armé est entré dans ma chambre pour me faire sortir comme si j’étais particulièrement ciblée. J’ai été ensuite conduite de force hors du village à un lieu où une dizaine de terroristes attendaient », raconte Raïnatou d’une voix chargée de chagrin. Elle n’a pas eu le temps d’emporter un pagne pour mettre son enfant au dos. Sur place, elle est « mitraillée » de questions sur le village.

Elle a été ensuite battue et violée. Sa fillette en pleurs a été maintenue par un membre du groupe, pendant qu’elle subissait le viol. Après le forfait, elle a été gardée jusque tard dans la nuit avant d’être relâchée. « Lorsqu’on m’a libérée, il était minuit passé. J’ai dû me débrouiller toute seule pour retourner à la maison », explique-t-elle. A son retour à la maison, seules deux femmes l’attendaient, sa copine, qui a été aussi violée, et sa belle-mère. Le lendemain, sans mot dire sur son agression, Raïnatou s’est rendue dans le centre de santé du village où elle a été prise en charge.

Elle a bénéficié d’une contraception d’urgence pour éviter une grossesse et d’autres traitements pour prévenir les infections sexuellement transmi-ssibles. Ce reflexe lui a permis fort heureusement d’éviter une grossesse parce qu’elle était dans sa période d’ovulation. A la Suite de cette douloureuse expérience, Raïnatou a opté pour une méthode contraceptive, le 24 décembre 2021. Germaine, 24 ans, mère de quatre enfants, dont la dernière a trois ans, a été violée deux fois par des individus armés dans un intervalle de

La coordonnatrice du projet de lutte contre les VBG faites aux femmes et aux filles déplacées internes, de l’association Yamwékré Bertille Yaméogo a déjà enregistré …

huit mois. La seconde fois, elle venait juste de sevrer son nourrisson.

« J’ai été battue et violée à plusieurs reprises dans mon village », admet-elle, d’un air abattu lorsque nous l’avons rencontrée à Kaya, le 25 décembre 2021. D’autres examens complémentaires effectués plus tard, en début janvier 2022, ont confirmé que Germaine n’est ni enceinte ni atteinte du VIH/SIDA. « Je rends grâce à Dieu de n’avoir pas contracté une grossesse », dit-elle avec soulagement et de s’interroger : « qu’est-ce que j’allais devenir avec une telle grossesse ? Je n’ose même pas y penser ».

Des grossesses de terroristes

Si Germaine et Raïnatou ont échappé à une grossesse de leurs tortionnaires, elles sont nombreuses, les femmes et les jeunes filles, qui n’ont malheureusement pas eu cette chance. C’est le cas de Olivia, une jeune fille reçue au Centre médical du secteur 1 de Kaya, le 3 janvier 2021. Cette formation sanitaire reçoit des femmes déplacées internes victimes de viols commis par des terroristes. Originaire de Dablo, Olivia a été violée par un homme armé lors de sa fuite vers Kaya.

« Elle est venue demander un test de grossesse parce qu’elle avait un mois de retard de ses règles. Le résultat était positif et depuis cette confirmation, elle n’a plus donné signe de vie », confie, la mine renfrognée, Habibou Sawadogo, la responsable de la maternité du centre que nous avons rencontrée dans la nuit du vendredi 11 février 2022. A Kongoussi, chef-lieu de la province du Bam, dans la région du Centre-Nord, une élève déplacée interne de la classe de terminale est dans la même situation.

En décembre 2021, la jeune scolaire, de retour des études, a été violée par un individu armé qui l’a menacée. De retour à la maison, elle a gardé le silence jusqu’à ce qu’elle constate un retard de règles. « Je l’ai reçue un mois après son viol et le test de grossesse était positif », confirme un responsable de la maternité d’un CSPS de Kongoussi, rencontré à Kaya, dans l’après-midi, du mardi 15 février 2022. Il nous a été difficile de connaître la suite de son histoire, puisqu’elle ne s’est plus jamais présentée au centre de santé. Les différents appels de l’infirmier au moment de notre rencontre sont restés sans réponse.

Des « enfants du diable »

… la naissance de deux bébés issus de viols par des terroristes dans une de ses zones d’intervention.

De Kaya à Kongoussi, elles sont nombreuses, ces femmes violées par les terroristes et se retrouvent porteuses de grossesses non désirées. Certaines d’entre elles ont déjà donné naissance à des rejetons qualifiés d’« enfants du diable » dont personne ne veut. Le 20 janvier 2022, l’association Yamwékré qui lutte contre les Violences basées sur le genre (VBG) faites aux femmes et aux filles déplacées internes dans les régions de l’Est et du Centre-Nord a enregistré la naissance de deux bébés issus de viols dans une de ses zones d’intervention.

« Lors de la phase de documentation, sur le terrain, nous avons été informés de la naissance de deux bébés, dont la dernière date de début janvier 2022 », précise, la coordonnatrice de projet au sein de l’association Yamwékré, Bertille Yaméogo. A Ouagadougou, le 9 février 2022, à Médecins sans frontières, nous apprenons l’existence de bébés issus de viols d’hommes armés. « Nous enregistrons des cas de grossesses issues des viols d’individus armés.

Il y a déjà des bébés », confirme le coordonnateur médical de Médecins sans frontières, Dr David Mouganga. Dans sa structure, les données ne sont pas désagrégées entre bébés issus de viols et les autres naissances, car cela peut créer un effet discriminatoire. « Sinon en termes de chiffres, pour le dernier semestre de 2021, nous avons accompagné 4 000 accouchements dans nos zones d’intervention », précise – t-il. Une autre dame a accouché, le 29 décembre 2021, d’une fille au Centre hospitalier régional (CHR) de Kaya.

Il s’agit de Alima, 28 ans, originaire de la province du Sanmatenga. En début d’année 2021, elle a été violée par sept hommes armés. « Elle a accouché d’une fille, il y a quelques jours », nous confie, une connaissance de la nouvelle maman, le dimanche 17 janvier 2022. Nous avons rencontré dame Alima, pour la première fois dans la nuit, du vendredi 11 février 2022, à son domicile, 44e jour de son bébé. Cette dame, de teint clair et svelte, se portait bien ainsi que son bébé.

Des demandes d’avortement en cascade

Violée par sept individus armés…

Aujourd’hui, Alima arrive certes, à tenir son nouveau-né dans les bras, mais au début, elle ne voulait pas garder la grossesse. Elle s’est rendue dans un CSPS d’une commune voisine à Kaya. « L’agent de santé m’a fait savoir que c’était trop tard pour la contraception d’urgence parce que je ne suis pas venue dans les 72h qui ont suivi mon agression. J’étais déjà à plus de trois mois de grossesse », regrette-t-elle. Alima va, néanmoins, recourir à certaines méthodes pour avorter, mais en vain.

A six mois de grossesse, elle revient à la charge en se rendant au CSPS du secteur 6 de Kaya. Le personnel soignant lui fera comprendre qu’il est trop tard pour déclencher la procédure légale d’avortement. Sans se décourager, elle tente une nouvelle fois sa chance, quelques jours plus tard, en allant au CHR de Kaya. Là aussi, elle reçoit la même réponse des techniciens de santé. Vu son insistance, elle a été informée qu’elle peut recourir à la justice afin d’obtenir une autorisation d’interruption sécurisée de sa grossesse.

Chose qu’elle n’a pas faite, parce qu’elle n’avait aucune chance de passer, vu qu’elle avait largement dépassé le délai requis pour bénéficier d’un avortement légal. Alima n’est pas la seule à opter pour l’avortement. Plusieurs victimes de viols perpétrés par des terroristes refusent de porter à terme leurs grossesses. Sont de celles-ci Sala, une jeune femme d’environ 25 ans et mère de deux enfants.

Nouvellement veuve puisqu’ayant récemment perdu son époux lors d’une attaque terroriste dans la zone de Barsalgho, Sala a été violée le même jour par trois hommes sous la menace d’armes. Pendant les faits, sa seule préoccupation était la perte de son mari, reléguant ainsi son agression au second plan, jusqu’à ce qu’elle se rende compte qu’elle n’a plus ses règles. Voyant son ventre grossir, elle décide alors de se débarrasser de sa grossesse. Elle se rend, alors, au CSPS du secteur 6 de Kaya qui la réfère au CHR pour une consultation gynécologique.

« Elle était complètement désespérée », raconte, le 7 janvier 2022, Dr Paténema Zabré, médecin gynécologue-obstétricien totalement affecté par les cas qu’il reçoit à la maternité du CHR de Kaya. « Il se trouve que la grossesse était à un stade avancé. Elle avait largement dépassé les 14 semaines recommandées par la loi pour enclencher la procédure d’interruption. Elle n’était plus éligible », explique-t-il. Il poursuit : « Son seul souhait, c’était de se débarrasser de sa grossesse.

Et comme nous étions impuissants face à sa situation, nous nous sommes passés de certains détails. Nous étions vraiment embêtés ». Même si Dr Zabré et ses collègues n’ont pas pu satisfaire Sala, ils lui ont tout de même prodigué des conseils et orienté vers les services de l’action sociale pour une prise en charge adéquate. Le CSPS du secteur 6 est situé à proximité de plusieurs sites d’accueil de PDI. A cause de sa position, il reçoit la plupart des candidates à l’avortement.

…Alima a accouché d’une fille, le 29 décembre 2021 au CHR de Kaya.

En octobre 2020, Salamata Sawadogo, sage- femme et responsable de la maternité, affirme avoir reçu déjà deux cas. Il s’agit de deux élèves déplacées internes, l’une âgée de 19 ans et l’autre 22ans. Toutes deux disent avoir été violées par des terroristes, dans la zone de Pissila. Elles étaient toutes enceintes d’environ 3 à 4 semaines. « Venues faire leurs tests de grossesse, elles ont exprimé le désir d’avorter, parce qu’elles ne voulaient pas garder un enfant issu d’un viol, surtout venant d’un terroriste », explique la sage- femme, toute déçue, le 11 février 2022.

Pour ces deux cas, la responsable de la maternité a pris rendez-vous avec le point focal en charge des questions de Violences basées sur le genre (VBG) au niveau de l’action sociale qui leur a expliqué la démarche à suivre. « Lorsque nous leur avons dit qu’il faut au préalable l’autorisation de la justice, elles se sont toutes rétractées », raconte Mme Sawadogo qui précise qu’elles ne sont plus revenues et qu’elle a perdu leurs traces. Elle ajoute qu’elle avait en face des jeunes filles apeurées, crispées, mais avec la même ferme volonté d’avorter et ce, à l’insu des parents qui ignoraient tout de leur situation.

Mariam OUEDRAOGO

mesmira14@ gmail.com


La justice, une grosse épine aux pieds des femmes

Au Burkina Faso, l’interruption volontaire de grossesse, bien que punie par la loi, est autorisée sous certaines conditions, conformément aux articles 513-13 et 513-14 du Code pénal. Cette Interruption sécurisée de grossesse (ISG) est également autorisée par le Code de la santé publique (CSP) en relecture et la loi portant santé de la reproduction de 2005. Elle est pratiquée dans les cas suivants : « Si la grossesse met en danger la santé de la mère », « s’il existe des anomalies fœtales reconnues incurables par un médecin lors du diagnostic ».

L’article 513 alinéa 13 stipule aussi que : « l’interruption volontaire de grossesse peut à tout âge gestationnel être pratiquée si un médecin atteste après examens que le maintien de la grossesse met en péril la santé de la femme ou qu’il existe une forte probabilité que l’enfant à naître soit atteint d’une maladie ou d’une infirmité d’une particulière gravité reconnue comme incurable au moment du diagnostic ». L’interruption sécurisée de grossesse est préconisée aussi en cas « d’inceste » et « de viol ».

Et l’article 513-13 de souligner qu’« en cas de viol ou d’inceste, si la matérialité de la détresse est établie par le ministère public, la femme enceinte peut demander à un médecin dans les quatorze premières semaines, l’interruption de sa grossesse ». A ce sujet, la loi 025 portant Code pénal ainsi que la loi sur la santé de la reproduction adoptée en 2005 spécifient que deux médecins doivent attester de la nécessité thérapeutique d’un avortement, alors qu’un procureur public doit établir un lien de causalité dans le cas du viol.

Et pour bénéficier de l’ISG, la femme victime d’inceste ou de viol doit passer par les cinq étapes prévues par la loi. Il s’agit premièrement de porter immédiatement plainte en dénonçant les faits de viol ou d’inceste auprès de la Police ou de la Gendarmerie ou saisir directement le procureur du Faso. Deuxièmement, après enquête, le procureur du Faso va analyser les faits pour savoir si la femme enceinte est en détresse du fait de l’infraction de viol ou d’inceste.

Troisièmement, si le procureur du Faso conclut que la femme enceinte est en détresse à la suite de viol ou d’inceste, il donne par écrit un avis favorable à la pratique de l’ISG. Quatrièmement, munie de cet avis favorable du procureur, la femme enceinte peut saisir un médecin du public ou du privé pour avoir recours à un avortement sécurisé. Cinquièmement, le médecin doit effectuer l’avortement selon les normes et protocoles du ministère de la Santé.

Cependant, il faut préciser que toutes ces cinq étapes doivent intervenir dans les 14 semaines de la grossesse. Ainsi, passé » ce délai, aucune femme n’est éligible pour une ISG issue d’inceste ou de viol. Et le code d’éthique et de la déontologie de la médecine du Burkina enfonce le clou en stipulant que le médecin est libre de refuser d’interrompre la grossesse, si cela n’est pas conforme à ses principes et croyances. « La décision de justice ne peut pas contraindre un médecin à interrompre une grossesse, à condition que celui-ci informe l’intéressée ». (Cf. article 22 des Codes harmonisés de déontologie et d’exercice de la CEDEAO).

M.O.

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