Refuge des hippopotames de Woozi dans le Zoundwéogo: difficile cohabitation entre humains et faune

Les hippopotames de Woozi peinent à trouver de l’herbe pour se nourrir.

Le refuge local des hippopotames de Woozi, dans la commune de Gon-Boussougou (province du Zoundwéogo), vit une situation de plus en plus préoccupante. Les berges du barrage de Bagré, autrefois couvertes d’herbe, se transforment progressivement en champs maraîchers. Les hippopotames, privés de leur nourriture, n’ont plus d’autres choix que de se ruer sur les cultures. Parfois agressifs, ils s’en prennent également aux pêcheurs dans l’eau. Les heurts se multiplient chaque année, conduisant malheureusement à des morts d’hommes.

Mercredi 11 mars 2026 à Gon-Boussougou, commune rurale de la province du Zoundwéogo (région du Nazinon). A quelques encablures du village, se dresse un imposant ouvrage hydraulique : le barrage de Bagré qui s’est étendu jusqu’à ce niveau. L’eau s’étale à perte de vue. A la surface, quelque chose semblable à un rocher bouge. Des yeux flottent, puis tout disparaît sous l’eau. Par moments, des grognements stridents fusent. Sur la rive, Sié Tioyé, chef de service départemental des Eaux et forêts de Gon-Boussougou, observe la scène. « Ce sont des hippopotames. Dans la journée, ils se font discrets », lance-t-il.

Ce champ, situé en face du barrage, est exposé aux attaques d’hippopotames.

Leur véritable refuge est un espace de conservation composé de quatre forêts que sont la forêt villageoise de Saré-Peul, appelée Zone villageoise d’intérêt cynégétique (ZOVIC), la zone de protection des berges, la forêt communautaire et la forêt villageoise de Foungou. Une île complète ce dispositif. L’ensemble forme le refuge local des hippopotames de Woozi (nom d’une idole) et couvre une superficie d’environ 3 800 hectares. Il est à cheval entre les provinces du Zoundwéogo et du Boulgou.

« C’est un espace créé dans le but de protéger la biodiversité en lien avec les hippopotames », note Adama Kalmogo 2e Jumeau, Directeur provincial (DP) des Eaux et forêts du Zoundwéogo. Mais le sanctuaire est aujourd’hui sous pression. La menace vient d’abord de l’agriculture. Les champs avancent vers l’eau. Des planches d’oignon, de tomate, de chou et d’oseille gagnent le lit majeur. La bande de servitude est envahie par des cultures maraîchères. Par conséquent, l’herbe devient rare sur les berges. Les animaux se rabattent sur les jardins. Alidou Yigo cultive un demi-hectare, à proximité de l’eau. Depuis 2020, il travaille cette parcelle et nourrit sa famille.

Il raconte les incursions nocturnes répétées des hippopotames dans son champ. Dans la nuit du 10 au 11 mars 2026, il a quitté son jardin pour aller prier. A son retour, le spectacle était affligeant : oignon piétiné et dévoré. Son champ avait été pillé. L’épisode le laisse sans voix. Il n’est pas le seul à vivre ce calvaire. Kiou Yigo, installé depuis 20 ans dans la

Pour Saïdou Compaoré, environ sept personnes ont perdu la vie au cours des trois dernières années à la suite des attaques d’hippopotames.

bande de servitude, a appris à vivre avec. Occuper les berges est une chose, sécuriser correctement son jardin en est une autre. Comme alternative, ce maraicher est contraint de passer les nuits dans son champ.

« Ici, un maraicher qui reste couché à la maison est sûr de ne rien récolter », lâche-t-il, dépité. Pour autant, il dit tirer son épingle du jeu. Selon lui, certains produits sont moins visés par les animaux. « Ils ne veulent ni le poivron, ni le piment », fait-il remarquer. Même avec la veille, les maraîchers ne sont pas à l’abri des surprises désagréables. Adama Kalmogo, 2eJumeau dénonce l’occupation des espaces réservés à l’alimentation des hippopotames en ces termes : « lorsque l’herbe est remplacée par des cultures, on ne peut qu’assister à ce genre de scènes ». Entre dévastation et frustration D’un champ à l’autre, même constat. Sur une autre parcelle, Soumaïla Gorga, maraîcher depuis 25 ans, contemple ses planches d’oseille dénudées.

Ce qu’il reste d’une planche d’oignon dans le jardin d’Alidou Yigo.

Elles donnent l’impression d’avoir été récoltées prématurément. Loin de là. Il affirme que les hippopotames ont forcé la clôture pour dévorer les feuilles d’oseille. Chez Elie Nikièma, présent depuis six ans, les nuits sont également agitées. Les hippopotames rôdent autour de son jardin. « La nuit dernière, je me suis endormi et ils ont profité pour entrer dans mon jardin », rapporte-t-il. Les dégâts sont importants. Jusque-là, aucune clôture, généralement en fil de fer, n’a réussi à stopper durablement les animaux. Face aux dégâts, certains producteurs expérimentent des techniques de refoulement.

Alidou Yigo a installé une lampe solaire pour éclairer le champ. Il crie également pour effrayer les visiteurs nocturnes. « S’ils sentent une présence humaine dans le jardin, ils n’y pénètrent pas », souligne-t-il. Les mêmes pratiques sont adoptées ailleurs. Mais ces procédés fonctionnent par intermittence. Les animaux finissent par s’y habituer. Pour y remédier, Sié Tioyé conseille de varier régulièrement les méthodes. Elie Nikièma observe aussi un changement dans la fréquence des visites.

« Avant, les incursions n’étaient pas régulières. Mais de nos jours, j’ai l’impression que le nombre d’hippopotames a augmenté », relève-t-il. Un avis partagé par les agents forestiers. Sié Tioyé mentionne que ces animaux occupent plusieurs sites autour du secteur de Woozi. Le suivi des effectifs pose un autre problème. Le dernier inventaire officiel date d’il y a près de 20 ans et notait 154 individus. Ce chiffre est aujourd’hui jugé obsolète. Sur

La peau d’un hippopotame conservée au service départemental des Eaux et forêts de Gon-Boussougou.

le terrain, les agents ignorent le nombre réel des hippopotames. Sans inventaire actualisé et sans techniques modernes de suivi (marquages, GPS, comptages méthodiques), il est difficile d’évaluer la dynamique de la population.

« Actuellement, on ne maîtrise pas les effectifs. Dire qu’on a tant d’individus, c’est compliqué », avoue le DP Adama Kalmogo, 2eJumeau. Les agents forestiers demandent des moyens pour mieux connaître la situation et orienter les actions. C’est du moins le souhait exprimé par Sié Tioyé, chef de poste forestier de Gon-Boussougou. Adama Kalmogo, 2eJumeau, plaide également pour la dotation des services des Eaux et forêts en moyens adaptés. Une île paradisiaque à Foungou L’île de Foungou est aussi le biotope des hippopotames. Elle accueille de plus en plus de visiteurs. Des pirogues assurent la navette entre les rives et l’île. Mohamed Agoti, passeur, raconte que le bruit des embarcations a repoussé les hippopotames de ce secteur.

Sur les bords fréquentés, les animaux se montrent moins visibles. Des projets d’aménagement touristique sont envisagés pour valoriser l’île. Les gestionnaires insistent sur l’intégration de mesures conservatoires dans tout projet touristique. Pour eux, les aménagements doivent tenir compte de la fragilité du milieu. Sur les berges, l’occupation humaine a d’autres conséquences que la perte de pâturage. La destruction du couvert

Emballage d’un produit chimique abandonné au bord de l’eau par un maraîcher après utilisation.

végétal et l’usage de produits chimiques accélèrent l’envasement du cours d’eau. Adama Kalmogo, 2eJumeau, DP des Eaux et forêts du Zoundwéogo, alerte : « la capacité de rétention diminue. Des eaux moins profondes nuisent aux conditions de reproduction des hippopotames ». Selon lui, ces animaux ont besoin de zones profondes pour se multiplier. Restaurer le couvert végétal est donc, de son avis, une priorité écologique et locale.

Le chef de poste forestier de Gon-Boussougou, Sié Tioyé, rappelle la règle : « l’occupation des berges n’est pas compatible avec la protection de l’espèce. Ce n’est pas dans l’eau qu’elle se nourrit ». Barguim Guébré, pisteur et responsable d’un comité local de gestion du site Woozi, décrit le cercle de la menace. « C’est lorsque les hippopotames sont affamés qu’ils deviennent plus dangereux », soutient-il. Il souligne que l’administration doit sévir pour restaurer l’ordre chez les occupants illégaux. « En principe, aucune activité humaine n’est autorisée sur les berges. Mais la réalité est tout autre », déplore-t-il. Les services des Eaux et forêts procèdent de temps à autre à des déguerpissements des occupants illégaux. Mais ces opérations restent ponctuelles.

Sitôt les agents partis, les maraîchers reviennent. Sans surveillance continue, les terres redeviennent cultivées. La faiblesse des moyens de contrôle explique la résistance des agriculteurs. Pour beaucoup, cultiver ces berges reste une opportunité économique immédiate, même si c’est illégale. Face à la crise, les agents forestiers proposent plusieurs

Le chef de poste forestier de Gon-Boussougou, Sié Tioyé, rappelle qu’aucun maraîcher ne devrait s’installer à moins de 200 mètres du barrage.

pistes d’action. La première repose sur la sensibilisation des riverains. Il s’agit de rappeler l’interdiction d’occuper les bandes de servitude et d’expliquer les risques. En cas d’échec dans la sensibilisation, ils envisagent une répression ciblée contre les occupants illégaux. La reconstitution du couvert végétal figure aussi parmi les solutions. Planter des espèces adaptées, comme le vétiver, pourrait restaurer l’herbe fourragère.

Adama Kalmogo, 2e Jumeau compte intensifier les actions dans ce sens. Il dit vouloir « reconstituer le couvert végétal naturel pour garantir une alimentation suffisante et durable aux hippopotames ». Cela limiterait les déplacements des hippopotames vers les cultures. Sié Tioyé estime que l’hippopotame ne distingue pas les cultures des herbes. Le DP Adama Kalmogo, 2e Jumeau, se dit prêt à s’inscrire dans une dynamique plus large pour remettre de l’ordre dans les espaces sensibles et renforcer les mesures de protection. Des vies humaines fauchées Mais la crise ne se limite pas aux jardins. Les pêcheurs subissent aussi la menace. Saïdou Compaoré pêche depuis l’enfance dans le barrage.

Il voit les hippopotames comme la principale menace à son activité. Il déplore la perte d’environ sept pêcheurs ces trois dernières années à la suite d’agressions d’hippopotames. « Chaque année, au moins une personne décède dans l’eau à la suite d’une attaque », regrette Barguim Guébré. Les attaques se déroulent le plus souvent dans l’eau et sont mortelles. D’autres circonstances aggravent le risque. Saïdou Compaoré évoque un changement de comportement des hippopotames lorsqu’ils sont avec leurs petits. Les

Le DP des Eaux et forêts du Zoundwéogo, Adama Kalmogo, 2e Jumeau, déplore l’invasion des berges du barrage par les producteurs agricoles.

pêcheurs évitent désormais certains secteurs. Adama Kalmogo, 2e Jumeau, voit les agressions comme un moyen pour l’hippopotame de se défendre. Pour Kiou Yigo, cet animal attaque rarement les humains lorsqu’il se retrouve sur la terre ferme.

« Je ne l’ai jamais vu agresser une personne hors de l’eau », dit-il. La réglementation interdit l’installation à moins de 200 mètres du barrage. Elle prévoit aussi des indemnisations pour les dégâts subis par des productions agricoles, mais sous condition du respect de la distance légale. Sur le terrain, la réalité est différente. La majorité des maraîchers occupe illégalement les berges. Ceux-là ne peuvent pas prétendre à une quelconque compensation. Alidou Yigo, Soumaïla Gorga et Elie Nikièma ont subi des pertes non indemnisées. « Ils sont tous installés illégalement nez à nez avec le barrage », précise le forestier Sié Tioyé. Pour les décès humains causés par des attaques d’hippopotames, aucune compensation financière n’est prévue par les textes.

Barguim Guébré, pisteur et responsable du comité de gestion du refuge, affirme que les hippopotames deviennent agressifs quand ils ont faim.

L’administration établit les constats. Ensuite, la tradition locale prend le relai. Des rituels de réparation sont accomplis. L’Etat se limite parfois à un réconfort moral envers les familles endeuillées. « La réglementation ne prévoit pas de compensation financière pour ces cas précis », rappelle Sié Tioyé, chef du poste des Eaux et forêts de Gon-Boussougou. D’après le DP Adama Kalmogo, 2e Jumeau, le constat marque en même temps la fin de la procédure. Ainsi, à Gon-Boussougou, la cohabitation entre humains et hippopotames est devenue difficile. Le refuge des hippopotames de Woozi reste résilient. La biodiversité y trouve encore un espace, mais les berges subissent une pression grandissante. Les gestionnaires demandent des moyens pour restaurer les berges, actualiser les inventaires, sécuriser les zones et appliquer les règles.

Ouamtinga Michel ILBOUDO

omichel20@gmail.com


 

Pillage d’un hippopotame mort

La scène d’une carcasse pillée intrigue. L’an dernier, un hippopotame pesant environ 400 kilogrammes (kg) est mort. Les circonstances de ce décès demeurent inconnues. Alertés, les agents des Eaux et forêts s’organisent pour faire le constat. Mais avant qu’ils n’arrivent sur les lieux, les riverains se sont précipités sur le cadavre de l’animal. Très vite, ils dépecèrent la carcasse à l’aide de tronçonneuses. Certains sont repartis avec de grandes portions de viande. La consommation de cette viande sans contrôle sanitaire représente un risque. Mais eux, n’en ont cure. Les agents forestiers se retrouvent devant le fait accompli. Ils n’ont pu récupérer que la tête de l’animal et un morceau de peau. Pour les agents forestiers, l’enjeu est désormais double : préserver l’espèce d’une part et prévenir les comportements dangereux de l’autre.

O.M.I