Aï Keïta, comédienne burkinabè: « Le cinéma m’a apporté beaucoup d’honneurs et d’émotions »

Aï Keïta : « après ma retraite, je fais du commerce comme activité principale ».

Aï Keïta est une icône du cinéma burkinabè depuis 40 ans. Elle a fait ses premiers pas d’actrice en 1986 dans un long métrage, Sarraounia, du réalisateur franco-mauritanien, Med Hondo. Elle y a joué le rôle principal en tant qu’héroïne. L’œuvre a remporté l’Etalon d’or de Yennenga au FESPACO 1987. Depuis lors, Aï Keïta est sollicitée dans une trentaine de productions, notamment des courts et longs métrages, des téléfilms, des documentaires, des spots publicitaires, des films de sensibilisation. Ces acquis lui ont permis d’être membre de jurys, lauréate de plusieurs distinctions honorifiques nationales et internationales. A 69 ans, elle continue toujours de tourner dans des productions cinématographiques. Elle raconte tout ceci dans les lignes qui suivent.

Carrefour Africain (C.A.) : comment êtes-vous arrivée au cinéma ?

Aï Keïta (A. K.) : C’est le hasard qui m’a amenée au cinéma. J’ai joué dans le film « Sarraounia » de Med Hondo qui a remporté l’Etalon d’or de Yennega au Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO) en 1987. Le réalisateur fréquentait un neveu cinéaste, Mamadou Djim Kola. Un jour, il a assisté par coïncidence à une scène de dispute entre un jeune homme et moi. Il a été marqué. Alors quand il voulait faire ce film, il a demandé à me rencontrer pour me confier le rôle de l’héroïne Sarraounia. Avec l’accord de mon époux, j’ai accepté. Dans ce long métrage, il me fallait faire du cheval, savoir tirer à l’arc et au fusil. Ce que je ne connaissais pas. J’ai pris un mois pour m’entrainer au cheval. Ce film, en plus de l’Etalon d’or, a remporté le prix du meilleur scénario, le prix de l’Organisation de l’unité africaine (OUA).

C. A. : Premier film, rôle principal, grand succès. Quel a été votre sentiment ?

A. K. : Je me suis sentie encouragée. Le public me l’a bien rendu. J’ai compris que je pouvais aller loin dans le cinéma. Avec la bénédiction de mon époux et de mes proches, j’ai pu réaliser tout ce parcours.

C. A. : Quels sont vos films à succès ?

A. K. : Je ne peux pas les citer tous. Mais il y a des faits qui, par rapport à mon rôle dans un film, me touchent. C’est le cas par exemple de « Ina », une série télé de la réalisatrice Valérie Kaboré. Je suis allée en pèlerinage à la Mecque en 2008. Un jour, en revenant du marché, j’ai été identifiée par des femmes. Elles ont crié Ina, Adja. C’étaient des Nigérianes qui tenaient à m’encourager et me dire qu’elles ont bien apprécié la série. Elles m’ont confié que personne ne voulait rater l’heure de sa diffusion au Nigéria. D’autre part, j’ai eu l’encou-ragement de certaines personnes qui ont apprécié mon rôle de première épouse dans Sondja, un film sur la polygamie de Maurice Kaboré.

C. A. : Dans les nombreux films où vous avez joué, quel est le rôle qui vous a le plus plu ?

A. K. : J’ai incarné plusieurs personnages dans de nombreux films. Mais j’ai aimé jouer le rôle de « Sarraounia ». Le film relate l’histoire de la résistance de la reine des Aznas,

Aï Keïta a incarné «Sarraounia », un long métrage de Med Hondo, Etalon d’or au FESPACO 1987.

Sarraounia Mangou, contre la colonne coloniale française Voulet-Chanoine en 1899 au Niger. Magicienne et stratège, Sarraounia est la seule à tenir tête aux troupes qui ravageaient la région. C’est une guerrière, féroce, volontairement célibataire. Elle a grandi avec son oncle qui l’a initiée aux fétiches. Le réalisateur a vu en moi une femme déterminée qui pouvait bien l’incarner. C’était mon premier rôle qui m’a ouvert les portes aussi bien sur la scène nationale qu’internationale.

C. A. : Quel regard portez-vous sur le cinéma burkinabè ?

A. K. : Le cinéma burkinabè a beaucoup évolué. On note l’émergence de productions de qualité, de comédiens talentueux. Malgré les difficultés de financement, on a des œuvres de bonne qualité. C’est vrai que l’Etat apporte de l’aide, mais ce n’est pas assez.

C. A. : Au dernier FESPACO, le Burkinabè Dani Kouyaté a remporté l’Etalon d’or avec son film « Katanga, la danse des scorpions ». Quel a été votre sentiment ?

A. K. : J’ai été très fière. J’ai joué le rôle de l’épouse du chef assassiné. On a attendu 20 ans. Il était temps que le Burkina Faso remporte l’Etalon d’or. Il n’y a rien à dire sur ce film. Un beau casting avec la présence des têtes d’affiche du cinéma burkinabè. « Katanga, la danse des scorpions » a mérité le grand prix.

C. A. : Que vous a apporté le cinéma ?

A. K. : J’ai eu beaucoup d’honneurs et d’émotions. Quand je vais quelque part, je suis vite identifiée. Cela m’ouvre facilement des portes. Une fillette de 7 ans m’a reconnue, une fois au marché. Elle a crié « Yaaba » pour prouver à sa maman que c’était réellement moi. Emue, je me suis retournée. Elle est venue vers moi et a demandé à sa maman de me donner quelque chose. Celle-ci m’a remis 2 000 F CFA. J’ai été très touchée par la marque de sympathie et d’affection de la part de cette petite.

C. A. : Quel a été votre gros ou petit cachet ?

A. K. : Si les comédiens parlent, il y aura grincement de dents. L’argent n’est pas ma première préoccupation quand je suis sollicitée pour jouer dans un film. Ce qui compte, c’est de bien jouer mon rôle afin de rehausser l’image de mon pays. J’attends d’un réalisateur la vérité, la franchise. Mon plus gros cachet est venu de « Sarraounia». Il m’arrive de gagner des cachets dépassant le million F CFA.

C. A. : Quelle est la place de la femme dans l’évolution du cinéma burkinabè ?

A. K. : La femme occupe une place importante. Les femmes se battent bien à tous les niveaux. En tant que comédiennes, réalisatrices…

C. A. : Que pensez-vous du thème du 8-Mars de cette année dont le thème est « Bâtir une paix durable au Burkina Faso : quelle contribution des femmes et des filles à la promotion du vivre-ensemble » ?

Le thème souligne le rôle des femmes dans la promotion de la paix. En ce temps de guerre, les femmes peuvent contribuer à la promotion du vivre-ensemble surtout par des conseils, des prières, des encouragements. Pour soutenir tous ceux qui se battent au front, elles doivent prier et encourager. Les Dioulas disent « qu’on a le pouvoir sur son frère sur la terrasse. Une fois qu’il est à l’intérieur, la seule parole qu’il entend est celle de son épouse ». Encourageons donc les épouses à donner de bons conseils aux époux.

C. A. : Le mois de mars est dédié aux femmes. Avez-vous un message à leur adresse à l’occasion du 8-Mars ?

A. K. : Avant de leur dire un mot, je reviens sur l’histoire du 8-Mars. Les hommes et les femmes faisaient le même travail dans une usine. Mais les hommes étaient mieux payés que les femmes. Celles-ci se sont révoltées pour réclamer justice. Cela a abouti au 8-Mars, la Journée internationale des droits de la femme. La femme burkinabè a émergé. Dans le passé, on ne pouvait pas voir une femme burkinabè chauffeur, maçon, mécanicien, menuisier…

Aujourd’hui, elles sont nombreuses à faire ces métiers autrefois réservés aux hommes. Il y a eu beaucoup de sensibilisation. Les femmes ont accepté être sensibilisées. Elles ont compris que leur épanouissement ne peut se réaliser qu’à travers leur autonomisation. J’encourage les femmes à s’y investir. J’ai bien apprécié l’audience des femmes de « Zongo » chez le Président du Faso, Ibrahim Traoré, le 8-Mars. Les mains chargées des fruits de leur autonomisation, elles sont allées remercier le président pour son soutien. On doit aller dans ce sens.

A l’occasion du 8-Mars, je souhaite que les femmes prennent en compte ces conseils afin de réussir leur vie de couple. Il y a plusieurs éléments. La chambre conjugale fait partie des éléments importants qui méritent une attention particulière dans la vie d’un couple. Pourtant, les femmes ont tendance à la négliger. En effet, le lit conjugal doit toujours être bien dressé avec un drap propre dans une chambre bien parfumée. Quand certaines se plaignent parce que le conjoint traine dehors, c’est qu’il y a peut-être du sable sur le lit conjugal. S’il trouve une femme qui sait le mettre dans de bonnes conditions dans une chambre bien parfumée, il aura envie d’être avec elle.

Dans la série télé « Ina » de Valérie Kaboré, Aï Keïta a joué le rôle de grand-mère.

Certaines femmes dites « grandes dames » sont toujours rayonnantes dehors et c’est tout le contraire à la maison. Elles font de grosses dépenses dans l’achat des habits et des sacs à main pour bien paraître aux yeux des autres. L’entretien du foyer ne les préoccupe pas. C’est bien de s’habiller, mais il faut aussi savoir habiller la maison. J’ai été déçue une fois d’une dame dont le mari malade, était couché sur un drap délavé. Vu le standing de la dame, je ne pouvais pas imaginer voir cette scène qui met à nu une réalité de la vie de ce couple. J’attire l’attention des femmes sur cet aspect qui compte beaucoup dans la consolidation du foyer. Par ailleurs, j’insiste sur le fait qu’une femme doit soigneusement garder une couverture neuve pour couvrir sa dépouille ou celle de son conjoint. Les proches ne doivent pas courir pour aller payer une couverture au marché le jour du décès. Il faut marcher avec la mort. Elle peut intervenir à tout moment. Je demande à mes sœurs de ne pas grincer les dents contre moi. Ce sont de bons conseils parmi tant d’autres qu’il ne faut pas négliger.

C. A. : Est-ce que ces conseils sont valables pour tous les couples ?

A. K. : C’est important. Ces conseils sont à prendre en compte pour garder son homme et pour réussir sa vie de couple. C’est depuis le bas âge qu’on doit apprendre ces bonnes habitudes aux filles. Pour éviter des surprises, une mère doit préparer sa fille dès le jeune âge à l’entretien du foyer. Elle doit lui apprendre à bien faire la cuisine, ranger bien sa chambre, prendre soin d’elle-même… En dehors des cours de classes, la jeune fille doit se consacrer à ces tâches. Elle ne sait pas qui sera son mari.

Si elle a la chance de tomber sur un monsieur qui ne tient pas compte de ce que j’ai évoqué, tant mieux. Mais, si c’est le contraire, les querelles ne manqueront pas. J’ai vu un homme renvoyer son épouse à ses parents pour qu’elle apprenne à faire la cuisine. Les mères en sont souvent les coupables.

C. A. : Que répondez-vous à celles qui vous diront que tu peux accorder toutes ces choses à un homme et il te trompera ?

A. K. : On ne peut rien contre l’infidélité de l’homme. La plupart des hommes sont infidèles. Savez-vous qu’il en existe qui donnent rendez-vous à 6 heures du matin à leurs maitresses ? On se dit qu’ils vont travailler, pourtant ils sont ailleurs. Mais c’est à la femme de se battre pour garder son homme. Il faut qu’elle sache prendre soin de son foyer et surtout de son mari. Quand on ne connait pas, il n’y a pas de honte à demander.

C. A. : Un mot sur la dépigmentation de la peau. Qu’en pensez-vous ?

A. K. : Quand on entend le Blanc dire de la femme africaine qu’elle est belle, c’est grâce à son teint. J’ai toujours été contre cette pratique. Je pense qu’aucune femme africaine ne devrait y faire recours pour se sentir belle. J’ai assisté une année à un mariage d’une proche dans un pays voisin. On était deux à avoir le teint noir parmi de nombreuses femmes. Quand on les filmait, elles me demandaient de m’éloigner d’elles pour ne pas « gâter » les images. On peut séduire l’homme autrement. On peut bien s’habiller, sentir bon, porter de jolis bayas et surtout, bien s’occuper de lui au lit. Je demande aux femmes de ne pas céder aux hommes qui les encouragent à se dépigmenter. Cela a de graves conséquences sur la peau.

C. A. : Aï Keïta est agent de l’administration publique à la retraite. Qu’est-ce qu’elle fait actuellement en dehors des plateaux de tournage ?

A. K. : Effectivement, je suis à la retraite depuis quelques années (2011). Mais je poursuis mon métier d’actrice. Je travaille actuellement avec la réalisatrice Aminata Glez/Diallo dans « Bienvenue à Kikidéni ». La jeune génération ne m’a pas oubliée. Les vieilles marmites font les bonnes sauces. Parfois, ma présence peut donner un élan formidable au film. En dehors des plateaux, je fais du commerce comme activité principale. Mon père était commerçant et est décédé très jeune. Pour subvenir à nos besoins, ma mère produisait et vendait de l’encens. J’ai appris avec elle. Je fais aussi du jus de gingembre sur commande. C’est ainsi que j’arrive à joindre les deux bouts, en tant que veuve. Une réalité qui me fait penser à la difficile vie que mènent certaines veuves. Je les plains, car le montant de leur pension n’est pas conséquent pour supporter les dépenses. On ne devrait pas leur donner la moitié de la pension que leurs maris percevaient. Par exemple, avec 100 000 F CFA par trimestre, il est difficile de se nourrir, scolariser les enfants, payer les factures… Je demande au président du Faso de se pencher sur la situation des veuves.

Entretien réalisé par Habibata WARA

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