Parc national Kaboré Tambi: 50 ans de combat contre la pression anthropique

Cette pancarte fixée à l’entrée du PNKT, affiche clairement les activités qui y sont autorisées et proscrites.

Au Burkina Faso, la plupart des aires protégées font face à des défis liés à la pression anthropique de tous genres. Le Parc national Kaboré Tambi n’en est pas exempté. Encastré entre les provinces du Bazèga, du Nahouri, du Zoundwéogo et du Ziro et s’étendant sur une superficie d’environ 155 000 hectares (ha), il bénéficie d’une surveillance régulière. Malgré tout, les agressions telles que la coupe de bois, le braconnage, les feux de brousse, le pâturage des animaux domestiques… ne manquent pas. Constat dans un patrimoine national dont la gestion requiert l’adhésion de tous.

Il ne passe pas inaperçu aux yeux des usagers de la Route nationale 5 (RN5), en direction de Pô, chef-lieu de la province du Nahouri. Sur une distance de plus de 30 km, un massif forestier force l’admiration. Composé de savanes arborées, arbustives et de forêts claires par endroits, c’est un écran de végétaux qui s’étend à perte de vue. Pour les plus chanceux, ce sont parfois des troupeaux de pachydermes qu’ils aperçoivent, traversant la voie ou s’alimentant aux abords.

Classée en 1976 avec une superficie de 155 000 ha environ, cette enclave forestière constitue le Parc national Kaboré Tambi (PNKT). Il regorge d’importants atouts floristiques et fauniques et offre plusieurs avantages dans la lutte contre la désertification et le changement climatique. Ce mardi 10 mars 2026, nous empruntons l’axe jusqu’à Pô, ville frontalière avec le Ghana. La flore, bien que présente, n’affiche pas partout un visage reluisant. Des endroits dénudés, on en rencontre parfois.

Des troupeaux de bœufs conduits par des pâtres ou quelques bovins en divagation sont, de temps à autre, aperçus dans la forêt. Des pistes de bétail serpentant les broussailles montrent que le pâturage des animaux domestiques, pourtant interdit dans le parc, est

Les animaux sauvages les plus fréquents dans le parc sont les éléphants.

récurrent. L’autre fait marquant est la fréquence des feux de brousse. De part et d’autre de la voie, sur une bonne distance, les flammes ont ravagé plusieurs hectares de forêt, laissant voir un sol et des troncs d’arbres calcinés. Pourtant, les avantages qu’offre le PNKT aux populations riveraines et, partant, au Burkina Faso tout entier, sont innombrables. Téwaka, dans la commune de Nobéré (province du Zoundwéogo), est un village riverain du parc.

Conscients du bien-être que la forêt leur apporte et des menaces de tous ordres qui pèsent sur elle, les habitants ont créé une association dénommée « Tig la lafi » (l’arbre, c’est la vie, en Mooré) pour préserver le parc. « Notre objectif est de protéger la forêt à travers la lutte contre les feux de brousse, la construction de diguettes pour freiner le ruissellement des eaux de pluie, la plantation et l’entretien des plantes, la fabrication d’engrais liquides au profit des arbres, etc. », fait savoir le président de l’association, Saïdou Zoungrana. Les bienfaits de la forêt Outre ces actions salvatrices, avance-t-il, les membres de la structure (une centaine) font la surveillance régulière pour prévenir d’éventuelles agressions de la forêt.

A entendre le président du Conseil villageois de développement (CVD) de Téwaka, Lassané Zoungrana, le parc national Kaboré Tambi constitue une aubaine pour les populations locales, en ce sens qu’il est source de vie. « Depuis longtemps, nous avons constaté que notre zone est épargnée par les sécheresses et beaucoup de personnes ont attribué cela à notre proximité avec le parc. Les pluies sont aussi régulières. Dans la forêt, il y a des espèces végétales qu’on ne retrouve pas ailleurs et que nous utilisons pour la pharmacopée », témoigne-t-il, tout fier. Ses propos sont confirmés par Philippe Bélem, ressortissant de Zaptinga 2, commune de Gogo, un autre village riverain du PNKT.

Il soutient que sa zone reçoit des pluies précoces, à partir du mois d’avril et est bien arrosée durant l’hivernage. Et cette situation, à son avis, est sans doute liée à la présence de la forêt. Dans ce village, Philippe Bélem est une figure de proue dans la défense du parc. Depuis 1995, il milite dans des associations dédiées à cet effet. Aujourd’hui, avec d’autres ressortissants, il a mis en place une jeune association baptisée « Wéog yondo » (l’importance de la forêt, en Mooré) dont il est le président. Ces associations travaillent en étroite collaboration avec les forestiers commis à la gestion du parc.

Lassané Zoungrana, président du CVD de Téwaka : « au regard des avantages que la forêt nous offre, nous avons le devoir de la protéger ».

Selon le chef de service départemental des Eaux et forêts de Nobéré, le lieutenant des eaux et forêts Hubert Yaguibou, en plus d’être un lieu de conservation de la biodiversité, le parc est une opportunité pour les populations riveraines qui bénéficient d’appuis de certains projets. Il cite, entre autres, le projet PONASI (Pô-Nazinga-Sissili) qui intervient dans la réalisation de sites maraichers et d’unités de transformation de manioc au profit de ces populations. Son avis est partagé par le Directeur provincial (DP) des Eaux et forêts du Zoundwéogo, le lieutenant-colonel des eaux et forêts Adama Kalmogo 2e Jumeau.

Pour lui, la zone tampon du PNKT permet aux populations environnantes de tirer des ressources, telles que le bois mort, les Produits forestiers non ligneux (PFNL), les plantes médicinales, etc. Des agressions malgré la surveillance Outre cela, indique-t-il, la forêt permet de séquestrer le carbone, de réduire les émissions de gaz et de lutter contre la désertification et le changement climatique. « Quand vous empruntez l’axe Nobéré-Pô, vous constatez que les températures sont basses par rapport aux autres zones. La forêt crée un microclimat à ce niveau », fait remarquer le DP.

Le président de la coopérative Tig la lafi de Téwaka,
Saïdou Zoungrana : « nous faisons la surveillance régulière pour prévenir toute agression du parc ».

En plus de ces atouts, le PNKT regorge d’un fort potentiel tant faunique que floristique. Des informations recueillies auprès des forestiers, il ressort que des animaux tels que les éléphants, les singes, les hyènes, les antilopes, le phacochère, le waterbuck, le bubale, etc. habitent le parc. Sans oublier les oiseaux, les reptiles et les poissons. Ces merveilles favorisent la création d’un tourisme de vision, même s’il n’est pas encore développé. Quant au potentiel floristique, le DP des Eaux et forêts du Zoundwéogo parle de la présence d’une multitude d’espèces végétales dont les PFNL, notamment le karité, le néré, le baobab, la liane goyine, le tamarin…

« Un inventaire faunique et floristique avait été prévu en décembre 2025 mais la situation sécuritaire n’a pas permis de le réaliser », confie-t-il. Nonobstant ces richesses générées par le PNKT, la pression anthropique exercée sur lui ne faiblit pas. Les forestiers, en collaboration avec les différentes associations des populations riveraines, multiplient les actions de surveillance mais la lutte contre les agressions de la forêt demeure un combat de longue haleine. « Le parc est tellement vaste que les agressions diffèrent d’une zone à une autre. En ce qui concerne notre zone (ndlr, commune de Nobéré), c’est le pâturage et le pacage des animaux domestiques qui sont fréquents. En plus de cela, il y a le ramassage de bois mort et, de temps en temps, le braconnage », indique le chef de service départemental des Eaux et forêts de Nobéré.

Le chef de service départemental des Eaux et forêts de Nobéré, Hubert Yaguibou, déplore la proximité de certains champs avec le parc.

Dans la province du Bazèga, par exemple, renchérit le lieutenant des eaux et forêts Hubert Yaguibou, ce sont le ramassage des agrégats et la coupe du bois vert qui se font par endroits. Le DP du Zoundwéogo Adama Kalmogo 2e Jumeau, confirme la pratique de ces actions néfastes qui affecte le bien-être du PNKT. Il ajoute que le front agricole a même touché une partie de la zone tampon. Avec amertume, les populations riveraines du parc font aussi ces constats de dégradation de la forêt. Lassané Zoungrana, président du CVD de Téwaka, témoigne qu’il y a 40 ans de cela, la végétation était abondante, très dense par endroits, dans le parc. Mais, de nos jours, déplore-t-il, certaines parties de la forêt sont clairsemées, voire dénudées. Il en est de même pour les animaux sauvages qui se font rarissimes. « Les animaux les plus fréquents sont les éléphants.

Comme ils sont intégralement protégés, les braconniers ne les touchent pas. En outre, notre famille a pour totem, l’éléphant. Donc, nous n’acceptons pas qu’on les tue », détaille M. Zoungrana. Même son de cloche chez Philippe Bélem de Zaptinga 2 lorsqu’il affirme que le visage du parc n’est plus celui des années 1995 où il intégrait les associations pour la lutte. Il se souvient qu’à l’époque, la zone tampon était plus verdoyante, si bien que les animaux n’avaient pas besoin de pénétrer dans le parc pour obtenir du fourrage. « De 1995 à nos jours, il y a eu un réel changement.

Selon le président de l’association Wéog yondo de Zaptinga 2, Philippe Bélem, la forêt est bénéfique pour les villages riverains mais elle est aujourd’hui menacée.

La forêt est de plus en plus clairsemée, à cause de la coupe du bois et surtout la divagation des animaux domestiques », atteste M. Bélem. A ce qu’il dit, il y avait des arbres géants dans la forêt, au point d’attirer les adeptes du bois d’œuvre. « Une année, nous avons arrêté des individus de nationalité étrangère qui sont venus dans le parc pour couper du bois et en faire des planches », mentionne-t-il, avant de préciser que les collecteurs de bois, pour être discrets, viennent généralement avec des charrettes. De plus en plus, se soucie M. Bélem, un autre phénomène prend de l’ampleur dans le PNKT, au grand dam des défenseurs de la forêt. Il s’agit, selon lui, de la cueillette des PFNL immatures, le plus souvent par des femmes.

Ce phénomène qui est aussi d’actualité dans la zone de Nobéré est beaucoup combattu par les associations et les forestiers. « Si nous appréhendons quelqu’un qui a cueilli du néré ou du karité non mûr, il est convoqué à notre siège pour répondre », clame Lassané Zoungrana, membre de la coopérative Tig la lafi de Téwaka. Sauvegarder le parc Sur les pancartes fixées aux entrées du PNKT, les consignes sont claires. Les activités autorisées à l’intérieur sont le tourisme de vision, l’éducation environnementale, la recherche scientifique et les travaux pédagogiques.

Celles proscrites sont la chasse, le pacage des animaux, les feux de brousse, la coupe de bois et la collecte d’agrégats. Le DP des Eaux et forêts du Zoundwéogo ajoute que même la présence d’individus dans la forêt, sans raison ni autorisation, constitue aussi une infraction. Au regard des agressions tous azimuts du PNKT, des actions sont entreprises pour sauvegarder et pérenniser le joyau. Il s’agit, entre autres, des sensibilisations, de la création d’associations dans tous les villages riverains impliqués dans la gestion du parc et de leur dotation en matériel, de la construction de boulis et de plantation d’arbres dans le parc, des patrouilles de dissuasion, des surveillances régulières…

Les forestiers saisissent tout bois frauduleusement extrait de la forêt.

A entendre le DP Adama Kalmogo 2e Jumeau, la première action concerne la sensibilisation des populations riveraines surtout afin qu’elles comprennent que la forêt constitue une source de vie pour elles. Au-delà de la sensibilisation, il y a la répression. A cet effet, informe le DP, des patrouilles sont régulièrement organisées et en cas d’infractions, les contrevenants subissent des sanctions qui sont soit pécuniaires, soit privatives de liberté, en fonction de la gravité de la faute. Pour une gestion efficace et efficiente du PNKT, les forestiers ont besoin d’un renforcement en effectif et en logistique.

Des feux de brousse non réglementaires sont fréquemment provoqués dans le parc.

Couvrir une superficie de 155 000 ha par des actions de surveillance permanentes n’est pas aisé. Mais en attendant l’acquisition de drones pour renforcer le contrôle, le lieutenant-colonel des eaux et forêts Adama Kalmogo 2e Jumeau, sollicite l’adhésion et la participation des populations riveraines aux activités de protection du parc. « Il faut que ces populations prennent conscience de l’importance de cette forêt pour elles. Nous voulons faire du PNKT un modèle de gestion réussi des aires protégées au Burkina Faso », annonce-t-il.

Mady KABRE

dykabre@yahoo.fr


 

Hommage à Tambi Kaboré, un forestier tombé

Aux dires du DP des Eaux et forêts du Zoundwéogo, le parc, à l’origine, s’appelait Parc national de Pô. Le nom Kaboré Tambi a été ajouté pour rendre hommage à ce forestier qui a été tué en 1981 dans l’exercice de ses fonctions par des braconniers. En 1986, il a donc été rebaptisé Parc national dit Kaboré Tambi (PNKT). Située à proximité des villes de Manga et de Pô, cette réserve naturelle est traversée par le fleuve Nazinon.

M.K


 

Les conflits homme-faune, une autre préoccupation

Le Parc national Kaboré Tambi est bordé de plusieurs villages dont les habitants mènent parfois des activités agricoles non loin de la forêt. Il arrive que des éléphants, dans leur quête de fourrage, prennent d’assaut des champs et détruisent les cultures ou même des arbres fruitiers. Cette situation crée parfois des conflits entre les producteurs et les pachydermes. Selon le lieutenant des eaux et forêts Hubert Yaguibou, la loi prévoit des dédommagements en cas de dégâts causés par les animaux sauvages, mais cela doit se faire dans le respect des règles. A l’entendre, autour des massifs forestiers, il est prévu une bande périmétrale d’environ 2 km dans laquelle aucun champ ne doit être installé. Malheureusement, selon lui, beaucoup de personnes cultivent dans cet espace censé être l’habitat naturel des éléphants.

M.K.


 

Adama Kalmogo 2e Jumeau, DP des Eaux et forêts du Zoundwéogo

« Malgré nos opérations, nous constatons la recrudescence des infractions dans le parc »

Carrefour africain (C.A.) : En dépit de vos actions de sécurisation, la pression sur le PNKT est toujours réelle. Quelles sont les différentes agressions auxquelles il fait face de nos jours ?

Adama Kalmogo (A.K.) : De nos jours, il y a une forte pression anthropique sur la forêt qui se manifeste de plusieurs manières. Il y a l’expansion du front agricole, notamment dans la zone tampon, le braconnage qui réduit considérablement le potentiel faunique, le pâturage et le pacage des animaux dus au fait que dans les environs, il n’y a pas de zone pastorale aménagée. Malgré les patrouilles de dissuasion, les éleveurs sont prêts à payer des amendes et de retourner dans le parc. Il y a aussi la coupe frauduleuse du bois et l’exploitation illégale des PFNL qui réduisent la productivité des espèces.

C.A. : En empruntant la RN5 jusqu’à Pô, l’on constate que les feux de brousse sont récurrents dans le parc. Qu’est-ce qui peut expliquer cela ?

A.K. : Tout feu n’est pas forcément négatif. Il faut savoir qu’il y en a de plusieurs types. D’abord, les feux d’aménagement ou précoces que nous-mêmes nous contrôlons. On le fait généralement à partir de novembre jusqu’en février pour permettre d’éviter les feux incontrôlés. Au moment où on met le feu, il y a toujours de la matière fraiche, donc tout ne brûle pas. Quand les flammes vont passer, il y aura moins d’impact. Ensuite, il y a les feux de brousse non règlementaires, généralement provoqués par des éleveurs ou des fumeurs qui jettent des mégots de cigarette au bord de la voie. C’est le cas actuellement, parce que nous ne faisons pas les feux jusqu’en mars.

C.A. : En novembre 2025, vos agents ont interpelé une vingtaine de contrevenants dans la forêt. Est-ce la preuve que le combat est de longue haleine ?

A.K. : Oui. Au regard du niveau d’agressions de la forêt, nous avons commencé à faire des opérations d’envergure. Je suis arrivé en mars 2025 et on a lancé trois opérations qui nous ont permis d’appréhender beaucoup de personnes et des troupeaux de bœufs. D’habitude, nous sensibilisons et appliquons la procédure. Sauf que pour la dernière opération, nous avons décidé de soumettre les contrevenants, qui sont des éleveurs, des braconniers et des pêcheurs illégaux, aux travaux d’intérêt général dans le bosquet de plantes médicinales de Guiba. Et en plus, ils se sont tous acquittés de leurs amendes.

C.A. : En cas d’infractions, quels sont les différents types de sanctions qui sont prévus ?

A.K. : Selon la loi portant code forestier du Burkina Faso, toute agression de la forêt est passible de sanction. Que ce soit la coupe du bois, le braconnage, le pâturage des animaux domestiques, les feux de brousse, etc. Généralement, on règle à l’amiable et il y a une transaction financière à payer. Dans le cas contraire, on va à la procédure judiciaire. Mais ce sont des cas rares. Sauf pour les cas de trafic d’ivoire où on ne peut pas régler à l’amiable.

C.A. : Quelles sont les difficultés rencontrées dans la gestion du PNKT ?

A.K. : Nous constatons la recrudescence des infractions malgré nos opérations. Il y a toujours la présence des animaux domestiques dans le parc. Si fait qu’à tout moment, nous sommes obligés d’être sur le terrain. Alors que nos moyens et nos effectifs sont limités. Si on avait des drones, cela pouvait nous faciliter la surveillance. On n’allait pas faire des patrouilles régulières. Il suffit de lancer les drones qui vont localiser des troupeaux d’animaux par-ci ou des individus suspects par-là. Et là, on envoie une équipe rapidement. Il n’est pas aussi aisé de mettre la main sur les braconniers, parce qu’ils se camouflent. Parfois, nous pouvons camper autour des points d’eau pendant 3 ou 4 jours sans les appréhender. Bien que le changement climatique soit un phénomène mondial, il joue aussi sur la régénération naturelle des espèces végétales et fauniques. Il faut également souligner qu’à cause de la situation sécuritaire, nous n’avons pas pu mener certaines activités dont l’inventaire pour évaluer le potentiel floristique et faunique du parc. Mais nous avons fait des ratissages pour repousser le danger. Les conflits hommes-faune constituent aussi pour nous une difficulté. –

Entretien réalisé par Mady KABRE

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