Depuis 2015, une maladie émergente, insidieuse et rapide, frappe les vergers du Burkina Faso. Ses symptômes sont visibles et dévastateurs : un dessèchement progressif des feuilles, puis des branches, pouvant aller jusqu’à la mort irrémédiable de l’arbre. Les spécialistes l’ont baptisé le dépérissement des manguiers. Le coupable est désigné sous le nom de Lasiodiplodia theobromae, un champignon pathogène redoutable. Le Guiriko, autrefois préservé du fait de son climat favorable, est aujourd’hui attaqué de plein fouet. La résistance, quant à elle, s’organise autour des chercheurs. Reportage.
Orodara, chef-lieu de la province du Kénédougou (région du Guiriko). A l’entrée de l’auberge « Le Carrefour », ce mercredi 8 avril 2026, un spectacle frappe le visiteur. Un manguier offre un visage de détresse absolue. Une branche entière flétrit sous le soleil. Les feuilles sont devenues totalement sèches. Pourtant, le reste de l’arbre semble encore vigoureux. Son feuillage reste vert. Quelques mangues y pendent encore. Ce décor n’est pas un cas isolé dans cette partie du territoire burkinabè. C’est le signe clinique d’une épidémie qui galope. De Bobo-Dioulasso à Orodara, le constat est identique : le désastre s’affiche. Des manguiers meurent debout. Le Guiriko est frappé de plein fouet. Jusqu’alors, cette région semblait relativement épargnée. Ses conditions climatiques, jugées favorables, offraient un répit aux arbres. Mais cette immunité apparente n’est plus qu’un lointain souvenir.
A Kourinion, commune rurale de la province du Kénédougou, le dessèchement avance lentement mais sûrement dans les vergers. Drissa Traoré est le chef du village. C’est aussi un arboriculteur à succès. Cependant, il ne dort plus tranquille. Son verger de 30 hectares, constitué de manguiers, d’anacardiers et d’agrumes, est menacé. Dans ce « paradis vert », quelque chose cloche. Un manguier végète. Son allure inquiète le propriétaire. Les feuilles et les branches se dessèchent. Au début, le producteur a cru à un simple coup de chaleur. Il a arrosé régulièrement son manguier agonisant. Mais l’eau n’arrête pas l’avancée du mal. Il a ensuite suspecté les termites et effectué des fouilles minutieuses autour de l’arbre. Cela n’a rien donné. Le dessèchement progresse, tel un mal incurable. Drissa Traoré finit par admettre son échec. « Je me suis dit que la cause doit être ailleurs », fulmine-t-il, totalement désemparé. Sa crainte est partagée par tous les producteurs de la région. Le champignon a déjà dévasté des vergers entiers ailleurs. Il étend désormais son emprise ici.
Le diagnostic de la science

de manguiers.
Pour mieux comprendre ce mal invisible, il faut quitter les vergers et entrer dans les laboratoires. Dans la matinée du vendredi 10 avril 2026, direction le Centre régional d’excellence en spécialisation en fruits et légumes (CRE-FL) de l’Institut national de l’environnement et de recherche agricole (INERA) basé à Farakoba à Bobo-Dioulasso. Dr Oumarou Zoéyandé Dianda, phytopathologiste, a consacré sa thèse de doctorat de 2016 à 2019 à ce fléau. Il connaît parfaitement l’ennemi. L’équipe du Dr Dianda a bénéficié, à trois reprises, du financement du Fonds national de la recherche et de l’innovation pour le développement (FONRID) pour travailler sur cette maladie. Son diagnostic est sans appel : « la description des symptômes observés, les analyses sanitaires des organes malades et l’influence des facteurs environnementaux sur les manguiers correspondent au dépérissement. Les résultats révèlent une maladie causée par un champignon appelé Lasiodiplodia spp ».
Dr Dianda prévient d’emblée : « Il faut distinguer les dépérissements causés par ce champignon des autres causes possibles ». Tous les arbres qui sèchent, affirme-t-il, ne sont pas victimes du même mal. Mais ici, le scénario est toujours le même. Cela commence par un jaunissement des feuilles suivi de l’apparition des nécroses de couleur rouge brique marginales ou à la pointe du limbe (l’apex). Le mal descend dans les rameaux, gagne ensuite les branches. L’arbre finit par s’éteindre partiellement ou totalement. Dr Dianda pointe d’autres symptômes caractéristiques de la maladie. Sur le tronc ou les rameaux, des exsudats brunâtres, suintent. C’est encore la signature du tueur. Aussi, en procédant à des coupes longitudinales ou transversales d’un tronc ou d’une tige, on observe au niveau du système vasculaire des brunissements. C’est aussi une preuve tangible de sa présence. A en croire le chercheur, l’arbre peut mourir environ deux mois après la toute première infection en cas d’attaque sévère. Cette maladie impitoyable ne fait aucune distinction d’âge. Le champignon pathogène attaque les jeunes plants en pépinière comme les sujets anciens.
Quoiqu’on dise, la menace n’est pas nouvelle. Elle a été détectée en 2015 lors d’une prospection phytosanitaire de l’INERA. Dix provinces productrices de la mangue ont été passées au crible. Objectif, évaluer l’incidence et la sévérité de la maladie. Les chiffres de l’époque faisaient déjà froid dans le dos. L’incidence variait entre 40 et 80 %. Dans certains vergers, rappelle Oumarou Z. Dianda, le degré d’attaque atteignait 50 %. Le Nahouri, la Sissili et le Yatenga ont payé le prix fort. Le chercheur se souvient d’un producteur à Saro dans la Sissili. Il possédait 15 hectares de manguiers. Avant l’arrivée des experts, 7 ha étaient déjà perdus. L’homme était brisé. « Il n’avait plus la force d’aller dans son verger. C’était trop décourageant », rapporte Dr Oumarou Z. Dianda.
Un mal caché dans l’arbre

que la maladie prend de
l’ampleur dans le Guiriko et tente
de la contenir par ses travaux de
recherche.
Aujourd’hui, les professionnels de la mangue sont pris au dépourvu. La plupart ne sont pas préparés à affronter cette menace. Ils cristallisent leurs énergies sur les nuisibles connus comme la lutte contre la mouche des fruits et la cochenille farineuse. Yaya Koné préside l’Association des professionnels de la mangue du Burkina (APROMAB). Pour lui, la nouvelle est un électrochoc. Le dépérissement constitue, à ses yeux, une sérieuse menace pour la survie de la filière. « Il se propage partout. Aucune région n’est à l’abri », s’alarme-t-il, le ton grave. Il confesse un sentiment d’impuissance. Tout l’espoir repose sur la recherche. « Nous exhortons les chercheurs à nous aider à combattre ce mal », signifie-t-il. L’Union nationale des producteurs de mangues du Burkina (UNPMB) a découvert le problème tardivement. Ibrahim Doumbia y est assistant technique. Il décrit des arbres qui semblent avoir été happés par des flammes. « L’arbre infecté donne l’allure d’une brûlure causée par un incendie. Or, ce sont des champignons qui sont en train de le tuer à petit feu. Ils s’attaquent aux bourgeons, aux feuilles, aux branches puis au tronc. Finalement, le manguier meurt », déplore-t-il.
A Dafinso, à la périphérie de Bobo-Dioulasso, Ibrahim Siribié vit le même cauchemar. Son verger fait 7,5 ha. Le champignon nuisible a créé des espaces vides entre ses manguiers. Les rescapés portent des séquelles notamment des malformations sur les troncs. Le ministère en charge de l’agriculture tire également la sonnette d’alarme. « C’est lors des visites de terrain que nous avons découvert la maladie », note Aziz Sanon, chef de section protection des végétaux et du contrôle au service régional des productions végétales. Toutefois, il dit ne pas connaitre le nom de la maladie. Techniciens et producteurs s’en remettent à la recherche. « Généralement, on sait que l’arbre est malade mais on ne sait pas de quoi il souffre », confie Drissa Traoré.

tenté en vain, de sauver son
manguier mourant.
Paul Ouédraogo, producteur à Orodara, tempère. Pour lui, la situation n’est pas encore alarmante partout. « On rencontre les arbres infectés un à un », martèle-t-il. Mais Dr Dianda est plus inquiet. La faible incidence de 2015 appartient au passé. Aujourd’hui, reconnait-il, la maladie prend de l’ampleur. Sept genres de champignons sont associés au mal. Lasiodiplodia spp reste le leader du groupe. Les chercheurs ont ensuite utilisé la caractérisation moléculaire pour approfondir le diagnostic. Ils ont identifié sept espèces du même genre actif au Burkina Faso. « C’est un champignon opportuniste », clame le chercheur qui précise qu’il est caché à l’intérieur de l’arbre pendant des années. Il attend seulement le moment favorable pour frapper. Le stress hydrique, les fortes chaleurs et la mauvaise nutrition sont des déclencheurs. « Le climat du Burkina est favorable à sa propagation », estime Ibrahim Doumbia. « Plus il fait chaud et sec, plus il frappe fort », renchérit Dr Dianda. Moussa Traoré, promoteur d’un verger moderne à Kourinion, incrimine aussi l’infertilité des sols. « La maladie sévit là où le sol est dur », se convainc-t-il. L’arbre s’épuise donc et devient vulnérable. Le champignon n’est pas seulement responsable du dépérissement. Il est aussi associé à une autre maladie appelée la « pourriture pédonculaire ». Lors de la conservation de la mangue, explique Oumarou Z. Dianda, une pourriture apparaît souvent au niveau du pédoncule et envahit tout le fruit. C’est encore le même coupable qui est à l’origine.
La riposte s’organise

d’un manguier affecté
par la maladie
Pour autant, la fatalité n’a pas le dernier mot. Des protocoles de soin existent. Aux dires de Aziz Sanon, des méthodes de lutte sont enseignées aux producteurs. Mieux encore, poursuit-il, certains sont formés pour y faire face. A Dafinso, Ibrahim Siribié, a sauvé son verger. Il a bénéficié d’un projet de récupération soutenu par le FONRID. Ce projet a regroupé l’INERA, l’interprofession et le ministère en charge de l’agriculture. La méthode combine rigueur technique et soins intensifs. La première étape est radicale : élaguer sans pitié les arbres affectés. Les branches mortes sont brûlées hors du verger, les outils de taille désinfectés pour éviter de propager la maladie. « Cela permet de ne pas contaminer les arbres sains », souligne Ibrahim Doumbia. Même son de cloche chez Dr Dianda. « Le conseil que nous donnons aux producteurs, c’est de se débarrasser rapidement des parties malades », soutient-il. Le traitement se fait ensuite à deux niveaux. Sur la partie aérienne correspondant à la partie végétale, on utilise des fongicides. Dr Dianda recommande un mélange de fongicides systémique et de contact. Le rythme est soutenu. Six séances espacées d’une semaine, puis un traitement mensuel pendant un an. Cette méthode, se réjouit le chercheur, a déjà fait ses preuves car, elle a permis de récupérer entre 50 et 60 % des arbres. Au niveau souterrain, il faut nourrir l’arbre. On creuse une cuvette au pied du manguier, à 30 centimètres de profondeur. On y apporte 30 kg de compost et 500 g d’engrais NPK. En saison sèche, il faut ajouter 100 litres d’eau. Un paillage de 2 à 3 centimètres de hauteur termine l’opération. Ce traitement de choc renforce les défenses naturelles de l’arbre. Dr Dianda explore aussi des pistes durables.

l’UNPMB : « le climat du Burkina
est favorable à la propagation de
la maladie »
L’utilisation d’extraits de plantes locales comme le neem et l’Occimum gratissimum (basilic africain) offre des résultats encourageants. On dilue 500 g de poudre dans 15 litres d’eau. Après 24 heures de macération, on y ajoute du savon en poudre. Ce mélange ne peut traiter que cinq pieds de manguiers. Plus prometteur encore, le chercheur a identifié un champignon « bénéfique ». Celui-ci agit comme un garde du corps. « Il tue le parasite tout en nourrissant l’arbre », révèle Dr Dianda. Les travaux en laboratoire sont concluants. « Il nous manque simplement les financements pour passer à l’expérimentation réelle », dit-il.
En attendant, les producteurs sont sur le qui-vive. Moussa Traoré interpelle sur la plantation. « Il ne faut jamais blesser la racine pivot. Un arbre blessé reste vulnérable toute sa vie », conseille-t-il. Le débat reste ouvert sur les meilleures stratégies. Dr Dianda préconise l’irrigation pour stabiliser les arbres. Cependant, certains producteurs comme Moussa Traoré sont sceptiques. « Dans mon verger irrigué, les manguiers cessent parfois de produire. La solution est sans doute ailleurs », lance-t-il. Pire, le danger ne se limite plus aux manguiers. Le champignon s’attaque désormais aux anacardiers, aux citrus, aux karités… C’est tout l’écosystème fruitier du Burkina qui est menacé.
Ouamtinga Michel ILBOUDO
Le manguier neutralisé étape par étape
Le champignon Lasiodiplodia spp. est un tueur silencieux. Il pénètre souvent dans l’arbre à travers des blessures causées par des insectes ou des outils de taille. Il peut y vivre à l’intérieur sans présenter de symptômes immédiats jusqu’à ce que l’arbre subisse un stress (sécheresse, chaleur extrême…). Le mécanisme de mise à mort repose sur l’invasion du système vasculaire de l’arbre. Le mycélium du champignon se développe à l’intérieur des vaisseaux qui transportent l’eau et les nutriments. Pour tenter de stopper l’infection, l’arbre produit une gomme épaisse qui finit par obstruer ses propres canaux. Cette accumulation empêche la sève brute de monter vers les feuilles. Une fois la circulation coupée, l’arbre meurt de soif et de faim, même si le sol est humide. Les extrémités des branches brunissent et meurent en premier, car l’eau n’y arrive plus. Les feuilles se décolorent, s’enroulent et tombent massivement. Dans les cas sévères, un arbre qui semble sain peut mourir entièrement en quelques semaines ou mois une fois que la base du tronc est atteinte.
O.M.I

























