A Léo, chef-lieu de la province de la Sissili, une laiterie moderne, inaugurée en 2025, transforme le lait cru en une gamme variée de produits. A peine introduits sur le marché, ses produits séduisent les consommateurs. Mais, derrière ce succès, se cache une préoccupation majeure : comment garantir un approvisionnement régulier en lait ? Entre manque de pâturage, migration des éleveurs et difficultés de collecte, le chemin est semé d’embûches. Reportage au cœur d’une filière qui cherche encore son équilibre.
Mardi 12 mai 2026 à Yallé, commune rurale de la province de la Sissili (région de Nando). L’air est chaud et suffocant. Sous l’ombre d’un arbre à l’entrée du village, des éleveurs sont réunis. Au centre de leurs discussions, l’approvisionnement de Faso Kossam en lait. Cette laiterie moderne, inaugurée en 2025 à Léo, compte sur les efforts de chacun d’eux pour maintenir son activité. Le projet découle d’une forte volonté politique visant à structurer la filière et à réduire la dépendance aux produits importés. Avant Faso Kossam, il y avait des unités artisanales. Mais la nouvelle laiterie change la donne. Dans la ville de Léo, les gens en parlent avec fierté. Cependant, la production actuelle pose problème. Elle peine à satisfaire la demande. La matière première se fait rare. Pourtant, la laiterie doit maintenir son rythme de production. Du coup, une question taraude les esprits : d’où proviendra le lait ?

d’importantes quantités de lait.
Pour y arriver, les acteurs tentent de s’organiser. Chez les producteurs, des coopératives ont vu le jour. Parmi elles, la coopérative Nafa Kossam de Yallé. Ousmane Barry est son président. Il fait presque tout, lui seul. Et pour cause ? La coopérative fonctionne au ralenti. M. Barry parle surtout de manque d’argent. « On n’a pas de fonds de roulement. Le lait, je l’achète avec mes propres fonds », lâche-t-il. Cela reflète une volonté inébranlable de réussir. Mais sans argent, rien n’avance. Faso Kossam suscite beaucoup d’espoir chez les éleveurs. Elle représente pour eux une chance unique de changer leur quotidien. Mais la route est longue. Durant la saison sèche, nourrir le bétail devient un casse-tête. Le manque d’herbe fait chuter la production et freine les gros volumes espérés à la laiterie. Amadou Boly est le chef de la communauté peulh à Yallé. Il y est installé depuis 43 ans. Son troupeau compte une trentaine de bovins. Dès l’annonce de l’arrivée de Faso Kossam à Léo, son cœur a bondi d’allégresse. Puisqu’il s’est engagé à livrer son lait à la laiterie, il tient à honorer sa promesse comme tous ses pairs. Dès qu’il a un peu de lait, il le livre directement à Faso Kossam. Mais il fait face à un gros souci. Le manque de nourriture pour ses bêtes. « Faute de fourrage, les vaches produisent moins de lait », relève-t-il. Sala Boly, assis à ses côtés, partage le même avis. Selon lui, tout dépend de l’alimentation des animaux. « Une vache mal nourrie ne peut pas produire assez de lait », soutient-il. Il dit livrer environ 3 à 5 litres par jour à la laiterie. C’est déjà un bon début. Et ces petites quantités, mises bout à bout, peuvent soutenir l’unité de transformation.
La collecte, un casse-tête

nourrir les animaux pendant la saison sèche.
Tout près du groupe d’éleveurs se dresse un grand bâtiment. Il a auparavant servi de bureau aux agents affectés dans la zone pastorale. Aujourd’hui, il semble avoir changé de destination. A l’intérieur, l’odeur du lait emplit l’air. Un dispositif de traitement du lait est installé sur place. Mais la collecte n’est pas simple. Elle devient parfois un parcours du combattant. Le président de la coopérative Nafa Kossam, Ousmane Barry, est également le responsable du centre. « Nous avons un sérieux problème de collecte », martèle-t-il. Soudain, un homme apparaît au loin sur une bicyclette. Derrière lui, un bidon de lait solidement attaché au porte-bagages. Son nom, c’est Adama Boly, le seul collecteur de lait du centre. Il parcourt environ sept kilomètres à vélo entre son domicile et le centre. Il avait eu une crevaison en cours de route et est arrivé avec un léger retard. La veille, il avait apporté huit litres de lait. Aujourd’hui, seulement sept, collectés auprès de cinq éleveurs. Ce petit volume en dit long sur la rareté de la matière première. Mais cette situation illustre aussi un autre problème. Le manque d’un moyen de transport adapté à l’activité. Conscient de cela, Adama Boly, transforme même sa propre concession en centre de pré-collecte. Les éleveurs viennent déposer le lait chez lui avant qu’il ne l’achemine vers le centre officiel. Au début de l’année, il dépassait parfois 15 litres par jour. Mais tout a baissé d’un coup à cause d’un facteur principal, l’insuffisance de fourrage. « Présentement, les animaux ne mangent pas à leur faim », souligne-t-il.

appelle à résoudre le manque
d’espaces de pâture pour
Une poulotte surgit des broussailles. Elle porte une calebasse de lait sur la tête. Elle s’appelle Fatimata Diallo. Venue à pied, elle se dirige vers le centre de collecte. Petit à petit, la quantité de lait augmente. En saison pluvieuse, il n’y a plus de voie praticable. De plus, les animaux s’éloignent des concessions pour le pâturage. Ces contraintes ne facilitent pas le déplacement de certains livreurs à l’image de Mme Diallo. Alors, elle dit renoncer temporairement à son activité. Chaque matin, le lait collecté dans la zone de Yallé converge vers cet unique centre de collecte. Ensuite, Ousmane Barry doit le transporter sur sa moto jusqu’à Faso Kossam à Léo. La livraison doit respecter des règles de temps. Le lait ne doit pas rester trop longtemps dans la nature. « Au cours de nos formations, il nous a été dit que le lait ne doit pas passer plus de deux heures après son extraction sans arriver au centre de collecte », rappelle Ousmane Barry. Celui-ci reste néanmoins positif. Malgré les difficultés, il croit fortement au projet Faso Kossam. « La vision du gouvernement est vraiment salutaire », apprécie-t-il. Pour lui, cette laiterie évitera aux éleveurs les lourdes pertes des périodes de surproduction. Périodes au cours desquelles le centre collecte entre 40 et 60 litres de lait par jour. Actuellement, il peine à dépasser 16 litres au quotidien. Les éleveurs continuent les livraisons afin de maintenir la laiterie en activité. « Même un demi-litre est important », insiste M. Barry. Le système de rémunération est bien organisé.

efforts des éleveurs pour approvisionner la laiterie.
Le responsable du centre achète le lait à 450 FCFA le litre. Puis, il le revend à Faso Kossam à 550 FCFA. Le collecteur reçoit, à la livraison, 50 FCFA par litre transporté. Cette transparence montre une certaine solidité de la chaîne de valeurs. Dans la ville de Léo, d’autres acteurs s’activent pour soutenir la laiterie. La coopérative Promo Lait fait partie des structures les plus dynamiques de la cité. Youssouf Konaté est à la fois membre de cette structure et de la plateforme d’innovation lait. A l’écouter, sa coopérative fournit chaque jour environ 50 à 60 litres à Faso Kossam. « En saison pluvieuse, le lait est abondant. En saison sèche, il devient rare », observe-t-il. Les animaux partent souvent loin à la recherche de pâturage. Ceux qui restent ont du mal à se nourrir correctement. Son témoignage rejoint celui des éleveurs de Yallé. L’alimentation reste la clé du problème.
20 litres par jour chez des vaches inséminées
Dans le village de Kayéro, une ferme a choisi un autre chemin. Elle attire particulièrement l’attention des acteurs du secteur. Il s’agit de la ferme Bonkoungou. Elle illustre ce que pourrait devenir l’élevage moderne dans la Sissili. Avec une centaine de bovins issus de 5 races différentes, cette exploitation a progressivement abandonné les pratiques traditionnelles pour miser sur l’amélioration génétique. Ici, les vaches sont issues de l’insémination artificielle. On y trouve des F1, des F2 et des F3, c’est-à-dire plusieurs générations de croisements destinés à améliorer la production laitière. Sibiri Baga travaille dans cette ferme depuis 2009. « On a commencé avec 12 bœufs dont seulement deux taureaux », se souvient-il.

La ferme occupe une superficie d’environ 123 hectares où sont aussi pratiquées l’agriculture et l’arboriculture. Trois forages à haut débit alimentent le site en eau. Le fourrage est produit sur place grâce à l’irrigation. Même pendant la saison sèche, les animaux disposent d’herbe fraîche, notamment le Maralfalfa. Les résultats se passent de commentaire. Chaque vache produit entre 7et 20 litres de lait par jour. La ferme dispose actuellement de 8 vaches laitières en production. Elle seule fournit quotidiennement entre 80 et 90 litres de lait à Faso Kossam. Ce qui représente entre 2400 et 2700 litres par mois. En vendant le litre à 400 FCFA seulement, la ferme engrange au bas mot entre 960 000 et 1080 000 FCFA par mois. Et les responsables espèrent encore augmenter ces quantités avec les nouvelles gestations en cours. La saison des pluies pourrait même doubler la production. Cette ferme constitue aujourd’hui un modèle pour de nombreux éleveurs de la province.
Les transformateurs artisanaux installés dans la ville de Léo suivent également de près l’évolution de Faso Kossam. Rasmata Barry est l’une d’elles. Elle transforme le lait depuis plusieurs années en gapal, yaourt et autres. Elle voit l’arrivée de la laiterie comme une bonne chose pour les éleveurs. Selon elle, pendant les périodes de forte production, le lait se perd souvent, faute de débouchés. « Le lait pourrit parfois ici pendant les périodes d’abondance », note-t-elle. Elle estime donc que Faso Kossam permettra désormais aux producteurs d’écouler plus facilement leur lait. Mais cette nouvelle dynamique a aussi des conséquences sur les petites unités artisanales. Une grande partie du lait local disponible est désormais orientée vers la laiterie.

lait à Léo, estime que Faso Kosam
est un nouveau débouché pour les
éleveurs d’écouler leur lait.
Les transformateurs artisanaux doivent donc chercher d’autres sources d’approvisionnement. Beaucoup se tournent vers le Ghana voisin. Des collecteurs reviennent régulièrement avec du lait en provenance de ce pays. Mais la qualité laisse souvent à désirer. « Le lait se gâte parfois avant qu’ils n’atteignent chez nous », regrette Rasmata Barry. Lorsque ce lait est transformé en gapal, son goût devient amer. Malgré cela, Mme Barry refuse de considérer Faso Kossam comme une entreprise concurrente. « C’est plutôt un partenaire », confie-t-elle. Sita Barry rencontre les mêmes difficultés. Elle aussi transforme du lait venu du Ghana. « Nous avons beaucoup de problèmes avec ce lait », se plaint-elle. Pour elle, plusieurs éleveurs burkinabè sont partis avec leurs troupeaux vers le Ghana, réduisant encore davantage la disponibilité du lait local. Mariam Tamboura, secrétaire de la plateforme d’innovation lait de Léo, estime pour sa part que Faso Kossam vend des produits de belle facture. Elle explique cependant que les collecteurs livrent directement le lait à la laiterie sans passer par la plateforme. « La plateforme ne dispose pas de fonds de roulement pour mener des activités », lance Youssouf Konaté. Pour les autorités locales, le développement de la filière lait passe forcément par une meilleure organisation des acteurs.

meilleure organisation des acteurs
est indispensable au
développement de la filière lait.
Zakaria Sawadogo, Directeur provincial (DP) chargé de l’agriculture et des ressources animales de la Sissili, affirme que plusieurs rencontres ont eu lieu entre les producteurs, les coopératives et les transformateurs. Les discussions ont porté sur les conditions d’approvisionnement, l’identification des fermes capables de fournir du lait et l’accompagnement des éleveurs en aliments pour bétail. D’après lui, certains transformateurs artisanaux, convaincus de la pertinence du projet, ont même décidé d’abandonner leurs activités pour se consacrer à la production laitière. « Ils ont acheté des vaches pour entrer dans la production de lait », révèle-t-il. Le DP chargé des ressources animales assure en outre que beaucoup de fermes sont prêtes à soutenir Faso Kossam. Pour autant, il reconnaît aussi que l’élevage traditionnel ne suffira pas à satisfaire durablement les besoins de la laiterie. « Le principal problème reste l’alimentation des animaux », souligne-t-il.
La zone pastorale presque inexistante
Face à cette situation, des discussions ont été engagées avec Faso Goulgo afin de permettre aux éleveurs d’obtenir des aliments pour bétail à crédit. Le remboursement pourrait ensuite se faire en lait. D’autres recommandations ont également été formulées. L’une d’elles porte notamment sur la création d’une ferme propre à Faso Kossam, de sorte à sécuriser une partie de son approvisionnement. Mais pour Zakaria Sawadogo, l’avenir de la filière passe surtout par la modernisation de l’élevage. Et dans cette modernisation, l’insémination artificielle apparaît, à ses yeux, comme l’une des solutions les plus prometteuses. Car, reconnait-il, elle permet d’obtenir des vaches plus productives et mieux adaptées à la production laitière. En parallèle, il encourage fortement les producteurs à développer les cultures fourragères. Cependant, un autre problème menace sérieusement la filière lait dans la Sissili. Il s’agit de la disparition progressive des espaces de pâture. Une zone pastorale avait été créée à Yallé. C’était un espoir pour les éleveurs. Un lieu où ils pouvaient faire paître leurs animaux en toute sérénité. Mais aujourd’hui, la réalité est tout autre. Abdoul Aziz Simbré est le chef de la zone pastorale. Selon lui, la zone a perdu beaucoup de terrain.

Au départ, elle couvrait environ 40 000 hectares. Aujourd’hui, il en reste à peine 5 000. Salif Boly, un éleveur du coin, confirme : « Nous entendons parler de cette zone. Mais elle n’existe presque plus ». Pourtant, c’est grâce à elle que Faso Kossam a choisi de s’installer à Léo. Les éleveurs dénoncent depuis plusieurs années la réduction de leur espace de pâture. Pour eux, les tensions autour des terres deviennent de plus en plus fortes. Les agriculteurs étendent leurs champs jusque près de la forêt classée. Les éleveurs, eux, ne savent plus où conduire leurs animaux. « Notre principal problème, c’est le manque d’espace pour paître les bêtes », alerte Amadou Boly. Embouchant la même trompette, Ali Boly exhorte les autorités à se pencher sérieusement sur cette question. Plusieurs éleveurs affirment avoir été expulsés de certaines zones autrefois réservées au pâturage. « Aujourd’hui, si un éleveur entre dans ces zones, il risque des amendes », déplore Salif Boly.
Faute de pâturage, des éleveurs migrent

Face à cette pression, beaucoup choisissent de partir vers le Ghana avec leurs troupeaux. Boukary Barry envisage lui aussi cette solution. « Si rien ne change, je vais partir au Ghana avec mes animaux », prévient-il. Aux dires de M. Barry, les éleveurs vivent désormais dans une grande incertitude. Certains sont même obligés de conduire discrètement leurs animaux dans la forêt classée pour éviter les conflits avec les agriculteurs. « Nous jouons au chat et à la souris avec les forestiers », avoue-t-il. Les amendes sont fréquentes. Mais les éleveurs disent ne pas avoir d’autre choix. Boukary Barry va même plus loin. « Je préfère avoir affaire aux forestiers dans la forêt classée plutôt que dans les champs avec les agriculteurs où ça se termine toujours par la chasse à l’homme », indique-t-il. Pour Salif Boly, il est difficile de parler de valorisation du lait local sans résoudre d’abord la question des espaces pastoraux. « Comment produire du lait sans espace pour les animaux ? », s’interroge-t-il. Abdoul Aziz Simbré partage cette inquiétude. De son avis, presque toute la zone pastorale est aujourd’hui occupée par des agro businessmen. Pourtant, assure-t-il, plusieurs éleveurs partis au Ghana souhaitent revenir. « Beaucoup me disent qu’ils reviendront si les espaces de pâture sont restaurés », rapporte-t-il.

plateforme d’innovation lait de
Léo, la disponibilité du lait
dépend fortement des saisons et
de l’alimentation des animaux
Le développement des cultures fourragères pourrait également aider les éleveurs à mieux traverser la période de soudure. Mais là encore, le manque de terres complique les choses. Amadou Boly rêve pourtant de pouvoir produire lui-même du fourrage pour nourrir ses animaux pendant les périodes difficiles. « Si nous avions des terrains, nous pouvons produire du fourrage pour la saison sèche », affirme-t-il. Sans solution durable, les acteurs craignent que la production de lait reste insuffisante pour répondre aux besoins croissants de Faso Kossam. En tous les cas, l’espoir suscité par l’implantation de cette laiterie dans la région demeure intact. Dans la ville de Léo, beaucoup voient en elle le début d’une véritable transformation économique et sociale. Les éleveurs présument que leurs efforts finiront par porter des fruits. Les transformateurs artisanaux rêvent également d’une meilleure valorisation du lait local. Les autorités misent sur la modernisation des fermes. Tous partagent finalement le même objectif : faire du lait local un moteur de développement pour la Sissili. Et à travers Faso Kossam, c’est toute une région qui tente aujourd’hui de bâtir un nouvel avenir autour de ce produit.
Ouamtinga Michel ILBOUDO



















