
Le kapokier à fleurs rouges, encore appelé kapokier rouge ou faux kapokier (Bombax costatum) est une espèce végétale bien connue dans presque toutes les régions du Burkina. En ville comme en campagne, sa sauce gluante issue des calices de ses fleurs est bien prisée. Outre cela, les feuilles, les écorces et les racines interviennent dans la médecine traditionnelle, tandis que le bois est recommandé dans la fabrication des objets d’art et des ustensiles de cuisine. Pourtant, l’espèce est très peu plantée. Au regard de ses multiples usages, le kapokier rouge subit des prélèvements abusifs, à tel point que sa population est aujourd’hui en nette régression. Constat dans les provincaes du Ziro et de la Sissili.
Dans la ferme agricole de Boubou Nama dit Abou, à Sapouy, dans la province du Ziro (région de Nando), plusieurs espèces ligneuses se disputent un espace de 3 hectares (ha). Le néré et le karité sont les plus représentés. Au milieu de ceux-ci, quelques espèces végétales en voie de disparition, dont le faux kapokier. Ces arbres sont soigneusement entretenus par le producteur qui porte également la casquette de pépiniériste. Il y a une vingtaine d’années de cela, plusieurs pieds de kapokier rouge (Bombax costatum, nom scientifique, voaaka en mooré, foforè en nuni), peuplaient ce champ et offraient la sauce à la famille de M. Nama à travers les calices des fleurs. De nos jours, cela n’est qu’un lointain souvenir. Se situant à la lisière des habitats, les arbres ont subi une pression démesurée venant de diverses personnes, soit pour récolter les calices des fleurs, soit pour prélever les écorces ou les racines dans le cadre de la médecine traditionnelle. D’autres vont au-delà, en découpant le tronc pour fabriquer des mortiers ou des objets d’art. A écouter Boubou Nama, ces prélèvements abusifs ont conduit à une destruction massive et à une disparition progressive du Bombax costatum de son champ. « A force de couper les branches, les racines et de tailler leurs troncs, les faux kapokiers qui étaient dans ma ferme sont tous morts », déplore-t-il. Un seul pied a résisté. Mais pour combien de temps ? Ce 11 mai 2026, Abou constate avec amertume que son arbre est entièrement mutilé. Dépourvu de ses branches et feuilles, il semble vivoter au milieu des arbustes. « Si ça continue ainsi, cette plante risque aussi de mourir », s’inquiète M. Nama.
Forte pression sur le kapokier rouge
Après ce constat amer, il n’a qu’une idée : reproduire le Bombax costatum en pépinière et le planter. « Je n’avais pas le faux kapokier dans mon programme de pépinière. Je mettais plutôt l’accent sur le néré, le baobab, l’eucalyptus, etc. Désormais, j’ai décidé de le reproduire », s’engage le pépiniériste. Toutefois, signale-t-il, il n’est pas aisé de trouver les graines, puisque les fleurs de l’arbre sont chaque fois cueillies avant leur maturité.
Un peu plus loin, quelques kapokiers à fleurs rouges trônent côte à côte au milieu de bâtiments en construction, dans un quartier périphérique de Sapouy. Branches élaguées, troncs tailladés, croissance au ralenti, c’est le constat qu’on peut faire sur ces arbres trentenaires. Etant sur des parcelles destinées aux habitats, ils peuvent se retrouver d’un moment à l’autre par terre. La même observation est faite sur des plantes de Bombax costatum situées en pleine brousse, à l’Ouest de la ville. Sous leurs pieds, des tas de branches découpées témoignent des mauvaises techniques utilisées pour prélever les calices des fleurs. La pression exercée sur le faux kapokier n’est pas seulement liée aux besoins alimentaires. A entendre le Directeur provincial (DP) des Eaux et forêts du Ziro, Hamadé Traoré, le kapokier rouge a plusieurs usages, notamment sur le plan médicinal et artisanal. Selon lui, les feuilles, les écorces et les racines sont utilisées pour des soins de santé et les sculpteurs se servent de la partie ligneuse pour fabriquer des objets d’art, comme les têtes de masques, les tabourets et des ustensiles de cuisine, à savoir des plats, des spatules, des mortiers, des pilons, etc. Le commandant des eaux et forêts dénonce surtout les mauvaises techniques de récolte des organes de l’arbre qui compromettent

du kapokier rouge.
énormément sa survie. « Etant donné que le kapokier rouge porte des aiguillons sur le tronc, nombre de personnes trouvent l’idée de mutiler les branches ou d’abattre carrément l’arbre afin de récolter les calices des fleurs », déplore-t-il. Et d’ajouter que pour prélever les écorces, d’autres vont jusqu’à décaper toute la peau qui enveloppe le tronc de l’arbre. « Cela veut dire que la sève ne va plus monter et la plante va mourir. Pourtant, il y a des techniques pour prélever les organes sans détruire l’arbre », mentionne le DP Traoré.
Espèce en voie de disparition

séchés du Bombax costatum se négociait entre temps à 3 000 F CFA.
Au regard de ces actions néfastes, il dit constater une diminution drastique de la population du kapokier rouge dans sa province. Il renchérit en parlant même d’espèce en voie de disparition. Car, à l’entendre, la reproduction sexuée de l’arbre est estompée, dans la mesure où ses fleurs qui sont surexploitées n’arrivent plus à maturité pour donner des fruits. « Les vieux pieds du faux kapokier sont en train de mourir, alors qu’il n’y a pas de renouvellement. C’est ce qui explique la rareté de l’espèce sur le terrain », déclare M. Traoré. Très prisée dans les ménages, la sauce du kapokier rouge se fait aussi rare dans les assiettes et sur le marché. Habitante de Sapouy et vendeuse de Produits forestiers non ligneux (PFNL), Zénabou Bonogo a l’habitude de proposer les calices du Bombax costatum à ses clients qui en raffolent. Ce lundi matin du 11 mai, son étal n’en dispose plus. Seules des gousses et des feuilles de tamarinier sont exposées à côté des céréales. « Actuellement, beaucoup de personnes viennent chercher le kapokier rouge, mais il y en a plus », indique-t-elle. Il y a de cela un mois, Mme Bonogo vendait le plat, appelé yorouba, de calices séchés à près de 3 000 F CFA et à 1 500 F CFA celui des calices frais. Un business juteux pour de nombreuses femmes qui, à partir du mois de décembre jusqu’en janvier, sillonnent la brousse à la recherche des fleurs du faux kapokier. Il y a 20 ans de cela, se souvient Zénabou, les calices ne coûtaient pas cher et très peu de personnes les commercialisaient. « Les femmes cueillaient les calices des fleurs juste pour la sauce et le reste se gâtait en brousse. De nos jours, avec la recherche effrénée de l’argent, ils ne suffisent plus », confie-t-elle.
Autre lieu, mêmes réalités sur le Bombax costatum. La population du kapokier rouge est aussi en nette régression dans la province de la Sissili, aux dires du DP des Eaux et forêts, Karim Yéyé. Car, note-t-il, ses agents rencontrent rarement des pieds de l’espèce lors des différents inventaires forestiers. Nous faisons la même remarque entre Sapouy et Léo. Tout au long de la route nationale 6, la fréquence du faux kapokier est faible.
Redoubler d’effort dans la sensibilisation

Sapouy, envisage de reproduire le
faux kapokier dans sa ferme.
Les quelques arbres aperçus sont vieillissants. Pire, ils portent tous des stigmates de mutilations au niveau des branches. Le DP Yéyé explique qu’à cause de ses multiples usages, l’espèce subit continuellement une forte pression humaine. Outre les fleurs, les écorces, le bois et les racines, soutient-il, les feuilles du kapokier rouge sont appétées par le bétail. C’est pourquoi, précise-t-il, des éleveurs n’hésitent pas à couper les branches pour offrir les feuilles à leurs animaux. « Sur le terrain, il est rare de voir un pied de Bombax costatum qui n’est pas mutilé. Cela a des conséquences sur le développement de l’arbre », déplore M. Yéyé.
Du côté des responsables coutumiers, l’on dénonce aussi cette pression intense sur le kapokier rouge qui menace sérieusement sa survie. Tout en louant les bienfaits du Bombax costatum, Kirabouré Adama Dagano, chef du village de Zorro, à une dizaine de kilomètres de Léo, rappelle que la destruction des espèces ligneuses fait partie des interdits dans leurs coutumes. « La consommation de la sauce du kapokier rouge nous épargne des maladies. L’arbre est tellement important que nous n’acceptons pas qu’on le coupe », affirme-t-il. En cas de destruction d’arbres, informe le chef coutumier, le contrevenant est amendé à payer des poulets et une chèvre afin que le tort soit réparé sur l’autel des ancêtres. Mais de nos jours, fait-il savoir, ces pratiques rituelles sont en train d’être abandonnées. « Nous passons maintenant par les sensibilisations pour inviter les populations à protéger les arbres », soutient le chef de Zorro.

Zorro : « avant, nous faisions des
sacrifices pour protéger les
arbres ».
Souleymane Ouédraogo, octogénaire, est un producteur agricole installé dans ledit village. Il dit avoir un amour particulier pour les arbres. En plus des pieds de néré et de karité qu’il a conservés dans son champ, il a planté des manguiers, des anacardiers et des baobabs. Mais pour le kapokier rouge, il n’y a pas pensé. Un oubli qu’il dit regretter de nos jours. « Avant, on en trouvait dans les environs. Mais actuellement, le faux kapokier est devenu rarissime », fait savoir M. Ouédraogo. Dans sa ferme, il n’y a qu’un seul pied de Bombax costatum dont les calices demeurent insuffisants pour sa famille. C’est pourquoi, il fait toujours recours au marché de Léo pour s’en procurer. Mais là également, le prix élevé de l’assiettée (3 000 F CFA) dissuade parfois Souleymane Ouédraogo. « Si le kapokier rouge disparait, nous allons souffrir », prévient-il. Un tour dans ledit marché ce jeudi 14 mai et le

agricole à Léo, a décidé de
planter les espèces en voie de
disparition dont le faux kapokier.
constat est ahurissant : point de calices de Bombax costatum sur les étals des femmes. Bien vrai que ce n’est pas la période de récolte, laisse-t-on entendre, mais au moins les calices secs devaient être disponibles. Une preuve que l’espèce est réellement en danger.
La solution par la plantation
Face à cette triste réalité, beaucoup de producteurs se sont engagés à reproduire et à préserver le faux kapokier dans leurs champs. Dans la ferme de Anas Yago, au Sud de Léo, trois pieds de l’espèce sont soigneusement entretenus. Grâce à sa clôture, la pression sur ses arbres est moins forte. « Quand je m‘installais ici en 1998, il n’y avait qu’un seul kapokier rouge. C’est au fil du temps, que j’ai constaté l’apparition des deux autres », souligne-t-il. M. Yago dit être prêt à planter l’espèce si toutefois, elle est disponible en pépinière. Ousmane Zoundi, un autre agriculteur à Léo, s’inscrit dans la même dynamique. Ayant constaté que plusieurs espèces végétales, notamment médicinales, sont en voie d’extinction, il opte de planter certaines dans son champ. Guiera senegalensis (wilinwiga en mooré), le prunier de mer (Ximenia americana, lengha en mooré), le néré (Parkia biglobosa), le baobab (Adansonia digitata), le fromager (Ceiba pentandra), le kapokier rouge, etc., sont les différentes espèces mises en terre par M. Zoundi. Selon lui, le choix du Bombax costatum a été particulier. Il témoigne que dans son espace de production, il y avait 5 grands kapokiers rouges qui fournissaient régulièrement la sauce à sa famille. Mais le champ n’étant pas surveillé en saison sèche,

des individus sont allés les abattre pour fabriquer des mortiers. Depuis lors, Ousmane Zoundi a pris la décision de les reproduire. Une cinquantaine de pieds ont été plantés, selon ses dires. Mais sa déception sera encore plus grande lorsqu’à son absence, ses enfants, par mégarde, pulvérisent le champ avec des herbicides, tuant tous les jeunes plants de kapokier rouge et de fromager. Malgré tout, il compte reprendre la pépinière cette année.
En tant que pépiniériste et praticien de la pharmacopée, Boubou Nama de Sapouy indique qu’il est de son devoir de multiplier le faux kapokier pour planter dans sa ferme. Actuellement, il est à l’étape de collecte des graines. Mais trouver la semence relève d’un parcours du combattant.

soigneusement.
Outre la reproduction du Bombax costatum en pépinière, les forestiers conseillent aussi sa multiplication par drageonnage. Une technique de multiplication végétative qui consiste à faire pousser des rejets à partir des racines d’une plante-mère. Mieux, le DP des Eaux et forêts du Ziro, Hamadé Traoré, exhorte les fermiers à approcher les techniciens du domaine pour bénéficier d’appuis dans la reproduction du kapokier rouge. En tant qu’espèce intégralement protégée, sa destruction implique des sanctions pécuniaires ou privatives de liberté, selon M. Traoré.
Mady KABRE
dykabre@yahoo.fr
Une espèce intégralement protégée
Dans un arrêté de 2004, le ministère en charge de l’environnement du Burkina Faso a déterminé 23 espèces forestières qui bénéficient de mesures de protection particulière. Parmi celles-ci, figure le kapokier à fleurs rouges. Selon le DP des Eaux et forêts de la Sissili, Karim Yéyé, l’article 264 du Code forestier stipule que « sont punis d’un emprisonnement de 3 mois à 2 ans et d’une amende de 50 mille à 1 million F CFA ou l’une de ces deux peines seulement, ceux qui procèdent à la destruction d’essences forestières protégées ».
M.K.
Planter le kapokier rouge, un bon business
De l’avis du DP des Eaux et forêts du Ziro, Hamadé Traoré, la plantation du Bombax costatum peut être une source de revenus comme c’est le cas pour le baobab de nos jours. Il raconte qu’en 2009, un homme a créé une plantation de baobab à Sidéradougou (région des Tannounyan) sur plusieurs hectares. Et en deux ans, il est entré dans ses fonds, à travers seulement la vente des feuilles. « A l’image de cet homme, pourquoi ne pas créer une plantation de kapokier rouge, sachant que les gens raffolent des calices ? Ce sera une source de revenus pour le propriétaire », suggère M. Traoré.
M.K.
« La reproduction sexuée du Bombax costatum est compromise », Hamadé Traoré, DP des Eaux et forêts du Ziro
Carrefour africain (C.A.) : Quelle est la situation actuelle de la population du kapokier rouge dans le Ziro ?
H.T. : Au regard de ses différents usages, nous constatons une diminution drastique de la
population du Bombax costatum sur le terrain. Les populations consomment très bien les calices des fleurs. Etant donné que l’arbre a des aiguillons sur le tronc, il y en a qui trouvent l’idée de mutiler les branches ou d’abattre carrément l’arbre pour récolter ces calices. Notre province accueille beaucoup de personnes en quête d’espaces de culture. Ce qui fait que la pression est très importante et joue sur le développement de l’espèce. Les techniques de prélèvement de ses organes n’étant pas réglementaires, la reproduction sexuée est aussi compromise, d’où une disparition progressive du kapokier à fleurs rouges sur le terrain.
C.A. : Les pépiniéristes ont tendance à produire plus le baobab que le kapokier rouge. Qu’est-ce qui explique cela ?
H.T. : C’est exact. Pourtant les deux plantes ont les mêmes valeurs nutritives. Les gens raffolent de la sauce du kapokier rouge mais c’est une question de préférence et de disponibilité des plants en pépinière. Les pépiniéristes multiplient facilement le baobab que le Bombax costatum. C’est ce que les clients demandent qu’ils produisent. Ceux qui auront l’idée de produire le kapokier rouge pourront le vendre cher par rapport au baobab, parce qu’il est rare. Il faut aussi reconnaitre qu’il n’est pas facile de trouver les graines du kapokier rouge.
C.A. : Etant donné que le faux kapokier est fortement menacé, quelles sont les dispositions prises pour sa protection ?
H. T. : On ne cessera de sensibiliser. Nous attirons l’attention des gens sur les bonnes techniques de cueillette des calices, sans mutiler les branches. Le kapokier rouge étant une espèce bénéficiant d’une protection particulière, il est strictement interdit de l’abattre. Selon la loi portant code forestier de 2011, toute personne qui s’adonne à ces actes encourt des sanctions pécuniaires ou privatives de liberté ou les deux à la fois. Dans la province, il y en a déjà eu mais généralement, ce sont des peines pécuniaires. Ce qui est difficile est qu’on se trouve souvent face à des individus vulnérables. Donc, on passe par des sensibilisations pour qu’ils changent de comportements. Et ceux qui persistent, on leur fait payer des amendes pour les dissuader. Mais rarement, on envoie quelqu’un en justice. On dit qu’un règlement à l’amiable vaut mieux qu’un bon procès.
Entretien réalisé par M.K.



















