Les fidèles musulmans du Burkina Faso et du monde observent depuis quelques jours, le jeûne du mois de Ramadan, l’un des cinq piliers de l’Islam qui les oblige à se priver de boissons et de nourriture toute la journée. Il se pose alors chaque année une question qui suscite un grand intérêt et de gros débats au sein des milieux sportifs : la compatibilité du jeûne avec le sport de haut niveau. C’est ce sujet qu’aborde dans cet entretien le Dr Wendsèndaté Yves Semporé, Médecin du sport et Enseignant Hospitalo-universitaire en Physiologie humaine à l’Université Nazi-Boni de Bobo-Dioulasso.
Docteur, d’un point de vue médical, comment définissez-vous les principaux changements
physiologiques liés au jeûne du Ramadan ?
Tout d’abord je vous remercie pour cette opportunité de parler d’un sujet d’actualité en lien avec le sport et le jeûne du Ramadan. En effet, au cours du jeûne du Ramadan les pratiquants se privent de toute prise alimentaire et hydrique depuis l’aurore jusqu’au crépuscule. Cela entraine d’emblée un changement sur la disponibilité des substrats énergétiques notamment glucidiques (sucre) qui tendent à s’épuiser au cours de la journée. Pourtant les glucides sont la principale source de notre organisme pour les efforts physiques. Aussi, nous avons une perturbation du bilan de l’eau et des électrolytes (minéraux) dans l’organisme avec un risque de déshydration du fait de l’absence de consommation d’eau. A tout cela s’ajoute un changement non moindre qui est la perturbation du sommeil, car, les pratiquants du jeûne sont amenés à se réveiller plus tôt le matin et à manger le principal repas de la journée le soir ce qui peut altérer la durée et la qualité du sommeil. Les deux premiers types de changements évoqués précédemment seront plus ou moins sévères suivant les individus, les activités menées durant la période à jeun et le climat, notamment la température ambiante.

Le jeûne du Ramadan est-il compatible avec le sport de haut niveau ?
Le sport de haut niveau est très exigeant en termes de besoins énergétiques et hydriques. Cela est d’autant plus vrai dans le contexte des pays à climat tropical comme le nôtre avec des températures avoisinant 35° dans l’après-midi. Le jeûne est donc une contrainte importante et un stress psycho-physiologique supplémentaire pour le sportif de haut niveau qui pratique son sport dans cette période. Il doit en être conscient afin de faire des ajustements stratégiques rigoureux pour que cela n’entache pas trop sa performance sportive mais aussi sa santé à court, moyen et long terme.
Existe-t-il des profils d’athlètes pour lesquels le jeûne est plus contraignant ?
Oui bien sûr ! Considérant l’âge en raison de la faible masse corporelle, les sportifs des petites catégories (minimes, cadets, juniors) auront plus de difficultés à compenser les effets du jeûne et seront plus à risque de déshydratation et de manque d’énergie. Le manque de substrats énergétiques glucidiques lié au jeûne affectera aussi beaucoup plus les athlètes des sports de puissance comme l’haltérophilie et la course de vitesse pour ne citer qu’eux. Dans ces types de sports, la source d’énergie est quasi exclusivement les glucides (sucre). Dans notre jargon nous disons qu’ils auront une baisse de la capacité anaérobie. Cependant dans des sports d’endurance comme le football, les sportifs peuvent être surtout affectés pour gestes sportifs qui demandent de la puissance (tir, accélérations répétées, etc.). La déshydratation, quant à elle, sera contraignante pour tous les athlètes de façon générale, mais plus spécifiquement dans les sports d’endurance et chez les athlètes de sexe féminin.
Pourquoi les athlètes de sexe féminin ?
Parce que pour un même poids corporel, la femme a physiologiquement une proportion d’eau totale inferieure à celle de l’homme. Ce qui augmente encore le risque de déshydratation.
Y a-t-il un avantage pour un sportif en compétition d’observer le jeûne ?
Le jeûne est plus adapté à l’entraînement qu’à la compétition intense. Il peut aider le sportif dans l’adaptation de son métabolisme (comment son corps produit l’énergie nécessaire pour l’effort physique) à utiliser par exemple plus de graisses pour produire de l’énergie mais c’est trop « technique » à développer ici, ou pour perdre du poids dans le cadre des sports de catégorie de poids.
Quel est l’impact du jeûne du Ramadan sur la performance des sportifs ?
Dans notre contexte, il y a un risque réel de baisse de la performance du sportif. L’absence d’apport énergétique alimentaire augmente le risque d’hypoglycémie, entraine une baisse de la vigilance et altère la précision des mouvements. Aussi, une mauvaise qualité du sommeil va jouer sur la « fraîcheur physique » même du sportif.
Cependant, le véritable ennemi de la performance sportive est la déshydratation. En climat chaud, la déshydratation entraine une baisse des compétences techniques, de la capacité d’endurance et de la concentration. Les études scientifiques
s’accordent à dire qu’une perte de 1% de son poids en eau entraine une baisse des réflexes de jeu et de la capacité à réfléchir pour bien jouer. Une perte de 2% du poids en eau soit environ 1,4 l d’eau pour un athlète de 70 Kg entraine une baisse de 20% de ses capacités physiques. Quand cette perte atteint 4%, ce qui peut arriver dans le cadre du jeûne en climat très chaud, cela est vraiment dangereux avec toutes les fonctions de l’organisme qui sont touchées avec un risque de coup de chaleur d’effort ou d’hyperthermie d’effort qui peuvent être mortels.
Le risque de blessure augmente-t-il pendant cette période ?
L’absence d’apports hydriques pendant l’effort physique prolongé et la déshydratation entrainent une augmentation des blessures musculaires et ligamentaires chez le sportif. On note aussi une fréquence plus élevée des crampes musculaires.
Dans le contexte du championnat D1 de football, les matchs joués en fin d’après-midi posent-ils un risque médical particulier ?
Oui cela pose un risque médical lié à la déshydratation pour les footballeurs qui pratiquent le jeûne le jour de match. En effet, il fait chaud à 15h30 qui est l’horaire habituelle de début de nos matchs de D1. Pour un joueur qui n’a pas bu de l’eau depuis le matin, et qui ne va n’ont plus s’hydrater pendant le match, la déshydratation est inévitable. Je vous ai précédemment décrit les dangers de la déshydratation pour le sportif, il s’y expose donc.
Quelles sont les attitudes que doivent prendre ceux qui décident néanmoins de jeûner ?
Dans notre contexte, je déconseille le jeûne les jours de match par exemple. Cependant, au vu de la nécessité de concilier foi et performance, pour ceux qui décident néanmoins de jeûner je préconise pour le repas du soir de mettre l’accent sur des repas à base de sucres lents (riz, tôt), de bien s’hydrater en buvant beaucoup d’eau.
Le matin il est souvent difficile de beaucoup manger, mais ils doivent faire l’effort de manger encore des aliments riches en sucre accompagnés d’une bonne quantité d’eau. Aussi, ils doivent faire attention et rester dans un environnement assez frais et limiter leurs activités dans la journée pour limiter la déshydratation, jusqu’à l’heure du match ou de l’entrainement.
Au-delà de tout ça, le joueur doit être attentif à son corps et prévenir le staff médical qu’il a jeûné. En effet, tout symptôme au cours de l’effort (vertiges, maux de tête, fatigue exagérée, tremblement, douleur à la poitrine, une intolérance inhabituelle de l’effort) doit l’amener immédiatement à arrêter le match et les efforts physiques. Voici quelques conseils que je peux donner.
Quels conseils avez-vous à donner aux entraineurs du championnat
burkinabè qui se déroule actuellement, à cette période de jeûne,
surtout que tous les matchs se déroulent dans l’après-midi et non en soirée ?
Aux entraineurs et en ce qui concerne les entrainements, selon les capacités du club et si possible, il faut programmer durant le Ramadan une séance d’entrainement unique assez tôt le matin ou le soir après la rupture du jeûne.
Les jours de match, l’entraineur doit identifier les joueurs qui font le jeûne et surveiller avec la complicité du staff médical leur attitude et la performance depuis l’échauffement et tout au long du jeu, pour déceler précocement des signes de danger et procéder à des changements à temps.
Après les matchs, ils peuvent avec l’aide du staff médical, encourager les joueurs à une bonne alimentation et à une bonne réhydratation pour favoriser la récupération.
Entretien réalisé par
Sié Simplice HIEN







