Retour des biens culturels burkinabè : « Le Burkina Faso est toujours dans l’attente d’une réponse de la France », Moctar Sanfo, DG du patrimoine culturel

Le musée du Quai Branly qui regorge d’une grande partie du patrimoine africain compte 1 088 objets burkinabè.

Dans le cadre de la restitution des biens culturels initiée par le Président français Emmanuel Macron, le Bénin s’est vu restitué, en novembre 2021, 26 objets culturels (statues royales, portes en bois, trônes royaux, etc.). Selon le directeur général du patrimoine culturel, Moctar Sanfo, cette restitution est la résultante d’une volonté politique des autorités béninoises. Dans cette interview accordée à Sidwaya, il fait le point du nombre de biens culturels burkinabè encore présents dans les musées français et des initiatives entreprises par les autorités compétentes pour leur retour.

Sidwaya (S) : Le retour des biens culturels pillés durant la période coloniale est depuis plusieurs mois une réalité au Bénin. Qu’en pensez-vous ?

Moctar Sanfo (M.S.) : Je pense que cette restitution constitue pour la République du Bénin une victoire d’étape et l’accomplissement de plusieurs années de lutte pour le retour de ce qui avait été exproprié au peuple béninois. C’est également le fruit d’une réelle impulsion politique du gouvernement béninois qui s’est résolument engagé ces dernières années à faire du patrimoine culturel et touristique, un véritable levier pour son développement économique et social à travers un vaste programme d’investisse-ment intitulé « Bénin révélé ».

Ce programme prévoit, entre autres, la réhabilitation de plusieurs espaces patrimoniaux et la construction en cours de quatre musées de standards internationaux. C’est aussi la réalisation du rêve d’un homme, celui du Président béninois, Patrice Talon qui a répondu par la plus belle des manières à la main tendue du Président français, Emmanuel Macron.

S : Qu’est-ce qui, selon vous, a milité en faveur du Bénin qui n’est pas le seul pays concerné par cette situation ?

M.S. : Ce qui a milité en faveur du Bénin, c’est, à mon avis, la volonté politique et l’engagement personnel du chef de l’Etat. Le retour des biens volés à leurs pays d’origine est avant tout une question éminemment politique. Au-delà de l’engagement politique, il faut ajouter que le Bénin avait jusque-là un argumentaire suffisamment éloquent qui gênait et qui imposait à la partie française une réparation du préjudice qui a été causé à la communauté fon après l’expédition militaire sur le palais du roi Béhanzin par le général français Alfred Dodds, qui a par la suite ordonné à ses hommes le pillage systématique des antiquités se trouvant à l’intérieur de l’ensemble des autres palais des rois du Danhomè. Donc les faits historiques sont clairement établis.

En effet, en 1890, on enregistre le déclenchement de la guerre entre les Français et les Danhoméens à la suite d’un écart d’interprétation des traités de Cotonou et du protectorat de Porto-Novo. Cette guerre a conduit à l’entrée le 17 novembre 1892 du général Dodds et ses hommes dans la ville d’Abomey et le pillage des palais royaux. Entre 1893 et 1895, le général Dodds a fait don d’objets dont les 26 trésors royaux au musée d’ethnographie du Trocadéro, futur musée de l’homme.

Ces objets ont été transférés à partir de 2000 au musée du Quai Branly. Ainsi, le Bénin a fait preuve d’une démarche scientifique et historique qui lui a permis d’orienter sa demande sur des biens précis clairement inventoriés et qui confirme l’aspect de biens mal acquis. Cette attitude a permis de surmonter l’obstacle du principe de l’inaliénabilité qui constitue le ciment de la législation patrimoniale en France, ce qui avait justifié le refus à la première demande formulée par le Bénin en 2016.

S : Le Bénin et le Sénégal semblent être pour le moment les seuls pays sous les feux des projecteurs en ce qui concerne le retour des biens culturels pillés. Pourquoi, le Burkina est-il en reste ?

M.S. : Lors de la visite officielle qu’il a effectuée dans notre pays en novembre 2017, au cours de son historique discours du 27 novembre 2017 à l’Université de Ouagadougou, le Président français, Emmanuel Macron a souhaité que dans les 5 ans à venir, les conditions soient réunies pour une restitution temporaire ou définitive des biens culturels africains se trouvant dans les institutions françaises à leurs pays d’origine. Depuis, le débat sur la question du retour des biens culturels est redevenu plus que jamais d’actualité.

De façon collective ou individuelle, des voix s’élèvent un peu partout en Afrique pour soutenir cette volonté du Président Macron et des demandes de restitution déjà formulées de par le passé mais restées sans succès, ont été ressorties. C’est effectivement le cas du Bénin qui s’est vu restitué 26 trésors royaux d’Abomey le 10 novembre 2021, du Sénégal qui a reçu le sabre et le fourreau attribués à El hadj Omar Tall le 17 novembre 2019. Les restitutions qui ont été déjà opérées aux Républiques du Bénin et du Sénégal sont consécutives à l’adoption de la loi n°2020-1673 relative à la restitution des biens culturels aux Républiques du Bénin et du Sénégal, qui dispose que les restitutions doivent se faire sous une période d’un an.

Toutefois, les situations des différents pays ayant déjà formulé des demandes ou nourrissant des intentions sont disparates. Au-delà du Bénin et du Sénégal, la Côte d’Ivoire réclamerait 148 objets au nombre desquels le célèbre tambour parleur Ebrié appelé « Djidji Ayokwe », actuellement au musée du Quai Branly à Paris, et bien d’autres de l’Afrique francophone dont le Burkina Faso. Donc le Burkina Faso n’est pas en reste. Sous la période coloniale, des pillages ont pu avoir lieu.

Cependant, jusque-là, nous n’avons pas d’informations précises sur les biens culturels qui auraient été emportés illicitement à la suite d’une expédition militaire. Des cas peuvent exister. C’est d’ailleurs pour cela que le Burkina Faso s’est engagé avec d’autres pays africains dans une démarche régionale concertée pour un règlement global du problème. Notre pays a exprimé son intention de demander la restitution de ses biens culturels illicitement acquis, sans avoir une précision de ce qu’on demande, et détenus par des institutions patrimoniales françaises à l’occasion d’un échange direct entre le président du Faso et son homologue français.

Cette intention a été réitérée par l’ancien chef de l’Etat, Roch Marc Christian Kaboré, à l’occasion de sa visite officielle en France, au cours des entretiens qu’il a eus avec le Président français. C’est ainsi qu’en 2019, le ministre burkinabè chargé de la culture d’alors a adressé une correspondance à son homologue français chargé de la culture, sur instruction de leurs Excellences le président du Faso et le Premier ministre, pour réclamer de façon officielle la restitution d’éventuels biens culturels expropriés qui se trouveraient dans les institutions patrimoniales en France.

Le Burkina Faso est toujours dans l’attente d’une réponse de la part de la partie française. Mis à part cette manifestation d’intérêt, il faut souligner que la question du retour ou de la restitution des biens culturels à leurs pays d’origine n’est pas nouvelle. Le Burkina Faso s’est toujours engagé avec l’UNESCO depuis plus d’une cinquantaine d’années pour barrer la voie au pillage, au trafic et au transfert illicite de propriété de biens culturels, et œuvrer à la réparation des préjudices occasionnés par ces phénomènes.

Ainsi notre pays a ratifié la Convention de 1970 concernant les mesures à prendre pour interdire et empêcher l’importation, l’exportation et le transfert de propriété illicite des biens culturels et celle complémentaire d’UNIDROIT de 1995 qui situe les modalités de restitution et de réclamation des biens culturels volés ou illicitement exportés. Au niveau national, on enregistre le renforcement du cadre juridique sur le patrimoine culturel pour prendre en compte les dispositions des conventions internationales ratifiées à l’effet de faciliter, du point de vue juridique, les négociations de retour de biens culturels avec des pays tiers.

S : Notre pays est-il réellement concerné par le retour des biens culturels ? M.S. : Notre pays est bel et bien concerné. Il faut dire cependant que la maturité des démarches entreprises à l’étape actuelle ne permet pas d’aboutir à une quelconque restitution. S : Combien de biens culturels avons-nous encore à l’extérieur ?

M.S. : A la question relative à l’estimation des biens patrimoniaux de notre pays illicitement soustraits à leurs propriétaires légitimes, il faut noter qu’à l’étape actuelle des choses, nous ne pouvons pas donner un nombre exact dès lors que l’on ignore le contexte dans lequel ces objets ont pu franchir les frontières nationales. Cependant, la présence de biens culturels burkinabè dans les collections d’institutions patrimoniales françaises est indiscutable.

Le DG Moctar Sanfo : « La maturité des démarches entreprises à l’étape actuelle ne permet pas d’aboutir à une restitution ».

Et il faut ajouter que dans certaines situations, l’expropriation si elle a lieu, elle l’a été avec la complicité malsaine d’intermédiaires locaux ou des détenteurs eux-mêmes qui les ont cédés librement à des chercheurs ou à des scientifiques et même à des personnalités diplomatiques de façon officieuse. Il y a également les cas de dons faits par des personnalités politiques à leurs hôtes de marque, sans oublier l’action néfaste des acteurs du trafic illicite d’objets d’art. Au terme de la mission à eux confiée par le Président français, le Sénégalais Felwine Sarr et la Française Bénédicte Savoy ont déposé leur rapport qui ne permet pas non plus de donner une cartographie précise ou un répertoire centralisé du patrimoine burkinabè se trouvant en France.

En dehors de quelques institutions spécifiques dont l’état des inventaires permet un chiffrage précis, une quantification globale du nombre de pièces à l’échelle de la France parait pour le moment difficile à réaliser. Nous savons tout de même, à la lumière du rapport Sarr-Savoy, que le musée du Quai Branly qui regorge une grande partie du patrimoine africain en France compte 1 088 objets burkinabè dont 733 objets seraient acquis entre 1885 et 1960, 302 objets à partir de 1961 et 53 objets dont on ignore la période d’acquisition. L’on ne peut pas à cette étape être affirmatif si ces objets sont tous issus des fruits de la rapine ou d’expropriation. La vérification de ces données requiert une franche collaboration de la partie française.

S : Quelles sont les initiatives entreprises par les autorités compétentes pour leur retour ?

M.S. : Sur le plan interne, il y a eu une campagne de sensibilisation afin que tous les citoyens au Burkina Faso et ailleurs dans le monde, se mobilisent autour de cette question. A cet effet, l’administration culturelle a organisé une conférence de presse et une conférence publique respectivement le 29 novembre 2018 et le 1er décembre 2018 à Ouagadougou pour informer l’opinion nationale et internationale de la volonté du Burkina Faso de réclamer à la France le retour de ses biens culturels qui se trouveraient de façon frauduleuse dans ses institutions patrimoniales.

Dans ce même cadre, une communication orale a été introduite en conseil des ministres le 28 novembre 2018, à la suite de quoi, un comité d’experts constitué de professionnels du patrimoine culturel, de chercheurs et d’enseignants-chercheurs, a été mis en place pour proposer une stratégie appropriée pour la réussite d’une éventuelle opération de restitution. Avec d’autres pays africains, le Burkina Faso s’est engagé aussi dans une démarche qui permettra de faire la lumière sur le patrimoine culturel que l’Afrique en général a bien pu perdre durant la période coloniale.

Notre pays a été membre du groupe d’élaboration du plan d’actions régional 2019-2023 de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) du retour des biens culturels à leurs pays d’origine. Cette opération régionale permettra aux pays de la communauté en général et le nôtre en particulier de travailler à une restitution d’une certaine vérité historique sur ses biens culturels expropriés et d’envisager la faisabilité de leur restitution à leurs propriétaires légitimes.

Interview réalisée par W. Aubin NANA

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