Le retour stratégique de Bozizé

En cette fin d’année 2019, un vent de retour au bercail souffle sur certains anciens chefs d’Etat en exil. Après l’ancien président Amadou Toumani Touré (ATT), de retour « définitif » au Mali, le 15 décembre, de son long exil au Sénégal (mars 2012) à la suite d’un coup d’État dont il a été victime, c’est au tour de l’ex-président centrafricain, François Bozizé, de regagner Bangui, la capitale, le 16 décembre.

« Réfugié » en Ouganda depuis 2013 lorsqu’il a été renversé par la rébellion Seleka, il a été accueilli par des membres de son parti, le Kwa Na Kwa (KNK). Même si jusque-là, les modalités de ce retour ne sont pas précises, cette « irruption » de l’ex chef d’Etat soulève de nombreuses inquiétudes. Comment Bozizé est-il rentré au pays, alors qu’il est toujours sous sanction des Nations unies avec interdiction pour les compagnies aériennes de le transporter par avion vers la Centrafrique ? Les autorités centrafricaines sont-elles au courant de ce retour ? Quelle influence aura-t-il sur la situation politique de son pays qui se prépare pour une élection présidentielle en 2020 ? Certes, une procédure administrative est en cours pour examiner la levée de l’interdiction de tout voyage par avion au président Bozizé, mais l’effet de surprise que son retour a créé chez les autorités centrafricaines est le signe qu’il est rentré au pays par la route.

De toute évidence, il fallait s’y attendre, parce que son «come-back » en cette fin d’année était la condition sine qua non pour se présenter à la présidentielle, prévue le 27 décembre 2020. Malgré tout inéligibilité du fait des sanctions onusiennes (il est visé par un mandat d’arrêt international et ses avoirs ont été gelés), l’ex-chef de l’Etat ne s’avoue pas vaincu. La rupture de l’alliance par son parti, le KNK, avec l’actuel président, Faustin-Archange Touadera, pour passer dans l’opposition en 2017, annonçait bien ce retour. Accusant l’actuel chef de l’Etat de « scandales financiers, mauvaise gouvernance économique et financière, actes de corruption à la mairie de Bangui, exploitation d’or désastreuse par des sociétés chinoises à Bozoum … », le KNK et son président sont «sceptiques » au sujet de l’accord de paix signé à Khartoum en février dernier avec les groupes armés. Au président de la Commission de l’Union africaine, Moussa Faki Mahamat, au président français, Emmanuel Macron, ou encore au secrétaire général des Nations unies, António Guterres, Bozizé a même proposé sans suite son aide dans le rétablissement de la paix et de la sécurité en Centrafrique. Depuis juin 2019, il a engagé son parti au sein de la plateforme É Zingo Biani, qui milite pour la destitution du président Touadera, soutenant sa mise en accusation devant l’Assemblée nationale pour haute trahison. Les choses sont claires : «Boz» voit bien que le président est plus isolé que jamais, affaibli diplomatiquement depuis qu’il s’est rapproché de Moscou.

Faisant des pieds et des mains pour obtenir une levée des sanctions de l’ONU par le Conseil de sécurité, François Bozizé multiplie les rencontres avec les chefs d’Etat influents dans la crise centrafricaine, notamment le Congolais, Denis Sassou Nguesso ou le Burundais, Pierre Buyoya. Une manœuvre qui pourrait se révéler payante, puisque la France se serait montrée « plus ouverte » à son retour au pays, depuis quelques mois. A défaut d’être candidat à la présidentielle, Bozizé dont le parti est bien implanté sur le territoire national, peut sans doute être le faiseur de rois pour 2020 et obtenir des garanties pour le respect de son statut d’ancien chef d’État. Il s’agit donc pour lui, d’un retour stratégique à l’orée de 2020. A moins que les autorités centrafricaines ne déjouent son plan en l’arrêtant. Ce qui serait surprenant, puisque ces six dernières années, aucune autorité n’a cherché à appliquer le mandat d’arrêt international émis contre lui en 2013.

Jean-Marie TOE

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