Journée internationale de la femme : ce que la 1ere femme ministre de la Haute Volta Macoucou Célestine Ouézzin Coulibaly avait dit en 1961

A l’occasion du 8 mars, journée Internationale des Droits des femmes, nous vous proposons un écrit de Macoucou Célestine Ouézzin Coulibaly née Traoré, la première femme sénatrice, première femme ministre et première femme député de la Haute-Volta.

Institutrice de formation, Macoucou Célestine Ouézzin Coulibaly est l’épouse de la première figure politique de la Haute-Volta Daniel Ouézzin Coulibaly, un des pères fondateurs du Rassemblement Démocratique Africain (RDA) avec Felix Houphouët Boigny de Côte d’Ivoire. Militante de ce parti comme son mari, Mme Célestine Ouézzin Coulibaly a dirigé la marche de protestation des femmes sur Grand-Bassam en décembre 1949 à laquelle ont participé entre autres Anne-Marie Raggi et Lucie Traoré née Kaboré.

Elle a occupé de hautes fonctions au RDA comme celle de présidente des sections féminines de Côte d’Ivoire puis de Haute Volta.

Le texte de Macoucou Célestine Ouézzin Coulibaly est une contribution dans le numéro spécial de l’hebdomadaire d’information voltaïque « Carrefour Africain»  paru le 10 novembre 1961.

« Nous voici au seuil de la première année de notre indépendance et notre souci constant doit être de prendre part aux lourdes responsabilités qui incombent à nos chefs d’Etat. La femme voltaïque, consciente de ses multiples responsabilités de mère, d’éducatrice et, par conséquent cellule vivante de la Nation, est pour ainsi dire l’ouvrière de la génération. Sans oublier nos multiples occupations au sein du foyer, nous sommes la base de l’éducation de l’enfance en vue de la formation d’une jeunesse nouvelle, avenir de notre pays.

Dans nos sociétés africaines, l’éveil de la femme n’est totalement équilibré alors que les progrès de la société l’exigent, un pays ne peut évoluer sans la participation de la femme et ceci s’explique dans les différents domaines de notre ère en plein développement. En effet, durant ce laps de temps, les peuples africains ont subi des transformations radicales sur le plan politique et social. Et dans les différentes régions de notre Etat, les femmes ont apporté leur contribution à ces transformations radicales et à l’édification d’une nouvelle Société Africaine.

La femme, compagne de l’homme, est contrainte à manifester son effort à l’aboutissement d’une atmosphère meilleure, propice au plein développement de l’évolution nationale. Le temps n’est plus, en effet, où un régime dont nous avons toutes souffert invoquant des coutumes tout à fait injustes, maintenait la femme dans une situation inférieure. Nous savons toutes, qu’en ces temps, qui ne sont pas si lointains, la femme était totalement méprisée et sa personnalité considérée comme secondaire. Elle ne servait et ne devait servir que d’objet, d’instrument aux mains de son mari dont elle n’avait pas le droit de contrôler les agissements. Notre rôle dans la Société était nul et sur le plan politique, la femme n’avait jamais aucun droit. Sur le plan juridique, les femmes étaient considérées comme incapables, et à ce titre, elles ne pouvaient même pas donner de consentement pour leur propre mariage qui était bien plus un acte de vente passé entre le futur mari et la famille. La dot consistait en menus cadeaux symboliques détournés de son sens profond qui était la manifestation d’un réel attachement que l’on portait à une famille dont on devenait parent et allié. Elle est devenue une manifestation de fausses puissances ou de richesses, un véritable prix d’achat de la femme. Ainsi la sécurité de la femme n’était nullement assurée après le mariage, car le mari pouvait la renvoyer à volonté. L’institution du code marital a aujourd’hui changé cet état de chose.

Cependant on oubliait les véritables traditions africaines : jamais, en effet, la femme africaine n’a été considérée comme un être inférieur dans l’Afrique pré-coloniale. Est-il besoin de rappeler également que notre histoire a connu de nombreuses souveraines et des plus illustres ? Qui pourrait affirmer que dans nos campagnes la femme n’occupe pas un emploi égal à celui de l’homme ? Ne va-t-elle pas au champ, au marigot le plus lointain, pour chercher de l’eau, en brousse pour le bois, au marché, enfin dans sa case où elle accomplit la plus grande et lourde tâche, piler ou écraser le mil. Toute la vie sociale de la famille ne repose-t-elle pas sur elle ? La véritable preuve en est que c’est avec l’indépendance que l’on aborde la phase de l’affranchissement véritable de la femme. C’est avec l’indépendance que les femmes peuvent redevenir des citoyennes à part entière dans la cité africaine. Toutes les luttes menées depuis lors ne sont que pour la liberté individuelle tant souhaitée depuis très longtemps.

A l’appel vibrant du pays, les femmes de Haute-Volta se doivent de renforcer leur action afin de pouvoir soutenir la lutte qu’ont menée les hommes pour la vie sociale, économique et culturelle. Tout en étant de bonnes épouses et mères de familles, dépositaires et gardiennes de la vie, elles veilleront jalousement au bien-être de notre pays. Dans les états africains déjà indépendants, elles se pencheront avec constance et amour sur le bien précieux de notre liberté. Pour que notre drapeau flotte à jamais- car nous voulons qu’on le sache bien-il n’y aura pas, il ne saurait y avoir de paix, de justice et de liberté sur terre, sans la fin de l’impérialisme. Nous, femmes voltaïques, quels que soient nos âges, notre situation, notre action intimement liée à la jeunesse, nous serons l’immense force née de la souffrance maternelle ; c’est nous qui devons former la chaîne de la grande famille africaine.

En République de Haute-Volta, la lutte des femmes pour un devenir meilleur a été intimement liée à celle du peuple tout entier. Les femmes voltaïques ont courageusement milité au sein de notre parti national, aux années sombres et difficiles de la lutte. Elles ont subi les mêmes souffrances, les mêmes privations que les hommes et n’ont jamais reculé, même pas devant l’ultime sacrifice de leur vie ; des hommes comme des Mallo Traoré, Djibril Vinama, Douani Séré, les vieux de Ouahabou et tant d’autres ont été soutenus par le courage de leurs femmes et enfants. Nos camarades et chers époux immortels comme Zinda Kaboré et Ouézzin Coulibaly symbolisent à jamais la résistance du parti voltaïque. C’est ainsi que nous avons apporté notre contribution à l’édification d’une société nouvelle, d’une nation débarrassée de tout complexe.

Si l’indépendance est synonyme de renouveau pour tout le monde et dans tous les domaines, cela est encore plus vrai pour nous, femmes voltaïques. Depuis le début de l’année 1960, la Haute-Volta a abordé avec optimisme et détermination, une nouvelle phase, la lutte économique pour un meilleur devenir, la phase de sa libération. Citoyennes pleinement conscientes des objectifs de l’évolution voltaïque, complètement débarrassées des anciens complexes et des anciennes contraintes qui pesaient sur elles, les femmes jouent dans cette nouvelle phase de l’histoire voltaïque un rôle tout aussi important. Nous devons participer activement aux travaux d’investissement humain, à la lutte contre l’analphabétisme, l’alcoolisme, la sous-alimentation et toutes les tares qui constituent le triste héritage du régime défunt ».

Texte paru dans le numéro spécial de l’hebdomadaire d’information voltaïque « Carrefour Africain » dans sa parution du 10 novembre 1961.

Signé : Macoucou Célestine Ouézzin Coulibaly née Traoré

1ere femme sénatrice, député et ministre de la Haute-Volta (actuel Burkina Faso)

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