Commémoration du 8-Mars 2023 : Une journée sans pagnes, mais productive  

Le Burkina Faso a commémoré la journée internationale des droits des femmes le 8 mars 2023 dans la sobriété conformément au souhait des autorités de la Transition eu égard à la situation sécuritaire et humanitaire du pays. Dans la capitale, ce mot d’ordre a été respecté selon le constat fait par Sidwaya auprès de femmes qui se sont donné les moyens de rendre la journée bien plus productive.

Marché Zabr-daaga à Ouagadougou, il est environ 16h30, ce 8 mars 2023, jour de la commémoration des droits des femmes. Le thermomètre indique 40˚ Celsius, un temps chaud et plutôt agréable pour les affaires de Lizèta Yaméogo.

Le thermos solidement attaché à l’arrière de son vélo, occupée à servir de l’eau à la ronde et à récupérer ses piécettes, Lizèta Yaméogo n’a pas trop envie « de perdre son temps » à échanger avec un journaliste. Elle entend profiter de cette chaleur pour évacuer une bonne quantité de sa marchandise, l’eau fraiche.

Les commerçants du marché Zabr-daaga font plutôt grise mine à cause de l’irradiation du soleil et de la morosité des affaires, mais Lizèta Yaméogo trouve son compte.

Cette journée du 8 mars 2023 a été fructueuse pour la vendeuse d’eau, Lizèta Yaméogo. © : Fabé Mamadou OUATTARA pour Sidwaya.info

Sous le chaud soleil, vêtue d’un pagne 8-Mars d’une édition précédente, cette dame de forte corpulence est sur le point de liquider tout le contenu de son thermos pour la troisième fois aujourd’hui. Un jour spécial donc, en monnaies sonnantes et trébuchantes.

« Mon 8-Mars est gagné », lance-t-elle dans un sourire tout en glissant soigneusement la pièce de 50 FCFA que son dernier client de cet endroit vient de lui remettre.

Elle referme son plat-thermos, sourit encore à une boutade d’un commerçant à propos du 8-Mars, enfourche son vélo et la voilà qui zigzague dans l’allée, faisant fi de l’interdiction du sens interdit de la circulation.

La capitale burkinabè affiche un visage assez terne pour une journée de 8-Mars. L’heure n’est pas à la fête, comme des années antérieures, lorsque des motifs de pagne étaient soigneusement sélectionnés pour parer l’autre moitié du ciel le jour commémoratif de la reconnaissance internationale de ses droits.

Assise devant son étal de fruits en bordure de la voie traversant le marché Zabr-daaga, Awa Bara est également l’une des rares à porter une tenue estampillée 8-Mars ce jour dédié à la femme.

Mais contrairement à Lizèta Yaméogo, le pagne de Mme Bara est bien celui de 2023.

« Nous avions déjà lancé les commandes au sein de notre association avant la décision du gouvernement de ne pas choisir de pagne cette année », déclare-t-elle comme pour s’excuser d’en porter.

Pour Awa Bara, la décision des autorités de la Transition de commémorer le 8-Mars dans la sobriété est pertinente. © : Fabé Mamadou OUATTARA pour Sidwaya.info

« Je n’ai pas porté le pagne pour faire la fête. D’ailleurs, dans notre association, nous ne commémorons pas le 8-Mars à travers des ‘’djandjobas’’ ou dans des bars. », ajoute-t-elle pour insister sur le fait que la fête ne saurait être à l’ordre du jour dans un contexte sécuritaire tel que celui du Burkina Faso.

Et pour mieux argumenter cette dernière déclaration, Awa Bara fait remarquer que « ces personnes qu’on tue sont soit des femmes, soit des enfants ou encore des maris de femmes. »

« Les terroristes arrivent à recruter les jeunes à cause de nos failles »

Cette commerçante se dit donc en phase avec le choix des autorités de la Transition de ne pas faire de commémoration festive cette année.

Awa Bara et Lizèta Yaméogo ont donc choisi en guise de commémoration de la journée dédiée aux droits de la femme de porter leurs pagnes et de continuer leurs combats pour assurer la pitance quotidienne, rien de plus.

D’autres femmes ont par contre choisi de marquer la journée à travers des activités spécifiques.

Les membres de l’Association femme solidaire de Bassinko ont mis la journée à profit pour discuter de l’engagement citoyen de la femme. © : Fabé Mamadou OUATTARA pour Sidwaya.info

Cap sur le quartier Bassinko, à la périphérie nord de la capitale. Des membres de l’Association des femmes solidaires de Bassinko sont réunies autour de leur présidente, Aminata Ouédraogo née Zoungrana. Au menu, des échanges à bâton rompu sur le rôle de la femme dans le contexte de défis sécuritaire du Burkina Faso.

Un sujet actuel qui permet à la cinquantaine de femmes réunies ce jour de questionner leur rôle dans la société. Elles se parlent à cœur ouvert.

« La femme doit être un modèle et une facilitatrice. Modèle pour donner l’exemple aux enfants et à ses congénères et facilitatrice pour créer des conditions de paix et de vivre ensemble dans son foyer, dans son quartier, sa commune, etc. », lance Patricia Tiendrébéogo née Compaoré.

A tour de rôle, différentes intervenantes opinent sur l’affirmation.

Elles sont toutes unanimes sur l’importance de la femme, plaque tournante de la famille dans le contexte social burkinabè, elle en est la charnière en tant que première, voire principale interlocutrice des enfants et l’oreille attentive et conseillère de son époux.

Le groupe de femmes insiste sur leur responsabilité, pour inculquer les bonnes manières et les codes de la vie en société aux enfants.

« Les terroristes arrivent à recruter les jeunes à cause de nos failles », tance la présidente. Par faille, elle fait notamment référence à l’intérêt poussé vers l’argent, la réalisation matérielle, au détriment de la construction de la famille autour de valeurs humaines et africaines.

« Nous avons une lourde responsabilité et nous devrions y faire face. Ce n’est pas facile, mais ce n’est pas impossible », résume Odile Nikiéma née Yaméogo.

En un peu plus d’une heure de temps, ces résidentes du quartier Bassinko réunies en association sont parvenues à la conclusion qu’en étant plus actives dans la vie de leur communauté et dans la recherche du bien commun, les femmes burkinabè, dans un élan d’ensemble, pourraient faire avancer la lutte sécuritaire.

Pendant que ces mères et épouses de Bassinko se motivent mutuellement sur l’impérieuse nécessité de s’engager activement dans la vie de leurs communautés, dans un autre quartier, à Ouaga 2000, d’autres femmes parlent autonomisation, d’entreprenariat.

Miroir dans une main, crayon ou pinceau dans une autre, une vingtaine de jeunes filles écoutent religieusement Fani Gloria Yaméogo, la responsable de Gloria Diamond Beauty.

En cette séance de formation ce 8 mars Fani Gloria Yaméogo explique à la vingtaine d’apprentis les clés d’une touche experte dans le domaine du maquillage. Gloria est réputée en la matière et chacune de ces filles visiblement rêvent de pouvoir disposer de ses ‘’pouvoirs magiques’’ dans le Make Up.

L’autonomisation pour l’indépendance financière

Non loin de cet atelier, une dizaine d’autres demoiselles s’intéressent à la décoration événementielle, sous la conduite de Synthia Nabi, la responsable de Nedsy Balloons.

La plupart d’entre elles soufflent dans des ballons qu’elles assemblent selon différentes combinaisons.

A côté, plus tranquilles, trois femmes se font coachées par Nadine Lagware, la promotrice de Lagnad Confection. Elles apprennent la customisation des objets pour les rendre originaux.

Ces trois ateliers d’apprentissage sont une idée d’une autre jeune demoiselle, Sarah Missonm Nikiema.

Elle a créé le concept « une jeune fille, une activité », pour favoriser l’autonomisation financières des jeunes filles.

« Pendant les fêtes de 8-Mars c’est les Djandjoba. Pourquoi ne pas faire quelque chose de profitable pour permettre à chaque femme de pouvoir atteindre l’autonomie financière et d’être indépendante », s’interroge Nadine Lagware pour relever la pertinence de l’initiative.

La formatrice Fany Gloria Yaméogo apprécie également l’idée d’aider des filles à acquérir des compétences.

« C’est une bonne idée. De nos jours, beaucoup de femmes souhaitent entreprendre et n’ont pas forcément le savoir-faire. », note-t-elle.

En plus de former, l’idée de la jeune promotrice est de donner de la visibilité aux entreprises de femmes existantes, d’où l’exposition-vente de produits et potentialités de femmes entrepreneures.

Ainsi, en choisissant de célébrer le 8-Mars à travers des ateliers de formation et cette exposition-vente, Sarah Missonm Nikiema s’attaque à l’un des défis de la femme burkinabè, celui de l’autonomisation financière et donc de l’indépendance.

Missonm Sarah Nikiema, promotrice de l’initiative ‘’Une femme : un métier ‘’ : « notre objectif c’est de forger l’esprit de se battre dans ces jeunes filles et de les amener à mettre en avant leurs potentialités et savoir-faire. » © : Fabé Mamadou OUATTARA pour Sidwaya.info

Cette journée du 8 mars 2023 sera peut-être l’une des moins bruyantes depuis que la commémoration de cette date historique a pris des allures festives au Burkina Faso, néanmoins ces exemples démontrent que les femmes burkinabè sont en train de donner une autre dimension à cette journée, celle de la prise de conscience de soi et de son rôle dans la société.

Cela commence déjà par la manière d’appréhender le 8-Mars.

Awa Bara relève en ce sens que ses filles aujourd’hui ont accès naturellement à l’école grâce aux luttes engagées dans le cadre de cette journée. Et donc, qu’au lieu de se disperser dans des rituels festifs, il convient de rester focus sur l’objectif principal de la journée.

Cela étant, il n’y a pas à tenir rigueur chaque femme pour lui dire comment est-ce qu’elle doit célébrer ce jour qui met en avant ses droits, tempère la coach Ragnimwendé Eldaa Koama.

« Si une femme considère que ce dont elle est privée tous les jours c’est le droit à l’épanouissement, il ne faut pas lui en vouloir qu’elle veuille bien aller dans les activités récréatives. », relativise-t-elle.

Mais attendant donc le retour à d’éventuels ‘’djandjoba’’ nationaux, Awa Bara est catégorique : l’objectif ultime de toute femme burkinabè actuellement c’est le retour de la paix. « C’est lorsque cette condition sera réunie qu’on pourra parler de droits et de célébration. », tranche la vendeuse de fruits.

Fabé Mamadou OUATTARA

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