L’Assainissement : Bien plus qu’une problématique technique, un défi pour les citoyens du Burkina Faso et pour le monde !

Christian MAMPUYA est un ingénieur spécialiste WASH

Imaginez un instant les conséquences d’un monde sans assainissement adéquat : des maladies se propageant à une vitesse alarmante, des écosystèmes détruits, et une dignité humaine bafouée. Au Burkina Faso, et dans bien d’autres pays, cette réalité n’est pas qu’une simple hypothèse. Elle est malheureusement le quotidien de millions de personnes. Le bilan des Objectifs de Développement Durable (ODD) de mars 2023 a révélé une situation interpellatrice, illustrée par des statistiques éloquentes : en dépit des progrès réalisés récemment, seulement un Burkinabè sur quatre (27,5%) bénéficie d’un accès à des services d’assainissement adéquats. De surcroît, le déficit d’assainissement coûterait au Burkina Faso la somme exorbitante de 86 milliards de FCFA par an, un fardeau financier souligné par une étude de la Banque Mondiale de 2012. Loin de se résumer à de simples indicateurs de progrès, ces chiffres lancent un appel impérieux à l’action, nous incitant à reconnaître l’urgence et la nécessité d’intervenir de manière significative.

 

Dans le captivant documentaire « Où va ton caca », le jeune réalisateur Harouna NEYA, grâce à l’initiative CLAP ASSAINISSEMENT, a su capturer l’essence de cette situation préoccupante en donnant la parole aux citoyens dans une série de micros-trottoirs révélateurs.

 

Face à la caméra, les réponses sur le devenir des boues de vidange oscillent entre l’ignorance et la surprise : « Déversées dans la nature pour certains, un mystère complet pour d’autres, tandis que quelques-uns imaginent un espace dédié orchestré par la mairie. » Et le documentaire de conclure dans un appel urgent : «… C’est pourquoi la défécation à l’air libre doit s’arrêter, car chacun doit savoir où va son caca !».

 

Cette interpellation dépasse la sphère du cinéma et celle des ingénieurs et techniciens de l’assainissement pour toucher au cœur de la citoyenneté. En effet, dans nos pays, et particulièrement au Burkina Faso, force est aujourd’hui de reconnaître que l’assainissement transcende le défi technique pour devenir une affaire d’engagement citoyen et de responsabilité collective.

 

Le nouveau cadre réglementaire de gestion de l’Assainissement des Eaux Usées et Excreta (AEUE) élaboré sous le leadership de la Direction Générale de l’Assainissement des Eaux Usées et Excreta (DGAEUE) et adopté fin 2022, a marqué un tournant stratégique, notamment avec son axe dédié au renforcement de la participation citoyenne. La DGAEUE, reconnaissant l’urgence d’accélérer les efforts dans le sous-secteur en a d’ailleurs fait sa priorité. Cependant, la composante cruciale encore manquante de ce puzzle reste l’implication active des jeunes et des femmes dans les processus décisionnel et consultatif.

 

Les jeunes, en particulier, apportent une énergie et des perspectives innovantes indispensables. L’exemple des films-documentaires réalisés par de jeunes cinéastes burkinabè grâce à l’initiative CLAP ASSAINISSEMENT et dont la première a été intégrée au programme officiel de commémoration de la JMT 2023, démontre leur capacité à transformer les questions d’assainissement en sujets captivants et pertinents.

 

Ce n’est pas un cas isolé. Autour du globe, des exemples de la contribution positive des jeunes et des femmes dans l’assainissement abondent. Par exemple, au Kenya, un groupe de jeunes entrepreneurs a lancé une initiative de recyclage des déchets en produits d’assainissement, contribuant ainsi à la fois à l’économie circulaire et à l’amélioration des conditions sanitaires (UNICEF Kenya, 2023). Au Népal également, l’implication des jeunes et des femmes dans un vaste mouvement social, suscité au niveau gouvernemental, a mené à des améliorations significatives dans les pratiques d’assainissement rural, démontrant comment l’engagement des jeunes peut avoir un impact direct sur la qualité de vie des communautés (K. Adhikari et al., 2017). Ces initiatives montrent comment la créativité et l’innovation des jeunes peuvent transformer le sous-secteur.

 

Un exemple récent et inspirant de l’engagement des jeunes dans l’assainissement au Burkina Faso s’est manifesté en septembre dernier, lors de la Conférence des Jeunes Leaders pour le Développement organisée par le MROD/BF, un dynamique mouvement citoyen de la jeunesse.

 

Lors de cet événement, l’assainissement a été propulsé au premier plan des discussions, soulignant son importance cruciale pour le développement durable. Les jeunes participants, engagés et informés, ont non seulement partagé leurs idées et réflexions, mais ont également pris l’initiative de lancer un défi sur les réseaux sociaux. Cette initiative a incité à la création de contenus numériques novateurs, reflétant leur vision et leur engagement envers un avenir plus propre et sain.

 

De façon spontanée des hashtags et des capsules vidéo en lien avec la thématique ont été créés et relayés à travers les réseaux sociaux des différents participants. Ces efforts démontrent clairement le potentiel transformateur de l’implication active de la jeunesse dans les dialogues et actions concernant l’assainissement.

 

D’autres mouvements citoyens et associations de jeunes au Burkina Faso, tels que le Parlement National de la Jeunesse Burkinabè pour l’Eau, l’association UTILE, les vagabonds de l’assainissement, etc., jouent également un rôle clé dans la sensibilisation et la mobilisation citoyenne autour des enjeux de l’assainissement. Leur travail va au-delà de la simple participation; ils apportent des idées neuves et des approches novatrices, souvent en utilisant les technologies numériques et les réseaux sociaux pour étendre leur portée.

 

Les femmes, actrices essentielles de ce secteur, apportent des perspectives uniques, surtout dans les domaines de la santé, de l’hygiène et de l’éducation. Leur rôle dépasse la sensibilisation; elles sont connues pour être en première ligne pour gérer l’eau et l’assainissement au sein des foyers et des communautés. Leur inclusion dans les instances décisionnelles est donc non seulement un impératif équitable mais aussi stratégique.

 

Toutefois, malgré des efforts appréciables, l’intégration effective de ces groupes essentiels – jeunes et femmes – dans les sphères décisionnelles et consultatives reste insuffisante. La reconnaissance de leur importance ne doit pas se cantonner à des gestes symboliques, tels que des encouragements ou des rôles honorifiques lors de conférences et/ou fora.

 

Il est crucial de franchir une étape supplémentaire : transformer ces espaces en véritables leviers d’influence et inviter les jeunes à participer de manière officielle et active aux processus de réflexion et de décision.

 

Comme l’a justement souligné Jennifer Williams, Directrice Exécutive de FSMA lors du Forum sur les Boues de Vidange (FSM7) à Abidjan, “il est impératif de préparer nos futurs leaders, de leur offrir une tribune où ils peuvent être vus, entendus et influents. L’avenir de la gestion de l’eau et de l’assainissement doit être conçu de manière innovante, intégrée et inclusive”.

 

Face à ces évidences, il est clair que le Burkina Faso a encore une carte à jouer. Pour réaliser pleinement les Objectifs de Développement Durable (ODD) et pour améliorer de manière durable la situation du pays en matière d’accès à l’assainissement, il est essentiel d’intégrer activement les voix des jeunes et des femmes dans les processus décisionnels liés à l’AEUE.

 

Il est temps d’agir et l’appel est clair : Gouvernement, Organisations Non Gouvernementales (ONG), secteur privé, partenaires techniques et financiers doivent reconnaître et valoriser le potentiel des jeunes et des femmes. Leur engagement n’est pas seulement bénéfique; il est indispensable. En collaborant étroitement avec ces groupes, le Burkina Faso peut non seulement atteindre ses objectifs en matière d’assainissement mais aussi servir de modèle pour d’autres pays confrontés à des défis similaires.

 En conclusion, l’assainissement doit être reconnu comme un défi citoyen, où chaque action, petite ou grande, contribue à un avenir meilleur. C’est en donnant une place légitime aux jeunes et aux femmes dans la prise de décision que le Burkina Faso pourra avancer vers un avenir plus propre, plus sain et plus prospère.

 

Par Christian MAMPUYA

 

 

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