Secteur du textile au Burkina : quand la spéculation donne du fil à retordre aux tisseuses

Le ministère en charge du commerce et de l’artisanat et la Maison de l’Entreprise ont lancé, en 2021, la commercialisation du pagne tissé Faso danfani labellisé, incitant plusieurs femmes à se lancer dans le métier de tissage. De nos jours, confrontées au manque de fil produit au Burkina, elles sont dans l’impasse et n’arrivent plus à honorer leurs commandes.

Les ouvriers de la Filature du Sahel sont à pied d’œuvre pour mettre le fil sur le marché.

Assise sur sa machine, ce lundi 5 juillet 2022, Salamata Kaboré est occupée à tisser le pagne traditionnel burkinabè Faso danfani avec anxiété. Sur son métier à tisser installé au milieu de sa cour, elle s’active à finir une commande pendant que ses filles teignent les fils dans de grosses bassines. Plusieurs écheveaux de fil déjà teint sont disposés sur la corde à étaler pour être séchés. La cinquantaine bien sonnée, Salamata Kaboré travaille dans le textile depuis plus de 20 ans. La tisseuse a reçu une commande d’une dizaine de pagnes Faso danfani à tisser. Une bonne affaire en temps normal, mais Mme Kaboré se fait plutôt du souci. Comment s’exécuter si elle ne dispose pas d’assez de fils pour confectionner les pagnes ? « Actuellement, le fil manque sur le marché et nous pouvons faire deux mois sans un brin de matière textile. Même s’il est disponible, le prix est cher », marmonne-t-elle. La tisseuse est membre de l’association Wendmanegda composée de 25 membres à qui un commerçant livre le fil. La présidente de ladite association, Delphine Yanogo, ignore les raisons pour lesquelles les commerçants ne leur donnent plus le fil en quantité. A l’entendre, les femmes sont souvent obligées de se tourner vers d’autres tisseuses et amies en cas de rupture.

La difficulté est ressentie à une plus grande échelle, notamment au sein de la Fédération nationale des tisseuses du Burkina Faso (FENATI-BF). La présidente, Justine Kafando, souligne que même en cas de disponibilité du fil, chacune des femmes tisseuses ne peut en avoir au-delà de cinq échevettes (paquets) et deux rouleaux de fils. « Avec cette quantité, nous ne pouvons pas satisfaire nos commandes. Il faut attendre le mois suivant pour compléter le fil et tisser les pagnes. Ce qui handicape véritablement notre travail », déplore-t-elle. A cause de l’indisponibilité actuellement du fil burkinabè, certains membres de la fédération ont stoppé le travail et ne savent plus comment subvenir aux besoins de leurs familles, surtout des enfants. Celles qui ont un peu de moyens, explique la présidente de la FENATI-BF, achètent les fils du Ghana, lorsqu’elles ont des commandes. « Lorsque je n’ai pas de commande et j’achète le fil du Ghana pour tisser, je n’arrive pas à écouler mes marchandises. Un pagne tissé avec le fil ghanéen coûte 10 000F CFA alors que celui du Burkina est vendu à 6000 F CFA », confie Mme Kafando. La présidente de l’association Wendmanegda, Delphine Yanogo, raconte que le fil ghanéen a envahi le marché à Ouagadougou et nombreuses sont les tisseuses qui l’achètent, bien qu’il coûte plus cher que celui burkinabè, parce qu’elles ne veulent pas rester oisives.

La présidente de l’association Wendmanegda, Delphine Yanogo, souligne que depuis plus de 30 ans qu’elle exerce le métier de tisseuse, elle n’a jamais été confrontée à cette indisponibilité de fil.

Pour la tisseuse Salamata Kaboré, le coupable est tout désigné. Elle pointe du doigt les autorités qui font la promotion et la valorisation du pagne tissé alors qu’elles n’accompagnent pas les tisseuses pour la pérennisation de leur activité. « Les autorités ont fait la promotion du ‘’Consommons burkinabè’’ et nous nous sommes engagées dans l’activité de tissage. Voilà qu’aujourd’hui, nous ne savons plus à quel saint se vouer pour avoir le fil », dit-elle, écœurée. Mme Kaboré se demande où va le fil burkinabè. Selon elle, les tisseuses burkinabè doivent être prioritaires dans l’acquisition de cette matière première. Grossiste du fil au grand marché de Bobo-Dioulasso dans la région des Hauts-Bassins, Kalifa Tapsoba confirme l’irrégularité de la matière sur le marché. Selon ses explications, il existe des mois où il peut recevoir 300 à 500 balles de fil, voire plus, mais tout dépend du marché. « Il arrive parfois que je commande 200 balles et je me retrouve avec seulement 70. Cela engendre des difficultés, parce que les clients donnent leurs avances et ne sont pas satisfaits », déplore-t-il.

Ce qui est rare est cher

Comme tout ce qui est rare est cher, la flambée du prix du fil vient compliquer davantage son indisponibilité sur le marché. Salamata Kaboré révèle que toute la matière première utilisée pour confectionner le pagne burkinabè est devenue chère. Selon la présidente de la FENATI-BF, Justine Kafando, la balle du fil à échevette est vendue à 87 500 F CFA et celle du fil à rouleau coûte 83 500 F CFA.

Les femmes disent ne pas comprendre la situation qu’elles vivent aujourd’hui du moment qu’à la Filature du Sahel (FILSAH), usine basée à Bobo-Dioulasso, les grosses machines n’arrêtent pas de vrombir, vibrer, grincer et de ronronner. C’est ce que nous avons pu constater le 22 juillet 2022 quand nous avons aperçu des ouvriers à la tâche pour fabriquer ce précieux fil, le textile tant désiré par les artisans et artisanes du pagne tissé, dans un grand tintamarre de bruit de machines. Avec une capacité de production de près de 10 000 tonnes de fil par an, l’usine produit régulièrement une grande quantité de fil. Selon le Directeur général (DG) de la FILSAH, Abdoulaye Nabolé, c’est environ 18 tonnes de fil qui sortent par jour et 90% de ce fil est utilisé sur le marché burkinabè. Pourtant, depuis janvier 2022, les tisseuses de la ville de Ouagadougou peinent à trouver ce textile incontournable.

La loi de la concurrence

Le directeur général de la Filature du Sahel, Abdoulaye Nabolé : « avec la rareté de fil dans la sous-région, tout le monde veut venir s’approvisionner au Burkina ».

Tisseuse dans le quartier Cissin de Ouagadougou, Alizèta Ouédraogo dit ne pas comprendre que le fil est désormais vendu par les commerçants, en lieu et place de la FILSAH. « Les responsables de notre association qui s’approvisionnaient en quantité suffisante de fil chez FILSAH et le redistribuaient à leurs membres, sont dorénavant obligés de l’acheter chez les commerçants », dit-elle. Le DG de la FILSAH, Abdoulaye Nabolé, n’est pas d’avis avec Mme Ouédraogo. Il clarifie que la FILSAH obéit à la loi de la concurrence, en disponibilisant le fil aux grossistes qui le revendent aux demi-grossistes et aux associations des tisseuses. « Nous respectons la loi de la concurrence et comme toute entreprise manufacturière, nous passons par les grossistes et nous faisons la déclaration des impôts en fin d’année », précise-t-il. Ce que confirme Germaine Compaoré, la Secrétaire générale (SG) de la FENATI-BF.

« Du point de vue conformité et vis-à-vis de la loi du marché, FILSAH nous informe qu’elle ne pourra pas nous distribuer le fil directement », laisse-t-elle entendre. Mais c’est en s’appuyant sur cette ‘’fameuse loi’’ qui oblige les tisseuses à se ravitailler chez des commerçants que le fil n’est plus disponible, bien qu’elles garantissent leurs commandes. En effet, souligne-t-elle, les associations membres de la fédération expriment librement leurs besoins sur toute l’étendue du territoire national. Mais au final, point de fil à la hauteur de leurs réquêtes. La tisseuse Salamata Kaboré se convainc que le fil ne reste pas sur le territoire burkinabè et qu’il est aussi vendu au Sénégal, au Ghana et même en Chine. Pour la SG de la FENATI-BF, les femmes du Burkina Faso devraient être satisfaites prioritairement quant à l’acquisition du fil, avant qu’il ne soit vendu à l’extérieur. « Il faut que les commerçants-grossistes priorisent le marché national. Nous sommes des Burkinabè, le fil est burkinabè et nous devons en avoir suffisamment », estime Mme Compaoré.

Quelle est la cause ?

Seulement, une meilleure structuration des organisations de tisseuses pourrait mieux juguler l’absence ou le manque de fil, selon la SG de la FENATI-BF, dans la mesure où, affirme-t-elle, ce ne sont pas toutes les femmes tisseuses qui vivent cette situation liée au déficit du fil. « Aujourd’hui, celles qui sont structurées peuvent bénéficier de la dotation d’une semaine.

Nous ne pouvons même pas prendre 100 tonnes », justifie-t-elle. Germaine Compaoré indique que durant trois mois, les associations structurées n’ont pas eu de problèmes d’approvisionnement du fil. Cependant, relève-t-elle, celles qui travaillent seules et les associations qui n’adhèrent pas à la fédération durant cette période sont confrontées à l’indisponibilité du fil. « Pour le moment, pour bénéficier du fil, il faut être membre d’une association de la fédération de ta région. Sur 450 tonnes, 72 sont à la demande de la structuration », soutient-elle. La SG précise que la FENATI-BF est à pied d’œuvre pour résoudre ce problème avec les commerçants grossistes dans l’optique de trouver une formule, afin qu’ils fournissent le fil aux associations non structurées et aux tisseuses individuelles. Le Directeur général de la FILSAH, Abdoulaye Nabolé, pense que cette crise d’indisponibilité du fil est née du fait que les commerçants et les tisseuses veulent avoir beaucoup de bénéfices. Selon lui, tous les acteurs font de la spéculation. « Pour contrôler le marché, nous avons fait appel aux soi-disants demi-grossistes, qui vendaient à 115 000 F CFA la balle pour comprendre pourquoi cette hausse de prix, alors que nous leur donnons à 87 500 F CFA. Même des présidentes des associations prennent le fil et le revendent plus cher à leurs membres », regrette-t-il.

Le DG de la FILSAH, comme s’il voyait venir cette situation, clarifie que sa structure avait essayé de faire des passerelles avec les femmes, pour juguler la crise, en livrant à la FENATI-BF, en vue d’éviter que les commerçants ne soient pas aspirés par une dynamique de spéculation. Le commerçant-grossiste de fil au grand marché de Bobo-Dioulasso, Kalifa Tapsoba, estime également que « de nombreuses personnes ne jouent pas franc-jeu », sinon, le fil est disponible. Il affirme qu’il y a des non- grossistes qui se sont aussi engagés dans la vente du fil, sous prétexte qu’ils sont dans le tissage, alors qu’ils le revendent. Mme Compaoré explique qu’il faut 3000 balles d’échevettes de fil et 2000 rouleaux de fil par mois pour les tisseuses et les associations qui adhèrent à la fédération. « Nous demandons au total 5000 balles, hormis les autres tisseuses. Si nous évaluons, celles qui n’adhèrent pas à la fédération, doivent être plus nombreuses et à ce niveau il y a un problème », indique-t-elle.

Le marché du fil a évolué

Des pagnes tissés avec le fil burkinabè en vente dans le grand marché de Ouagadougou.

M. Nabolé fait comprendre que la rareté de fil dans la sous-région, fait que tous ceux qui sont dans le secteur, se tournent vers le pays des Hommes intègres pour s’approvisionner. Et beaucoup de personnes selon lui, se sont engagées à travailler avec le fil burkinabè. « Ceux qui font la teinture utilisent le fil et cela constitue un stock qui consomme la quantité de fil produit par FILSAH », explique-t-il. De l’avis du DG, l’Etat est impuissant face à cette situation, parce que dans ce type de commerce traditionnel, la loi sur la concurrence ne peut être appliquée. « C’est la raison pour laquelle nous avons facturé directement les grossistes et livré le fil aux femmes pendant un certain temps », justifie-t-il. Le fabricant de mode dans l’industrie créative, François 1er Yaméogo, pour sa part, estime n’avoir rien à ‘’cirer’’ avec le fil ghanéen. Ce 21 septembre 2022, dans son atelier à Koudougou (région du Centre-Ouest), les pieds des ouvriers battent la cadence sur les pédales des machines. Un bras tire la poignée de la canette et l’autre ramène le ‘’peigne’’. Les ‘’clic clac’’ des machines, le va-et-vient effréné des bobines marquant le rythme d’une musique lancinante, sont la preuve que cet ambassadeur du Faso danfani, est resté dans sa philosophie du ‘’consommons local’’. En donnant sa lecture sur le manque du fil, il fait savoir que la rareté de cette matière première, est due aujourd’hui à la structuration du métier. Pour lui, il y a quelques années, la société FILSAH vendait davantage son fil à l’extérieur.

« L’inédit s’est produit avec l’appel de l’ancien président du Faso, Thomas Sankara, à porter le pagne tissé. Les femmes se sont engagées dans le métier de tissage et la transformation locale a pris un écho. Le régime de l’ex- président du Faso, Roch Kaboré, a lui aussi, bien fait la promotion du Faso danfani. La spécialisation et la professionnalisation de l’artisanat entraine la segmentation du métier », révèle-t-il. A l’entendre, le marché du fil a évolué parce qu’il y a des acteurs qui achètent le fil, le teignent et le revendent à l’étranger. « Ce type de business, qui pénalise la transformation locale, peut aussi justifier le manque sur le marché national car ces métiers n’existaient pas », suppose-t-il. L’autre piste probable, pouvant expliquer l’indisponibilité du fil sur le marché aux dires du directeur général de la FILSAH, Abdoulaye Nabolé, est que depuis plus de deux ans, il y a une évolution de la consommation du Faso danfani.

Le directeur régional en charge du commerce des Hauts-Bassins, Sobkédo Somé, pense que la dynamique est venue à la suite de la mise à disposition des métiers à tisser aux femmes. Ceci a contribué à renforcer la capacité de production de ces femmes avec les actions de promotion, des foires et avec la politique du « consommons local », qui a suscité de l’engouement pour le pagne tissé. La SG de la FENATI-BF, Germaine Compaoré, affirme que pour les organisations des tisseuses du Faso danfani, le cahier des charges est clair. Il faut utiliser, indique-t-elle, le fil burkinabè pour confectionner le pagne labélisé. « En principe, on ne peut pas utiliser le label avec d’autres fils. Quand le ministre de l’artisanat en son temps le disait, cette initiative était de renforcer la capacité de production de FILSAH », souligne-t-elle. Pour sortir de cette crise de manque de fil au Burkina Faso, le directeur régional en charge du commerce, Sobkédo Somé, conseille aux associations des différents corps de métiers, de discuter avec les grossistes pour trouver l’origine du problème. François 1er Yaméogo, se convainc que la production du fil n’a pas ralenti à FILSAH et elle continue de produire une quantité élevée. Il propose de réguler d’abord le secteur, en suivant la traçabilité dans la vente à tous les niveaux. « Un commerçant qui achète le fil, doit pouvoir donner la traçabilité de son achat et en cas de manque, l’on saura si le fil reste au Burkina ou bien s’il est exporté, parce que le fil teint a plus de valeur ajoutée à l’étranger », fait-il remarquer.

Wamini Micheline OUEDRAOGO

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