À travers l’Afrique, les gouvernements et les investisseurs accélèrent les projets de construction ou de réhabilitation de raffineries, d’usines de traitement du gaz, de complexes pétrochimiques, de pipelines et de terminaux de stockage afin de stimuler l’industrialisation et de réduire les importations de carburants et de produits finis. Toutefois, à ce stade, le continent manque du capital humain qualifié nécessaire pour exploiter, gérer et pérenniser ces installations, et pour obtenir les résultats économiques attendus à long terme sans dépendre fortement des expatriés.
Le plus grand risque pour l’Afrique dans la quête de la sécurité énergétique n’est ni le financement, ni la technologie, ni les ressources naturelles. Il réside dans l’absence d’un vivier structuré de talents capables de gérer efficacement et de manière rentable les actifs industriels du continent. À mesure que l’Afrique développe ses infrastructures, elle doit parallèlement former de manière systématique les personnes qui les exploiteront avec succès dans les décennies à venir.
Le capital humain comme facteur de risque d’investissement
Les projets en aval sont généralement conçus avec des horizons d’investissement allant de 10 à 20 ans, voire plus. Ces actifs nécessitent des compétences hautement spécialisées en ingénierie, exploitation, gestion de la sécurité, conformité environnementale et systèmes numériques de surveillance. Cependant, les professionnels africains qui dirigent initialement ces projets peuvent partir à la retraite ou évoluer vers d’autres horizons en quelques années. Sans planification structurée de la relève et développement des compétences, rien ne garantit que la prochaine génération de professionnels africains disposera de l’expertise requise.
Ce défi est particulièrement visible dans le secteur du raffinage. Bien que l’Afrique détienne environ 8 % des réserves mondiales de pétrole, elle reste fortement dépendante des importations de produits pétroliers raffinés. De nombreuses raffineries fonctionnent en dessous des niveaux d’efficacité mondiaux, avec des taux d’utilisation d’environ 40 %, contre plus de 70 % au niveau mondial. Les arrêts d’unités pour des raisons opérationnelles y sont également plus fréquents.
Si le vieillissement des infrastructures et les contraintes financières sont des préoccupations majeures, la pénurie de compétences au sein de la main-d’œuvre opérationnelle constitue un facteur silencieux mais déterminant. L’exploitation des raffineries exige une expertise en optimisation des procédés, fiabilité des équipements, gestion de la sécurité et systèmes numériques complexes de contrôle. Lorsque ces compétences font défaut, l’efficacité diminue et les risques opérationnels augmentent.
Pour les investisseurs, cela crée une incertitude. Les projets énergétiques à forte intensité de capital reposent sur une capacité opérationnelle stable sur plusieurs décennies. En l’absence d’un vivier de talents durable, le risque perçu des investissements à long terme augmente considérablement. Autrement dit, le capital humain n’est pas seulement une question de main-d’œuvre : c’est un facteur de risque d’investissement.
Enseignements de la pandémie de COVID-19 et capacité locale
La pandémie de COVID-19 a illustré les risques liés à la dépendance aux compétences externes. Les restrictions de déplacement ont perturbé les chaînes d’approvisionnement et la mobilité des experts techniques, ralentissant ou arrêtant de nombreux projets énergétiques en Afrique. Les installations dépendantes d’ingénieurs expatriés ont eu du mal à maintenir leurs opérations.
En revanche, les projets reposant sur une forte expertise locale ont montré une plus grande résilience. Les opérations où les ingénieurs et techniciens africains étaient pleinement intégrés ont mieux résisté aux perturbations mondiales.
Le continent reste encore trop dépendant des quotas d’expatriés. Si le transfert de connaissances internationales demeure utile, la durabilité à long terme exige le développement de professionnels locaux maîtrisant à la fois les systèmes techniques et les réalités opérationnelles régionales.
Pour l’Afrique, il ne s’agit pas seulement de localisation de la main-d’œuvre, mais d’un impératif stratégique pour atteindre la souveraineté économique, la sécurité énergétique et la compétitivité industrielle.

Population jeune et paradoxe des compétences
L’un des plus grands atouts de l’Afrique est que près de 60 % de sa population a moins de 25 ans, constituant la plus grande réserve de main-d’œuvre émergente au monde. Avec une formation adéquate, cette génération pourrait être le socle de la transformation industrielle du continent. La transition énergétique mondiale devrait créer des millions d’emplois dans la production d’énergie, les infrastructures et la gestion numérique.
Cependant, sans investissements ciblés dans la formation et le renforcement des capacités, cet avantage démographique pourrait être perdu.
Malgré une population jeune et nombreuse, les entreprises africaines peinent à recruter des professionnels qualifiés dans des domaines techniques spécialisés. Plusieurs obstacles structurels expliquent ce paradoxe.
D’abord, les formations académiques ne correspondent pas toujours aux besoins de l’industrie, laissant de nombreux diplômés sans expérience pratique. Ensuite, il existe une pénurie de profils spécialisés, notamment en contrôle avancé des procédés, fiabilité des équipements et planification des arrêts d’unités. De plus, la fuite des cerveaux persiste, les talents migrent vers des marchés plus attractifs. Enfin, le manque de coordination entre universités, industrie et pouvoirs publics entraîne des initiatives fragmentées.
Le résultat est un cercle vicieux : les entreprises peinent à recruter, tandis que les diplômés peinent à trouver un emploi. Rompre ce cycle nécessite une collaboration systémique.
Intelligence artificielle et main-d’œuvre du futur
L’essor de l’intelligence artificielle et des technologies numériques ajoute une nouvelle dimension à ce défi. Les infrastructures énergétiques modernes reposent de plus en plus sur des systèmes numériques, la maintenance prédictive et l’analyse de données en temps réel.
Ces évolutions exigent des professionnels combinant compétences en ingénierie et en numérique. L’IA peut également soutenir le développement des compétences via des plateformes d’apprentissage adaptatif et des outils d’analyse des besoins en formation.
Cependant, elle entraîne aussi une hausse de la demande énergétique, notamment à travers les centres de données, posant de nouveaux défis environnementaux.
Les programmes de formation doivent donc intégrer ingénierie énergétique, analyse de données et durabilité environnementale.
Le rôle de l’ARDA dans le développement des compétences
Combler le déficit de compétences nécessite une collaboration étroite entre industrie, gouvernements et universités. L’ARDA joue un rôle clé en promouvant le développement du capital humain à l’échelle continentale.
À travers ses dialogues industriels, forums techniques et interactions avec les décideurs, l’ARDA encourage l’alignement entre formation académique et besoins opérationnels. Ses plateformes, notamment la conférence annuelle ARDA Week, réunissent régulateurs, opérateurs et chercheurs pour échanger sur les enjeux du secteur.
Des initiatives comme l’École de formation ARDA à Abidjan contribuent également à renforcer les capacités techniques nécessaires.
Les compagnies pétrolières, entreprises d’ingénierie et fournisseurs technologiques doivent collaborer avec les universités pour concevoir des programmes adaptés aux réalités industrielles. Des rotations professionnelles et des simulateurs avancés peuvent améliorer l’apprentissage pratique.
Le développement professionnel doit être continu, et non ponctuel. Il est aussi essentiel de promouvoir des pratiques efficaces de recrutement, de mentorat et de planification de la relève.
Les investisseurs doivent intégrer le développement des compétences dans leurs projets, et les entreprises doivent considérer la formation interne comme un levier stratégique au même titre que le financement ou la technologie.
À terme, l’objectif est de bâtir un réseau continental d’excellence technique capable de produire des professionnels compétitifs à l’échelle mondiale.
Sans investissement durable dans le capital humain, l’Afrique risque de construire des infrastructures qu’elle ne pourra ni exploiter pleinement ni développer. Mais avec des écosystèmes de formation solides, elle peut transformer son avantage démographique en atout stratégique.
Les industries ne façonnent pas les hommes — ce sont les hommes qui façonnent les industries. L’avenir industriel de l’Afrique dépend de cette réalité.
Anibor Kragha, Secrétaire exécutif,
Association africaine des raffineurs et distributeurs (ARDA)






