Migration saisonnière des roussettes à Manga: un rendez-vous annuel teinté de mystère

Les roussettes ont déjà envahi quelques arbres de la cour du chef de canton de Manga.

Chaque année, Manga, chef-lieu de la région du Nazinon, devient le théâtre d’un phénomène aussi spectaculaire qu’inexpliqué : le déferlement massif de roussettes. D’où viennent ces chauves-souris géantes et vers quel horizon s’évanouissent-elles à la fin de la saison ? Nul ne le sait. Plus intrigant encore, ces mammifères boudent le reste de la ville pour s’installer exclusivement dans trois lieux hautement symboliques : la cour du chef de canton, la direction provinciale des Eaux et forêts et la paroisse de l’église catholique. Face à ce qui s’apparente à un mystère annuel, les populations tirent la sonnette d’alarme et souhaitent un véritable suivi écologique.

​Ce lundi 15 juin 2026, des grincements de roussettes tranchent avec le calme qui règne à la cour du chef de canton de Manga, chef-lieu de la région du Nazinon. Ces mammifères s’agrippent massivement aux branches des arbres. Au moindre bruit, l’ambiance change. La colonie, jadis totalement immobile, s’agite soudainement. Elle se disperse bruyamment dans les airs. Ces créatures règnent en véritables maîtres des lieux. Elles ont choisi de s’installer chez le chef de canton, Naaba Kiiba II, un haut lieu chargé de symboles et d’histoires. « Ce sont des amis du chef », lance le Ranagr-Nabikienga, notable du chef de canton.

Un greffon pousse sur le tronc d’un autre arbre suite à une graine déposée par les roussettes.

La migration saisonnière des roussettes se fait chaque année, précisément entre les mois de juin et de juillet. Des colonies entières déferlent sur la ville. Pour le notable chargé des affaires foncières, ce choix n’est pas un fait du hasard. La cour du chef de canton de Manga, assure-t-il, est un lieu sacré où le pardon occupe une place de choix. Ce notable croit savoir que c’est pour cette raison que ces mammifères s’y établissent à chaque voyage. Le notable chargé des affaires foncières du chef est formel. « Les roussettes ne constituent aucun danger pour leurs hôtes humains », se convainc-t-il. Cette migration annuelle éveille fortement la curiosité des habitants. Les roussettes ciblent uniquement trois sites symboliques dans toute la ville.

Il s’agit de la cour du chef de canton, de la direction provinciale des Eaux et forêts et de la paroisse de l’église catholique. La ville possède pourtant de nombreux autres arbres. Pourquoi ce choix restrictif ? Pour comprendre ce mystère, il faut interroger les garants de la tradition et les forestiers. ​Pour le Ranagr-Nabikienga, la présence des chauves-souris dans la cour du chef de canton de Manga n’a rien d’anodin. Ici, soutient-il, elles se savent en parfaite sécurité. Ce notable martèle que ces animaux sont intouchables. Les autorités traditionnelles protègent fermement la colonie. Toute tentative d’abattage est réprimée sévèrement. Le Ranagr-Nabikienga compare la situation à celle d’un humain poursuivi par un danger et qui trouve refuge chez le chef. « Il est venu demander pardon, on ne doit pas livrer cet hôte à son ennemi », se défend-il. Le phénomène reste entouré d’un mystère profond. Le notable Ranagr-Nabikienga est séduit par l’attitude de ces mammifères qui se comportent curieusement comme des êtres humains. « Elles ne se dirigent jamais vers les concessions de personnes rancunières », souligne-t-il.

L’eau de bienvenue aux roussettes

Le Baloum Naaba de Manga déclare : « le poids de la colonie affaiblit les arbres qui finissent par s’effondrer ».

​Le Baloum Naaba, un autre notable du chef de Manga, confirme pleinement les propos du Ranagr Nabikienga. La cour du chef de canton représente, à son avis, la porte d’entrée historique de la ville. Les roussettes semblent avoir intégré cette tradition ancienne. Dans cette enceinte sacrée, les chauves-souris reçoivent un traitement empreint de bienveillance. A l’arrivée de la colonie, un rituel unique se met en place. La première épouse du chef vient accueillir ces animaux avec le « zoom-koom », la boisson de bienvenue, comme le veut la tradition.

Leur migration à Manga remonte à une époque récente. Pour les notables, ce phénomène a commencé il y a environ sept ans. A la direction provinciale des Eaux et forêts du Zoundwéogo, on fait le même constat. Cependant, le Directeur provincial (DP), Adama Kalmogo 2e Jumeau, avoue ignorer leur provenance exacte. Au tout début, une partie de la colonie avait élu domicile au Parc national Kaboré-Tambi. Entre-temps, les roussettes ont rapidement renoncé à cet endroit, devenu une source d’insécurité à cause des attaques répétées des populations. Le Ranagr-Nabikienga dit également ignorer d’où surgissent ces créatures géantes. De plus, note-t-il, aucun signe ne semble annoncer leur arrivée. Les roussettes apparaissent à l’improviste et repartent de la même manière.

On se lève un matin et elles occupent les arbres. Un autre matin, elles sont toutes reparties

Le responsable des jeunes assure que la chasse aux roussettes est strictement interdite à Manga.

vers leur mystérieuse destination. ​Pourtant, le responsable des jeunes du palais constate un évènement étrange : « quelques individus restent sur place après le départ massif de la colonie ». Derrière ce comportement se cache un acte de reconnaissance. Selon le responsable des jeunes, ces individus veulent remercier leur hôte de la qualité de l’accueil avant de s’en aller. Le traitement des roussettes varie selon les lieux.

Le Baloum Naaba se souvient d’une année où les roussettes avaient envahi toute la ville en grand nombre. Des enfants, armés de lance-pierres, s’adonnaient à cœur joie à leur traque dans la nature. Des bêtes furent abattues. Suite à cet épisode, l’instinct de survie a poussé les roussettes à ne plus s’établir n’importe où. Aujourd’hui, la jeunesse veille désormais au grain. Les riverains du palais n’hésitent pas à interpeller les fauteurs de troubles et à confisquer leurs armes de fortune.

Le responsable des jeunes reconnait avoir appréhendé et châtié plusieurs enfants qui s’évertuaient à chasser des roussettes aux alentours de la cour du chef de canton. Cette sanction exemplaire a servi de leçon aux autres. Depuis lors, se réjouit-il, aucun enfant n’ose s’attaquer à ces mammifères volants. Mieux, les anciens chasseurs arrêtés sensibilisent aujourd’hui leurs camarades à protéger ces roussettes. Le Baloum Naaba, très remonté contre cette pratique, se veut clair: « les chasseurs de roussettes ne sont plus assez fous pour s’aventurer dans la cour du chef de canton».

Les causes probables de la migration

Le DP des Eaux et forêts du Nahouri, Daouda Traoré, s’est dit surpris de voir d’importantes colonies de roussettes envahir la ville de Pô l’année passée.

​A la direction provinciale des Eaux et forêts du Zoundwéogo, les roussettes sont également accueillies à bras ouverts. Le DP Adama Kalmogo relève que ces mammifères savent qu’aucun danger ne les guette dans ce service public. Mieux encore, ajoute-t-il, ces animaux recherchent avant tout la quiétude. C’est pourquoi, souligne-t-il, ils s’installent uniquement là où ils se sentent protégés. Toutefois, prévient-il, quand le plus grand nombre arrive, la cohabitation avec les humains devient difficile. Personne ne peut prendre l’air sous les arbres à cause des déjections permanentes.

​Le DP Adama Kalmogo avance plusieurs hypothèses pour justifier cette migration saisonnière. D’après ses analyses, les roussettes se déplacent pour trouver de meilleures conditions écologiques. Parmi celles-ci, on retient le facteur alimentaire, notamment lorsque les ressources de leur zone d’origine commencent à se raréfier. A cela, s’ajoute celui de la reproduction. A l’entendre, la colonie recherche une zone de repos idéale pour se reproduire. D’après M. Kalmogo, la raison reproductive reste la plus probable dans le Nazinon. Car, fait-il remarquer, le cycle biologique des roussettes montre que leur période d’arrivée coïncide parfaitement avec celle de la reproduction.

Le DP Adama Kalmogo précise, en outre, que cette migration est minutieusement organisée. Le troisième site d’accueil de ces animaux suit la même dynamique. A la paroisse de Manga, l’église catholique voit affluer ces hôtes chaque année avec surprise. Les prêtres de la paroisse pensent également que la sécurité offerte par ce lieu de culte constitue la cause principale de cette installation.

Pour le Ranagr-Nabikienga, les roussettes s’établissent chez le chef parce que leur sécurité y est bien assurée.

​Dans la cour boisée de la direction provinciale, un phénomène biologique frappe les regards. Les arbres semblent porter des greffons artificiels. De jeunes plants d’espèces végétales variées poussent directement sur les branches ou sur les troncs des arbres adultes. Le DP Adama Kalmogo 2e Jumeau affirme que certaines espèces se développent sans nuire à l’hôte. D’autres, en revanche, regrette-t-il, parasitent gravement la plante-mère. Les forestiers prennent alors des dispositions techniques pour élaguer ces plantes parasites afin de sauver les arbres d’origine.​

En saison pluvieuse, la concentration des roussettes atteint son paroxysme. Les déjections coulent de façon continue. S’asseoir à l’ombre devient impossible sans se salir. Pourtant, les agents forestiers considèrent ces déjections comme un excellent fertilisant naturel. Elles permettent la régénération efficace des écosystèmes locaux. A en croire le DP des Eaux et forêts du Zoundwéogo, les roussettes agissent comme des pollinisateurs majeurs et des agents de dissémination des graines. Elles consomment des fruits et dispersent les semences pendant leur vol. M. Kalmogo attribue l’apparition de nouvelles espèces végétales inédites dans son service à ce phénomène migratoire.

L’agent forestier Issaka Ouédraogo l’atteste. Durant leurs mouvements nocturnes, assure-t-il, une partie de leur nourriture tombe au sol. Malgré ces bienfaits, ces mammifères occasionnent de lourds dégâts sur les arbres. Le poids cumulé des colonies massives les affaiblit énormément. Ce phénomène provoque la cassure des branches et parfois l’effondrement total de l’arbre récepteur. A l’entrée de la cour du chef de canton de Manga, ce problème est visible. Plusieurs arbres sont morts à cause de cette surcharge. Seules les

Selon le DP des Eaux et forêts du Zoundwéogo, Adama Kalmogo 2e Jumeau, les roussettes s’installent là où elles se sentent protégées.

souches demeurent. Le Baloum Naaba soutient que le grand nombre d’animaux agrippés finit par faire céder les branches, entraînant la mort irréversible de l’arbre. Le DP Adama Kalmogo 2e Jumeau reconnait ce lourd impact environnemental. Conscients de cela, les notables, appuyés par la direction provinciale des Eaux et forêts, procèdent à une reforestation de l’espace en remplaçant systématiquement les arbres détruits par de nouvelles plantations.

Des perturbations de la fourniture d’électricité

​Les dégâts causés sur les arbres par les roussettes ne sont que la face visible de l’iceberg. D’autres destructions non moins importantes sont également enregistrées à travers la ville. Ces animaux perturbent également les infrastructures technologiques de Manga. Elles provoquent d’importantes pannes d’électricité sur le réseau de la Société nationale d’électricité du Burkina (SONABEL). Les chauves-souris s’agrippent directement aux lignes de haute tension et aux transformateurs électriques. Ces contacts provoquent des courts circuits violents et des amorçages qui coupent instantanément le système. Des agents de la nationale de l’électricité confient que ces incidents sont devenus monnaie courante à Manga.

Les roussettes se dispersent dans les airs lorsqu’elles sont dérangées.

Les coupures d’électricité surviennent brusquement, principalement aux heures crépusculaires et au petit matin. ​Ces incidents électrocutent les animaux et endommagent gravement le matériel de la SONABEL. Les isolateurs se détériorent et des incendies peuvent se déclarer dans les postes de distribution. Pour minimiser les impacts, la SONABEL applique des mesures préventives rigoureuses parmi lesquelles, le fourreautage des installations sensibles. ​Les techniciens recouvrent les câbles stratégiques avec des tubes isolants. Cela empêche tout contact direct avec le corps des animaux. En cas de coupure avérée, les équipes de la SONABEL se mobilisent pour une maintenance nocturne d’urgence. Elles s’emploient également à retirer les dépouilles carbonisées des lignes avant de rétablir le courant pour les abonnés.

​Le DP des Eaux et forêts du Zoundwéogo rappelle un autre danger. Les roussettes constituent une source potentielle de maladies transmissibles. Elles représentent, selon lui, des réservoirs naturels de plusieurs zoonoses graves. Les spécialistes de la santé

Cet arbre (au milieu) n’a pas survécu à la surcharge des roussettes.

expliquent que la transmission à l’homme s’effectue par contact direct avec les fluides de l’animal, par la consommation de viande mal cuite ou par l’ingestion d’aliments souillés par leurs déjections. Les principales pathologies redoutées sont le virus Nipah, le virus de Marburg et la fièvre hémolytique. ​L’interdiction de consommer la chauve-souris au Burkina Faso reste ponctuelle et régionale. Dans certaines régions, des gouverneurs ont déjà pris des décisions strictes dans ce sens.

Au quotidien, les roussettes se déplacent rarement dans la journée. Le Baloum Naaba souligne que lorsqu’elles envahissent la ville en plein jour, c’est le signe certain que quelqu’un les a dérangées dans leur abri. Dès qu’ils constatent cette dispersion inhabituelle, les agents forestiers enfourchent leurs motos et se rendent sur les lieux pour identifier la cause de la perturbation. La population soutient activement ce combat en veillant jour et nuit sur les mammifères. A Manga, la roussette ne représente pas un totem pour les habitants. Sa consommation n’est pas interdite par les coutumes. Malgré l’absence de barrière, le chef de Manga interdit formellement la consommation de ces animaux sur son territoire. Manga n’est pas un cas isolé en matière d’invasion des roussettes.

A Pô, dans la province du Nahouri, le phénomène prend de plus en plus de l’ampleur et suscite de vives inquiétudes au sein des populations. Le DP des Eaux et forêts du Nahouri, le commandant Daouda Traoré, partage les mêmes conclusions que son collègue du Zoundwéogo. Il pense que ces déplacements saisonniers s’expliquent par la recherche de nourriture, de zones de repos et de sites de reproduction. Le commandant Daouda Traoré précise d’emblée qu’il s’agit pour l’instant d’une forte supposition, étant donné qu’aucune étude scientifique n’a été réalisée en la matière.

Le notable chargé des affaires foncières du palais de Manga : 
« les chasseurs de roussettes ne s’aventurent plus dans la cour du chef de canton ».

Dans le Nahouri, ces mammifères causent également de nombreux délestages électriques. Le commandant Daouda Traoré rapporte que selon certaines indiscrétions, la chaleur dégagée par les animaux au retour de leurs activités les pousse à s’approcher des fils électriques, provoquant des courts circuits et leur électrocution immédiate. En somme, le DP Adama Kalmogo 2e Jumeau lance un appel pressant à la population de Manga. Il exhorte les citoyens à appuyer les services techniques pour préserver ces mammifères. Ces animaux jouent un rôle écologique fondamental pour l’environnement, alors qu’ils sont déjà en voie de disparition dans plusieurs contrées.

Ouamtinga Michel ILBOUDO

omichel20@gmail.com


Vivement des GPS pour la traçabilité des roussettes

​Personne ne sait exactement d’où viennent les roussettes de Manga. Personne ne sait non plus où elles se réfugient après leur départ de la région. Face à ce mystère, les forestiers souhaitent un véritable suivi scientifique. ​Des solutions techniques existent aujourd’hui grâce aux nouvelles technologies de l’information et de la communication. L’utilisation de ces outils permettrait de suivre avec précision leurs mouvements migratoires et de cartographier leurs trajets. Les spécialistes préconisent l’utilisation de balises GPS adaptées sous forme de colliers légers. Selon la méthode décrite par le DP des Eaux et forêts du Zoundwéogo, Adama Kalmogo 2e Jumeau, la procédure reste accessible. Il suffit de capturer quelques individus au sein de la colonie. Les agents installent ensuite le système de traçage électronique sur les sujets retenus avant de les relâcher. Grâce à ce dispositif, les services techniques recevront de manière progressive leur position géographique exacte à des intervalles de temps réguliers. Cette application technologique permettra enfin de tracer avec exactitude le parcours complet des roussettes.

O.M.I