Corridor 1 des éléphants dans le Nahouri: la pression anthropique, source de conflits permanents

Lors de leur passage, les éléphants causent parfois des dégâts dans les champs des riverains.

Entre les communes de Guiaro et de Pô, dans le Nahouri, une bande forestière de 4 500 hectares (ha) fait l’objet de convoitise aussi bien des animaux (domestiques et sauvages) que des humains. Cette portion de terre, négociée auprès des populations locales dans les années 2000, constitue un couloir écologique permettant aux éléphants de faire la jonction entre les forêts du Parc national Kaboré Tambi (PNKT) et du Ranch de Nazinga. Mais jusqu’à ce jour, les empiètements du corridor, allant du front agricole au pastoralisme, continuent malgré les sensibilisations. De ces actes, naissent fréquemment des conflits hommes-faune, liés parfois aux dégâts causés par les pachydermes sur les cultures.

La campagne agricole humide bat son plein dans la province du Nahouri. Ce mercredi matin du 17 juin 2026, la ville de Pô (chef-lieu de la province) reçoit une forte pluie pendant des heures, empêchant les habitants de vaquer librement à leurs occupations. Le lendemain, nous embarquons pour Guiaro, une commune rurale située à l’Ouest, à près de 40 kilomètres (km) de là. Tout au long du trajet, des agriculteurs sont à la tâche dans leurs champs. Mais juste après Kadro, un hameau de cultures relevant du village de Oualème, à environ 15 km de Guiaro, le décor change. Un écran de végétaux se dresse de part et d’autre de la voie. Nous sommes dans une forêt. Une pancarte géante indique qu’il s’agit d’un couloir de migration des éléphants. A vue d’œil, aucune activité humaine ne se mène à l’intérieur.

L’entrée du corridor est matérialisée par un panneau et une pancarte, recommandant la prudence.

Cet espace constitue le corridor 1 du complexe écologique Pô-Nazinga-Sissili (PONASI), une bande de terre protégée de 4 500 hectares (ha) qui relie le Parc national Kaboré Tambi (PNKT) à la forêt classée du Ranch de gibier de Nazinga. Selon le Directeur provincial (DP) des Eaux et forêts du Nahouri, Daouda Traoré, ce couloir de migration est vital pour les éléphants et la grande faune, parce qu’il leur permet de se déplacer entre les deux biotopes et mieux, de se reproduire. La préservation de la biodiversité, le maintien de la fonction écologique et le renforcement de la couverture végétale sont, entre autres, les avantages du couloir naturel énumérés par le commandant des eaux et forêts Daouda Traoré. « Le corridor contribue aussi à réduire les conflits entre les humains et les animaux sauvages, parce que plus ceux-ci ont de l’espace pour se déplacer, moins ils sont agressifs », estime-t-il. A l’entendre, la création du couloir des éléphants est partie du constat que les deux aires protégées, notamment le PNKT et la forêt de Nazinga, ne sont pas assez distantes l’une de l’autre (environ 18 km), alors qu’il n’y a pas de passage permettant aux animaux de rallier ces deux massifs forestiers.

Divers types d’agressions

Après la mise en place de ce corridor, large d’environ 3 km, dans les années 2000, le défi majeur qui se pose reste sa sécurisation. Un exercice qui n’est pas toujours aisé. Nonobstant les efforts consentis pour la surveillance régulière, la pression anthropique est

Le DP des Eaux et forêts du Nahouri, Daouda Traoré : « le corridor contribue à réduire les conflits entre les humains et les animaux sauvages ».

de plus en plus forte sur le couloir des éléphants. Divers types d’agressions sont constatés ci et là. Le DP Traoré cite en exemples l’extension des terres agricoles, le pacage des animaux, la collecte excessive des ressources naturelles, surtout les Produits forestiers non ligneux (PFNL), la coupe du bois vert et, par moments, les feux de brousse incontrôlés. Ses propos sont corroborés par le chef de service départemental des Eaux et forêts de Guiaro, Benjamin Ouédraogo, qui souligne que la gestion du corridor est particulièrement complexe, à cause de l’absence d’un statut juridique approprié. Il précise que c’est une portion de terre qui a été négociée auprès des populations pour le passage des éléphants entre les forêts classées. Sa reconnaissance officielle n’est pas encore effective. Le lieutenant Benjamin Ouédraogo évoque une cohabitation parfois difficile avec les populations riveraines dont les besoins s’accroissent de jour en jour.

Ousmane Zagré, producteur à Kadro, a failli quitter le village à cause des dégâts des pachydermes sur ses cultures.

Ce 18 juin, nous faisons le constat de quelques empiètements dans le corridor, dans les environs de Kadro. La bourgade est à 1 km à peine du couloir des pachydermes. La plupart de ses habitants ont leurs champs contigus à la forêt. Il est parfois difficile de distinguer les limites réelles de celle-ci. En l’absence de zone tampon, les cultures et les arbres du corridor s’entremêlent. Des animaux domestiques tels que les ânes, les bœufs de labour, les chèvres et les moutons se retrouvent dans le couloir. Attachées à leurs cordes, ces bêtes profitent de l’herbe fraîche du sous-bois. Par endroits, ce sont des troupeaux entiers de bœufs en pacage ou en divagation qui sont aperçus.

Soudain, des usagers de la route traversant le corridor font demi-tour et filent à vive allure. Renseignement pris, il s’agit d’un troupeau d’éléphants qui rôde dans les parages. L’adjudant des eaux et forêts Moussa Béogo, en service au poste forestier de Kadro, confie qu’il ne peut pas passer deux jours sans croiser des pachydermes arpentant le couloir. Cette fois-ci, ils sont à peine visibles derrière les broussailles.

L’adjudant Béogo soutient que la présence des animaux domestiques dans le corridor est illégale mais fréquente. « En temps normal, je devrais déloger ces animaux de la forêt. Mais où vais-je les conduire, puisque tout autour, ce sont des champs ? », s’interroge-t-il. Outre cette difficulté, il y a aussi le fait qu’il soit seul au poste aujourd’hui. Ce qui l’empêche d’agir avec efficacité. Fait marquant, tous les troupeaux de bœufs aperçus sont sans pâtre. Généralement, informe M. Béogo, c’est quand les animaux sont appréhendés par les forestiers que les propriétaires se dévoilent.

Abouga Assiré, chef de terre de Oualème : « les animaux domestiques ne sont pas aussi épargnés des attaques des éléphants ».

Ousmane Zagré est agriculteur à Kadro. Une partie de son champ a été engloutie par le corridor et l’autre se retrouve nez à nez avec la forêt. Il dit n’avoir plus suffisamment d’espace pour cultiver, à plus forte raison faire paître ses bêtes. « C’est pourquoi, je suis obligé d’attacher mes bœufs de labour dans la forêt », justifie-t-il. Abouga Assiré est le chef de terre de Oualème. Sa concession est située à quelque 200 mètres du corridor. Son champ n’a presque pas de frontière avec la forêt. A chaque hivernage, raconte-t-il, ses animaux n’ont pas le choix que de se retrouver dans le couloir des éléphants pour brouter. En ce moment, avance-t-il, le risque de tomber dans la nasse des forestiers et de payer des amendes est très élevé.

Des conflits récurrents hommes-faune

A l’image de Ousmane Zagré et de Abouga Assiré, ils sont nombreux les agriculteurs qui côtoient le corridor pour produire. Cette promiscuité n’est pas sans désagréments pour eux. Les conflits hommes-faune ne manquent pas. L’ancien président du Conseil villageois de développement (CVD) de Oualème, Daniel Nissa, rappelle que le problème est crucial pendant la saison des pluies où les dégâts des éléphants sur les cultures sont légion. Ousmane Zagré l’a déjà appris à ses dépens. « Une année, mon champ de mil a été

Nombre de champs de cultures se retrouvent nez à nez avec la forêt.

dévasté par les éléphants. Les forestiers ont fait le constat mais je n’ai pas été dédommagé. Tellement choqué, j’ai failli quitter le village. Mais comme les cultures étaient au stade de montaison, il y a eu des repousses et, à ma grande surprise, j’ai récolté plus que d’habitude », témoigne-t-il. Il y a 5 ou 6 ans de cela, mentionne M. Zagré, les producteurs dormaient dans leurs champs pour surveiller, parce que les préjudices étaient fréquents. « Comme les éléphants sont de grands animaux, une fois dans un champ, rien ne reste après leur passage. Parfois, ils peuvent être plus de 20 dans un même troupeau », détaille Baba Zerbo, producteur semencier à Kadro. Outre les dégâts des cultures céréalières et quelques fois des arbres fruitiers, note le chef du village de Oualème, Apitié Nebié, il y a la psychose créée par les pachydermes au sein des habitants. Leur rencontre suscite un effroi énorme, même s’ils ne sont pas tous agressifs. Madeleine Inbga, ménagère à Kadro, déclare qu’elle a maintes fois rencontré des éléphants dans le corridor lors de la cueillette des PFNL. Mais à son avis, c’est lorsqu’il y a des éléphanteaux à leurs côtés qu’ils deviennent agressifs. M. Assiré, lui, signale que des animaux domestiques sont parfois tués par ces mammifères géants.

Nombre de producteurs victimes de dégâts des éléphants, notamment sur les cultures, se plaignent de n’avoir jamais été dédommagés jusqu’à ce jour. « A chaque destruction de mon champ, je signale mais je n’ai jamais eu gain de cause », se lamente M. Assiré. Même remarque chez Baba Zerbo qui soutient que les constats sont régulièrement faits par des agents forestiers mais le dédommagement tant attendu tarde à voir le jour.

Kaba Mamouna Doumombou, ménagère à Kadro : « nous ne pouvons plus accéder à la forêt pour cueillir des PFNL ».

Ces soucis signalés par les communautés riveraines sont confirmés par les forestiers. Le lieutenant Benjamin Ouédraogo, reconnait qu’il y a parfois des incursions d’éléphants dans les champs, avec à la clé des dégâts de cultures. Seulement, fait-il remarquer, ces exploitations agricoles sont face à face avec le corridor et ne laissent aucune marge de manœuvre aux animaux sauvages. « Nous sensibilisons les producteurs pour qu’ils reculent un peu mais beaucoup évoquent le manque de terres cultivables », informe M. Ouédraogo. Alors qu’à l’écouter, une zone tampon d’au moins 100 mètres (m) de largeur devrait être observée autour du corridor. Cette règle semble être foulée aux pieds. Pourtant, indique le forestier, des dédommagements existent bel et bien en cas de dégâts d’animaux sauvages. Seulement, il y a des conditions à remplir pour en être bénéficiaire. Le DP Daouda Traoré rappelle que l’exploitant victime doit avoir respecté une distance raisonnable d’un kilomètre avant de prétendre à l’indemnisation, après évaluation du préjudice. « Depuis un certain temps, l’Etat s’est engagé à indemniser toutes les victimes de dégâts d’animaux sauvages. Il y a deux semaines de cela, une équipe du Fonds d’intervention pour l’environnement (FIE) était dans nos locaux pour désintéresser des victimes », clarifie-t-il.

L’absence de statut juridique

Apitié Nébié, chef de Oualème : « nous apprécions la création du corridor mais les éléphants nous dérangent ».

En attendant, ce sont des techniques de refoulement qui sont enseignés aux producteurs afin de dissuader les pachydermes. Cela se fait, dévoile le lieutenant Benjamin Ouédraogo, à travers l’émission de bruits de barriques, de bidons, de tam-tams, etc., la pose de fils barbelés ou la culture de plantes répulsives comme le piment. Mais apparemment, les éléphants se sont accommodés avec ces astuces, aux dires du forestier. Il témoigne que l’an passé, un éléphant a fait des dégâts dans un jardin à Pô où il a mangé du piment.

Les populations riveraines reconnaissent l’importance du corridor aussi bien pour elles et les animaux que pour l’équilibre écologique. Pour Daniel Nissa, c’est un joyau bénéfique, parce qu’on y trouve le bois de chauffe, certaines plantes en voie de disparition pour la pharmacopée ainsi que des PFNL comme le karité et le néré. Il se réjouit également des pluies abondantes qui tombent dans sa zone, grâce à la réserve forestière. C’est aussi l’avis de Ousmane Zagré qui estime que ses rendements agricoles annuels sont toujours intéressants.

Les femmes qui faisaient de la cueillette des PFNL leur gagne-pain quotidien sont de nos jours interdites de sillonner la forêt à cause de l’insécurité. « Pourtant, nous n’avons pas d’autres activités génératrices de revenus, ni d’espaces de cultures. C’est pourquoi nous demandons de l’aide », plaide Kaba Mamouna Doumombou, ménagère à Kadro. En réponse à cette doléance, le projet de gestion intégrée et durable de l’aire protégée du complexe Pô-Nazinga-Sissili a déjà échangé avec les populations impactées par le corridor et recensé

Un troupeau de bœufs en pacage à l’intérieur du corridor.

leurs besoins. Selon son coordonnateur, le colonel des eaux et forêts Diakouba Sirima, la mission du projet est non seulement la conservation de la faune, mais aussi la promotion des activités génératrices de revenus en vue d’assurer la sécurité alimentaire des communautés riveraines.

En l’absence d’un statut juridique approprié qui sécurise pour l’instant le couloir des éléphants, le DP Daouda Traoré dit être dans la gestion participative, axée sur les populations locales. Le chef de service forestier de Guiaro, Benjamin Ouédraogo, confie que malgré tout, il y a des brebis galeuses qui n’adhèrent pas à la dynamique. D’où la persistance des agressions sur la forêt, telles que le pacage des animaux domestiques, la coupe du bois vert, la carbonisation, l’ouverture de nouveaux champs, le braconnage, etc. Mais les forestiers disent ne pas baisser la garde. A cet effet, ils demandent le renforcement de leurs effectifs et des moyens roulants pour être davantage opérationnels.

Mady KABRE

dykabre@yahoo.fr


Environ 1 000 éléphants dans le complexe PONASI

Selon le coordonnateur du projet PONASI, Diakouba Sirima, environ 1 000 têtes d’éléphants ont été recensées, en 2023, dans les forêts classées de Pô, de Nazinga et de la Sissili (complexe écologique PONASI). Il y a 2 ou 3 ans de cela, avance-t-il, ils étaient autour de 800. Mais actuellement, foi de M. Sirima, les pachydermes peuvent dépasser 1 000 car, des troupeaux sont fréquemment aperçus avec des éléphanteaux de moins d’un mois.

M.K.


Quid du corridor 2 ?

Situé également dans la province du Nahouri, le corridor 2 est une bande de terre transfrontalière de 33 000 ha qui relie le PNKT, au Burkina Faso, à la vallée de la Volta Rouge, au Ghana. Long de 150 km, il joue le même rôle que le corridor 1 en permettant la migration et la préservation de la faune. Tout comme le couloir 1, cette bande écologique ne dispose pas non plus de statut juridique sécurisant et subit aussi des pressions anthropiques tous azimuts.

M.K.


Diakouba Sirima, coordonnateur du projet PONASI

« Au Burkina, les superficies des aires protégées ont chuté de 13 à 11% »

Carrefour africain (C.A.) : Quelles sont les missions assignées au projet PONASI ?

Diakouba Sirima (D.S.) : Le projet PONASI a pour objectif la protection et la sauvegarde de la biodiversité du complexe que constituent les trois forêts classées de Pô, de Nazinga et de la Sissili. Aujourd’hui, nous prenons en compte les deux corridors, à savoir le corridor 1 qui relie la forêt de Nazinga au PNKT et le corridor 2 qui relie le PNKT au parc de la Volta Rouge au Ghana. Tout autour, nous avons aussi les Zones villageoises d’intérêt cynégétique (ZOVIC) qui sont au nombre de 11. Tout cet ensemble fait une superficie de 354 000 ha. Notre mission, c’est beaucoup plus la conservation de la faune, mais aussi la promotion des activités génératrices de revenus qui contribuent à assurer la sécurité alimentaire au niveau de la population. Une chose est de protéger, une autre est d’assurer aussi la survie de la population riveraine de ces forêts.

C.A. : A ce jour, quelles sont les actions entreprises pour accompagner ces populations ?

D.S. : Nous avons déjà offert des semences, des intrants et des équipements agricoles aux communautés riveraines de ces aires protégées. Nous sommes intervenus aussi dans des activités de PFNL à travers des formations. A l’intérieur des forêts, nous avons contribué à l’ouverture des pistes et des zones périmétrales, ainsi que l’application des feux précoces. Toutes nos activités sont faites en Haute intensité de main-d’œuvre (HIMO) pour permettre aux populations d’avoir de l’emploi et de s’approprier les limites des forêts. Nous contribuons aussi à l’inventaire de la faune. Il consiste à compter les animaux et à connaitre le potentiel qu’on a par espèce et la répartition au niveau spatial. C’est un outil d’aide à la décision dans le cadre de la pratique du tourisme cynégétique.

Cette année, nous avons élaboré un document pour gérer les conflits hommes-faune, parce qu’il y en a plein. Il y a des producteurs qui sont installés à la lisière de la forêt, notamment dans la zone tampon qui doit faire 1 km de largeur. Pourtant, cette zone a le même statut que la forêt classée. Quand un éléphant fait des dégâts dans la zone tampon, on ne peut pas dédommager la personne.

C.A. : Malgré vos actions, la pression sur les aires protégées est toujours d’actualité. Quelle stratégie pour y mettre fin ?

D.S. : C’est un jeu d’intérêts. Quand la population riveraine ne voit pas ce qu’elle tire de la conservation de la faune, elle va se dire que ça ne sert à rien. Il va falloir trouver des alternatives pour que le tourisme cynégétique qui profitait aux acteurs locaux reprenne. Pour les produits de la pharmacopée, on peut permettre aux villageois de prélever tant que c’est pour soigner un mal sur place. Mais si c’est pour remplir un camion et aller vendre en ville, c’est interdit. Car, on quitte le droit d’usufruit à une activité lucrative. C’est pareil pour le bois mort. C’est un droit quand c’est pour la consommation domestique. Mais dès l’instant que cela devient une activité lucrative, c’est totalement proscrit. Il y a aussi la pêche villageoise qui est autorisée mais si c’est pour employer des mareyeurs, ça ne l’est plus.  Pour pouvoir protéger nos ressources, il faut mettre en place des cadres de concertations qui impliquent tous les acteurs, à savoir l’administration, les services techniques, les ONG et les communautés à la base. Au Burkina Faso par exemple, nous étions à 13% d’aires protégées par rapport à la norme qui est de 30%. Mais avec les agressions, on a chuté à 11% de nos jours.

Entretien réalisé par M.K.