Religion et développement de l’Afrique : et si le véritable combat était aussi celui de nos consciences ?

En abordant frontalement la question de la religion, le 4 septembre 2026, lors de son adresse à la communauté éducative, le camarade Président du Faso, le capitaine Ibrahim Traoré, n’a pas simplement ouvert un débat sur la foi. Il a posé une question beaucoup plus profonde sur le rapport de l’Africain à la connaissance, à la raison, à l’histoire et, surtout, à sa propre responsabilité dans la construction de son avenir. Dans une société où la religion occupe une place importante dans la vie individuelle et collective, une telle interpellation ne pouvait que susciter des réactions. Elle mérite pourtant mieux que les réactions épidermiques, les procès en impiété ou les applaudissements automatiques. Elle invite surtout à réfléchir au rôle que la religion peut jouer dans la formation des consciences africaines et dans notre capacité à comprendre notre environnement pour mieux le transformer.

Le propos présidentiel semble d’ailleurs moins remettre en cause la foi elle-même que sa mauvaise compréhension, son mauvais enseignement et, surtout, son instrumentalisation à des fins politiques, idéologiques ou de domination. Le véritable sujet n’est donc peut-être pas de savoir s’il faut croire ou ne pas croire. Il est plutôt de savoir comment nous croyons, ce que nous croyons et surtout ce que nous faisons de nos croyances.

Le problème commence lorsque la foi cesse d’éclairer la conscience pour se substituer à elle. Lorsqu’un individu finit par penser qu’il n’a plus besoin de chercher, de comprendre, de questionner, de vérifier ou de travailler parce que tout serait déjà écrit et que Dieu finira nécessairement par régler ses problèmes, la croyance peut alors devenir un refuge contre la responsabilité. Or, aucun peuple ne s’est durablement développé en attendant que son destin soit transformé de l’extérieur. La foi peut donner du sens à l’action. Elle ne peut pas remplacer l’action.

Il ne s’agit donc pas de faire le procès de la religion. Pour des milliards d’êtres humains, elle reste une source de spiritualité, de morale, de solidarité et d’espérance. La difficulté apparaît lorsque la croyance devient une dispense de réfléchir. C’est précisément à ce niveau que l’interpellation du capitaine Ibrahim Traoré prend tout son sens. En rappelant que Dieu a doté l’être humain d’une intelligence et de capacités physiques, le président invite implicitement chacun à considérer ces facultés comme des moyens d’agir sur son environnement. Demander l’aide de Dieu ne dispense donc pas l’homme d’utiliser son intelligence.

La distinction peut paraître évidente. Elle devient pourtant essentielle dans des sociétés confrontées au fatalisme, à l’ignorance, à la manipulation et à diverses formes de dépendance. L’Africain doit pouvoir croire sans renoncer à comprendre. Il doit pouvoir prier sans renoncer à agir. Il doit pouvoir espérer sans renoncer à construire.

L’Afrique se trouve aujourd’hui face à une contradiction historique. Le continent dispose d’une jeunesse nombreuse, de ressources naturelles considérables et d’un potentiel agricole, minier, énergétique et humain immense. Pourtant, il demeure largement dépendant des technologies, des capitaux, des équipements et des savoirs produits ailleurs. Cette situation ne saurait évidemment être expliquée par les seules insuffisances africaines. La colonisation, l’exploitation des ressources, les rapports de domination, les dépendances économiques et les mécanismes de l’ordre international ont profondément
marqué les trajectoires du continent.

Mais reconnaître les responsabilités extérieures ne doit pas conduire à nier les nôtres. C’est précisément là que la question religieuse rejoint celle de la souveraineté. La dépendance commence aussi dans les esprits. Elle commence lorsque nous renonçons à comprendre par nous-mêmes, lorsque nous estimons que la solution à nos problèmes doit nécessairement venir d’ailleurs, lorsque nous consommons les savoirs produits par les autres sans développer suffisamment nos propres capacités de recherche, ou lorsque nous importons des modèles sociaux, culturels, économiques ou religieux sans les confronter à notre histoire, à nos réalités et à nos besoins.

L’éveil des consciences suppose donc une rupture avec cette culture de l’attente. Il ne s’agit cependant pas de tomber dans l’excès inverse en transformant cette réflexion en procès contre les religions. Une telle démarche manquerait l’essentiel. La question n’est pas de savoir si le Christianisme, l’Islam ou les spiritualités traditionnelles
africaines doivent disparaître de l’espace social. Elle est plutôt de savoir comment les croyants peuvent préserver leur foi tout en développant leur esprit critique.

Une religion enseignée avec intelligence peut contribuer à la morale, à la solidarité et à la cohésion sociale. Une religion mal comprise ou instrumentalisée peut, à l’inverse, devenir un puissant outil de domination. L’histoire en a donné suffisamment d’exemples. C’est pourquoi l’éducation constitue un enjeu stratégique. Plus un citoyen possède des connaissances historiques, scientifiques, économiques, philosophiques et culturelles, plus il dispose des outils nécessaires pour examiner les discours qu’on lui propose et exercer son propre discernement.

Cette question prend une importance particulière dans le contexte sahélien. Les groupes terroristes ont exploité les fragilités sociales, l’ignorance, la pauvreté, les frustrations et certaines interprétations radicales de la religion pour recruter, endoctriner et manipuler. La réponse au phénomène terroriste ne peut donc pas être uniquement militaire. Elle doit aussi être éducative, culturelle, économique et intellectuelle. Un esprit habitué à analyser, à confronter les idées et à exercer son discernement est moins vulnérable aux idéologies de haine.

Au fond, la question posée par le président du Faso dépasse largement la seule religion. Elle renvoie à la capacité des Africains à penser par eux-mêmes. Un peuple qui ne produit pas suffisamment ses propres connaissances reste dépendant de ceux qui les produisent. Un pays qui ne maîtrise pas sa science et sa technologie demeure tributaire de ceux qui détiennent ces technologies. Une société qui ne connaît pas suffisamment son histoire laisse à d’autres le soin de la raconter à sa place.

L’indépendance véritable ne saurait donc être uniquement politique. Elle doit également être intellectuelle, scientifique, culturelle et économique. C’est pourquoi l’école doit se trouver au cœur de cette bataille. Elle doit former des citoyens capables de croire, s’ils le souhaitent, mais aussi de questionner. Des citoyens capables de respecter leurs traditions sans devenir prisonniers du passé. Des citoyens capables de recevoir les apports du monde sans perdre leur capacité de discernement.

Il faut aussi apprendre à distinguer l’ouverture au monde de la soumission aux modèles venus d’ailleurs. L’Afrique n’a aucune raison de rejeter ce que les autres peuples ont produit. Elle doit au contraire s’approprier les connaissances universelles, les adapter à ses réalités et, surtout, contribuer elle-même à l’enrichissement du savoir universel. C’est à cette condition que l’échange devient véritablement fécond et cesse d’être une relation de dépendance.

Le Burkina Faso a ainsi besoin d’une jeunesse qui ne soit ni enfermée dans le fatalisme ni prisonnière d’un assistanat intellectuel. Une jeunesse qui apprend, cherche, invente, entreprend et construit. Une jeunesse capable de regarder les problèmes du pays non seulement à travers leurs manifestations, mais aussi à travers leurs origines, leurs causes profondes et les solutions qu’ils appellent.

Il faut donc entendre le message présidentiel dans toute sa profondeur. Il ne s’agit pas de choisir entre Dieu et la science, entre la foi et la raison, entre la spiritualité et le développement. Il s’agit plutôt de refuser que la croyance devienne un substitut à la pensée.

L’Afrique n’a pas besoin de moins de spiritualité. Elle a besoin de davantage de connaissance. Elle n’a pas besoin de renoncer à Dieu. Elle doit plutôt renoncer à l’idée que Dieu fera à sa place ce que ses propres enfants refusent d’accomplir. Elle n’a pas davantage besoin de rejeter le monde. Elle doit apprendre à y prendre toute sa place avec ses propres savoirs, ses propres compétences, ses propres industries et sa propre vision.
Autrement dit, l’Africain peut croire et prier, mais il doit surtout apprendre à comprendre le monde qui l’entoure, à agir sur sa propre réalité et à transformer ses espérances en connaissances, en travail et en réalisations concrètes.

Le véritable défi de l’éveil des consciences concerne ainsi le continent tout entier. Il commence lorsque l’homme accepte de regarder ses problèmes en face, d’en rechercher les véritables causes et d’assumer sa part de responsabilité dans leur résolution. Car l’indépendance véritable commence peut-être précisément là où cesse notre dépendance à penser par procuration.

Jolivet Emmaüs SIDIBE

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