
Sur l’axe Bobo-Dioulasso/Bama, défilent, tout au long de la journée, des véhicules aussi atypiques par leur état que par l’usage qui en est fait. Sur cette liaison, les vieux « breaks » sont devenus une sorte de paysage roulant. Ils font partie du décor de l’axe. Des véhicules que l’on croise encore ici alors qu’ils sont quasi absents sur d’autres axes. Marqués par le poids des années, ces engins continuent pourtant de sillonner la trentaine de kilomètres en aller-retour. Pour 500 F CFA, le passager et les marchandises embarquent à destination, dans des conditions de transport qu’il faut vivre pour apprécier. C’est à bord de l’un de ces vieux véhicules, communément appelés « Bama-taxi », que nous prenons place, ce jeudi 6 août 2026, pour une aventure d’une demi-heure, à la découverte du quotidien de ces chauffeurs et passagers qui ont fait de ces automobiles vétustes, leurs compagnons.
Midi approche à peine ! Les nuages commencent déjà à envelopper le ciel bobolais en cette fin de matinée du jeudi 6 août 2026. A la gare des véhicules en partance pour Bama, commune rurale de la province du Houet, région du Guiriko, l’animation ne faiblit pas. Des passagers arrivent avec leurs bagages. Des sacs de céréales et autres marchandises sont déposés çà et là au sol. Les rabatteurs lancent leurs appels. Dans cette agitation, une catégorie de véhicules attire particulièrement l’attention. Ils sont alignés les uns après les autres. Des modèles qui ont traversé au moins cinq décennies et qui, pourtant, s’apprêtent encore à prendre la route.
Comme tous les jours. Sur le flanc du véhicule, une inscription manuscrite attire notre attention : « L’aventurier n’a pas de choix ». En tout cas, la nôtre l’est. Mais, la phrase résume tout le sens de la mise en route de ces véhicules plus vieux que la plupart de leurs conducteurs et passagers.

C’est à bord de l’un de ces véhicules des années 70 que nous décidons de faire le voyage. De loin, la voiture semble avoir déjà beaucoup vécu. De près, le constat est encore plus saisissant. La peinture est écaillée. La carrosserie porte des traces de rouille. Les phares tout comme les clignotants ont perdu leur transparence ou sont inexistants. Le pare-brise n’est pas épargné par la longévité de l’engin. Le coffre, lui, ne tient plus fermé sans l’aide d’un dispositif de fortune.
Une corde fait office de verrou ou un bois, de cale pour le maintenir.
Nous regardons la voiture, puis notre montre. Le départ est imminent. « Bama ! Bama ! » L’appel du rabatteur retentit. Le prix annoncé est de 500 F CFA. Pas un franc de moins. Nous montons. Le premier contact avec l’intérieur du véhicule donne une autre
image de cette voiture qui, extérieurement, paraît déjà bien fatiguée. Les sièges sont affaissés, ils grincent lorsqu’on s’assoit. Nous nous installons et observons. Le conducteur
s’affaire autour du véhicule.
Il vérifie quelques éléments, ouvre puis referme le capot. Le moteur finit par démarrer après quelques gymnastiques. Le bruit mécanique annonce le départ. Dans le véhicule, chacun prend ses habitudes. Pour certains, ce trajet est une routine. Pour d’autres, il s’agit simplement du moyen le plus accessible pour rejoindre Bama. A côté de nous, un passager, Issouf Coulibaly. Orpailleur, il ne semble pas inquiet.
« J’ai choisi Bama-Taxi parce que c’est le plus facile d’accès, moins cher et une fois démarré on arrive rapidement », explique l’orpailleur.
Le véhicule commence à avancer. A peine avons-nous quitté la gare que l’impression d’être dans une voiture d’une autre époque s’installe véritablement. Le moteur ronronne. La carrosserie vibre. A chaque mouvement, les sièges grincent. Nous regardons autour de nous. Tout rappelle l’âge avancé du véhicule. Le tableau de bord ainsi que les portières témoignent du temps traversé et de l’usure qui va avec. La voiture continue son chemin. Dans l’habitacle, la séparation entre les passagers et les marchandises est parfois difficile à établir. Les sacs occupent l’espace disponible. Les colis sont placés là où il reste une place. Par moments, marchandises et voyageurs se bousculent.
Les bonbonnes de gaz, notamment, voyagent parfois à quelques centimètres des passagers. La scène peut surprendre. Mais pour les habitués, elle semble presque ordinaire. La raison est simple : le transporteur doit vivre de son activité. Ainsi, le passager doit arriver à destination, la marchandise aussi. Tout le monde trouve sa place dans ce désordre entretenu depuis des lustres. La surcharge peut parfois s’inviter dans le voyage. Nous comprenons alors que le véritable défi n’est pas seulement de faire rouler ces voitures anciennes. Il faut aussi les faire travailler suffisamment pour permettre à ceux qui en vivent de nourrir leurs familles.

Au volant, Issa Ouédraogo garde les yeux fixés sur la route. Il connaît parfaitement cette liaison. Il conduit depuis 20 ans. Pour lui, le véhicule représente avant tout un outil de travail. « C’est à travers ce travail que nous arrivons à subvenir à nos besoins et prendre en charge nos familles », confie-t-il. Nous découvrons alors une autre dimension de cette voiture cinquantenaire. Derrière sa carrosserie rouillée, il y a une économie. Derrière le volant, il y a un homme qui travaille. Derrière chaque départ, il y a une recette qui permettra de faire vivre une famille. Le véhicule est vieux, mais son utilité demeure intacte.
Le gaz pour maintenir le prix du trajet
Sur la route, Issa Ouédraogo explique également que son véhicule fonctionne au gaz. Le choix, précise-t-il, est d’abord économique. Le gaz coûte moins cher que l’essence et permet aux conducteurs de maintenir le tarif du trajet à 500 F CFA, l’une des raisons d’attractions des passagers.
« On nous dit que le gaz est interdit pour faire rouler les véhicules. Alors que si nous devons utiliser l’essence en lieu et place du gaz, il nous sera difficile de maintenir le prix du trajet à 500 F CFA », soutient-il. Nous regardons alors ce vieux véhicule autrement. Elle n’est pas seulement une relique automobile. Elle est aussi le résultat d’une adaptation permanente aux difficultés économiques. A mesure que nous avançons, une évidence s’impose : ces véhicules ont beaucoup servi.
Le temps a laissé ses marques. La carrosserie est fatiguée. Les éléments de sécurité sont loin des standards des véhicules modernes. Et les difficultés ne s’arrêtent pas à l’état mécanique. Ces véhicules ne disposent pas de documents en règle. « Nos véhicules, au regard de leur âge très avancé, ne peuvent plus avoir accès aux visites techniques. Lors des contrôles, par faute de documents, nous sommes contraints de tout faire pour éviter de nous faire épingler », confie le conducteur avec désolation.

Nous sommes toujours à bord. Le moteur continue de tourner. Nous approchons Bama. A l’intérieur du véhicule, les passagers commencent à se préparer. Certains récupèrent leurs affaires. L’arrivée se fait dans des conditions moins organisées qu’au départ de Bobo-Dioulasso. A Bama, les transporteurs ne disposent pas toujours d’un véritable espace de stationnement. Notre chauffeur raconte qu’ils sont parfois contraints de s’arrêter au bord des routes d’où les « autorités » viennent souvent les déloger. Le vieux véhicule ralentit. Puis s’arrête. Nous sommes arrivés.
Une voiture qui refuse de prendre sa retraite
Notre aventure s’achève. La première chose qui nous frappe, après cette courte traversée, est que le véhicule est encore prêt à repartir. Il n’a pas l’air de vouloir prendre sa retraite. Pourtant, il aurait des raisons de le faire. Son âge. Son état. Ses difficultés d’obtention de documents en règle. Les contraintes liées au transport des marchandises. Les risques liés à la surcharge. Mais il est toujours là. Et demain, probablement, il reprendra le même chemin. Bama-Bobo-Dioulasso/Bama. Encore et encore. Ce voyage laisse une impression particulière. D’un côté, il y a ces bus plus modernes, plus confortables, avec leurs sièges plus stables, leur climatisation et leurs équipements plus récents.
De l’autre, il y a ces vieux « breaks » sans document règlementaire requis. Ils sont moins
confortables. Ils sont marqués par le temps. Leur état technique soulève des interrogations. Mais ils ont un avantage, ils sont accessibles : 500 F CFA le trajet. Et ils ne font pas trainer les passagers. Une fois le véhicule rempli, il reprend la route. Cette

souplesse constitue l’un de leurs principaux atouts. Pour Issouf Coulibaly, le souhait est simple : arriver à destination. « J’ai emprunté ce taxi parce que je suis pressé de rejoindre ma destination. Son état ne m’inquiète pas, j’ai confiance que nous allons
arriver à bon port », nous disait-il tout confiant.
« J’ai choisi Bama-taxi parce que c’est le plus facile d’accès, moins chère et une fois démarré on arrive rapidement », renchérissait Ousséni Koutou. Des propos qui résument à eux seuls le rapport des usagers à ces véhicules. Ils voient leur état. Ils connaissent leurs limites. Mais ils montent quand-même. Le vieux véhicule repartira bientôt. D’autres passagers monteront. D’autres sacs seront chargés. D’autres marchandises prendront place. Le moteur sera remis en marche. Et la vieille Peugeot reprendra la route. Sur l’axe Bobo-Dioulasso/Bama, ces voitures semblent avoir trouvé une forme d’éternité. Elles appartiennent à une génération automobile révolue, mais continuent de participer pleinement à la vie quotidienne des populations.
Elles transportent ceux qui vont au marché, ceux qui se rendent à Bama ou à la capitale économique du Burkina Faso pour leurs activités, ceux qui n’ont pas les moyens de choisir un transport plus confortable. Elles transportent aussi les rêves modestes de ceux qui les conduisent. Car derrière chaque voiture fatiguée se trouve un chauffeur qui doit gagner sa journée. Derrière chaque trajet à 500 F CFA, une famille attend peut-être la recette du soir. Et derrière chaque passager, une destination à atteindre.
Le voyage à bord de ces véhicules d’un autre âge est plus qu’un déplacement entre Bobo-Dioulasso et Bama. C’est une plongée dans une réalité quotidienne où la nécessité économique maintient en circulation des voitures qui auraient, ailleurs, rejoint les cimetières automobiles, depuis longtemps. Le dernier regard que nous jetons sur la Peugeot est révélateur. La carrosserie est toujours aussi fatiguée. Les tôles portent les stigmates du temps. Le coffre tient grâce à son système de fortune. Mais le moteur tourne. Et tant qu’il tournera, le vieux véhicule continuera de prendre la route.
Direction Bama. Ou retour vers Bobo-Dioulasso. Toujours sur cette route où les voitures d’un autre âge ont décidé de défier le temps.
Kamélé FAYAMA
Cache-cache avec les forces de sécurité
Derrière le volant des « Bama-taxi », les conducteurs font face à de nombreuses difficultés. Le vieillissement des véhicules complique l’entretien et l’accès aux documents de la visite technique (CCVA). A cela s’ajoutent les problèmes liés aux documents réglementaires, qui les exposent lors des contrôles routiers. Certains sont contraints d’immobiliser leurs véhicules pour éviter les sanctions. Sans
documents règlementaires pour ces vieux breaks, les conducteurs, aux dires de Lassina Barro, un chauffeur, jouent au cache-cache avec les forces de sécurité lorsqu’ils ont des rumeurs de contrôle routier. Le manque d’espace de stationnement à Bama, précise-t-il, constitue également une préoccupation. Les chauffeurs doivent parfois s’arrêter au bord des routes avant d’être délogés par les
« autorités ». Malgré ces contraintes, ils continuent leur activité qui constitue leur principal moyen de subsistance et de prise en charge de leurs familles.
K.F
Des bus SOTRACO pour moderniser la mobilité
Face au vieillissement des véhicules qui assurent le transport sur l’axe Bobo-Dioulasso/Bama, l’arrivée des bus de la SOTRACO constitue une alternative appréciable pour les usagers. L’acquisition en nombre de ces bus par l’Etat traduit la volonté des pouvoirs publics d’améliorer les conditions de mobilité des populations et de proposer un transport collectif plus moderne, plus confortable et mieux adapté aux exigences actuelles. Sur cet axe, ces bus offrent ainsi une solution aux passagers qui doivent encore composer avec les vieux « Bama-taxi », dont certains véhicules ont traversé plusieurs décennies. En renforçant l’offre de transport collectif, les bus SOTRACO contribuent à faciliter les déplacements quotidiens entre Bobo-Dioulasso et Bama, tout en accompagnant progressivement la modernisation du parc automobile affecté au transport des personnes.
K.F





