Barrage de Ouéssa : le projet piétine

4 milliards FCFA ont déjà été injectés dans le projet du barrage de Ouéssa, commune de la province du Ioba, dans la région du Sud-Ouest. En 2014, le chef du gouvernement s’est rendu dans cette localité pour attester de l’importance de ce projet qui sera ensuite reconduit dans le référentiel de développement de 2016. Devant les représentants du peuple, le Premier ministre d’alors, Paul Kaba Thiéba, avait déclaré, dans son discours sur la situation de la Nation, que « le financement du barrage de Ouéssa est acquis ». Mais sur le terrain, rien n’a véritablement bougé pour ce projet qui devrait rendre navigable le plus important fleuve du Burkina, offrir de l’électricité et des zones agricoles aménagées (30 000 ha) aux populations.

La patronne de la DGIH, Seimata Oubien, assure que le projet Ouéssa n’est pas abandonné.

Le projet du barrage de Ouéssa dans le Ioba (région du Sud-Ouest) est dans l’impasse. Ce projet de l’Etat burkinabè qui date de plus de 40 ans peine toujours à se concrétiser. La nature ayant horreur du vide, le site devant abriter la cuvette est désormais envahi par des champs de bananes et autres cultures. A certains endroits, le lit du futur barrage est noyé dans des touffes d’herbes et d’arbustes. Les seuls indices visibles du projet, ce sont des bornes. Pour avoir des informations sur l’évolution du dossier Ouéssa, rendez-vous est pris avec la Direction générale des infrastructures hydrauliques (DGIH) du ministère en charge de l’eau qui assure la maîtrise d’ouvrage. La patronne de cette direction, Seimata Oubien, rappelle que ce vieux projet est toujours d’actualité mais que des difficultés d’ordre technique et institutionnel entravent sa réalisation. A celles-ci s’ajoute naturellement la question du « nerf de la guerre ». Selon elle, l’étude préliminaire du projet, datant de 1994, comportait des limites en ce qu’elle tablait sur un ouvrage de 4 milliards de m3 d’eau avec un coût de réalisation de 92 milliards FCFA. « C’était une étude sommaire, sans investigation très approfondie », signale- t-elle. Soulignant que les coûts et les impacts socio-environnementaux avaient été sous-estimés.

Deux décennies de mise en veilleuse

Est-ce en raison des insuffisances de l’étude préliminaire que le projet sombre dans les oubliettes ? En tous les cas, de 1994 à 2014, le projet est mis en veille. Il a été remis au goût du jour, soudainement par une visite du Premier ministre de l’époque, Luc Adolphe Tiao, sur le site. Lors de cette sortie fortement médiatisée, le chef du gouvernement avait assuré, au cas où la population en douterait, que l’étude de faisabilité était prise en charge par des Indiens. Puis après, les autorités burkinabè ont fait volte-face, refusant de confier cette étude à des étrangers. « Pour notre souveraineté, nous avons préféré réaliser nous-mêmes l’étude, quitte à signer une convention en Partenariat public-privé (PPP) avec les Indiens pour la construction de l’ouvrage », confie Seimata Oubien. M. Tiao ajoutait, en outre, que « les travaux allaient démarrer dans un délai raisonnable ». Depuis lors, plus rien. « La visite de Luc Adolphe Tiao, c’était du bluff», ironise l’ancien maire de Ouéssa, Mathias Somé. Du reste, avec la chute du régime de Blaise Compaoré, en octobre 2014, le projet du barrage est retombé à l’eau jusqu’à l’avènement de Roch Marc Christian Kaboré, deux ans plus tard. C’est alors que le projet du barrage de Ouéssa a été réintroduit dans le Plan national de développement économique et social (PNDES), le référentiel de développement du président Kaboré. Le 6 mai 2016, le Premier ministre, Paul Kaba Thiéba, déclarait à l’Assemblée nationale, lors de son discours sur la situation de la Nation, que « le financement du barrage de Ouéssa est acquis ». Mais dans les faits, rien n’était gagné. « Dans le PNDES, nous avons intégré la construction du barrage de Ouéssa, mais nous savions qu’on ne pouvait pas y arriver sans passer par les études », reconnait Seimata Oubien. A l’en croire, le financement dont parlait le Premier ministre se rapportait certainement à l’étude de faisabilité.

Le DP en charge de l’agriculture du Ioba, Sié Léandre Dabiré souhaite que les autorités prennent à cœur ce projet.

La population n’était pas dupe non plus. « Les politiciens sont des menteurs», s’agace Sié Léandre Somé, directeur provincial en charge de l’agriculture du Ioba. Bon an mal an, une nouvelle étude a été lancée le 13 novembre 2017. D’un coût de plus de 4 milliards FCFA, elle a été bouclée en 2019. Cette étude a amené les techniciens à redimensionner le barrage. Désormais, le volume d’eau est ramené de 4 milliards de m3 à 1,550 milliard de m3. « Nous avons vu qu’avec les 4 milliards de m3, le barrage allait inonder beaucoup de localités, y compris la route nationale 1, la ville de Boromo et le chemin de fer reliant Bobo à Ouagadougou», dévoile Mme Oubien. L’ancien maire de Ouéssa, Mathias Somé, a suivi les travaux de l’étude. Pour lui, « celle-ci a montré que l’importance de l’eau n’avait pas été bien maîtrisée dès le départ car elle noyait le nouveau pont de Boromo construit à hauteur de 7 milliards FCFA ». De son avis, la solution était de reconstruire un nouveau pont plus haut. Cette idée n’a pas été retenue pour des raisons financières. « Il était encore question de reprendre les études de manière à ce que l’on ne soit pas obligé de casser le pont de Boromo », se souvient-il. Sur cette question, Achille Segda, Directeur des opérations de maintenance des ouvrages hydrauliques (DMOH) à la DGIH, pointe du doigt le manque de coordination entre les différents projets de l’Etat. A l’écouter, il n’y a pas eu une synergie d’actions entre le projet du pont de Boromo et le projet du barrage de Ouéssa.

Le Mouhoun navigable sur 700 km

Et pourtant, cet ouvrage d’une importance capitale était très attendu des populations. Mme Oubien affirme qu’une fois achevé, le barrage de Ouéssa permettra de rendre navigable le fleuve Mouhoun jusqu’à Samandéni, sur une longue distance d’environ 700 km. « Les travaux de recalibrage du fleuve ont déjà commencé sur 100 km», révèle-t-elle. En tenant compte de l’ensemble des aménagements à effectuer sur le site et la construction de l’infrastructure, le coût total du projet, à la lumière de la dernière évaluation, est fixé à environ 720 milliards FCFA, à peu près la moitié du budget du Burkina. La puissance de la centrale électrique attendue passe désormais de 22 MW à 4 MW. Mais où trouver cette somme colossale pour lancer les travaux n’est pas la seule équation que doivent résoudre les responsables du projet.

D’autres angoisses torturent l’esprit de Mme Oubien et ses collaborateurs. Au niveau institutionnel, l’étude d’impact environnemental et social est achevée. Ce sont au total 24 localités et 2 590 personnes dont 23,33% de femmes, qui sont affectées par le projet. Parmi les Personnes affectées par le projet (PAP), environ 2 245 perdent des arbres privés, 2 280 des portions de terres, 495 des infrastructures d’approvisionnement en eau et 546 des habitats et annexes. Mais il reste l’avis de faisabilité environnementale, non encore obtenu. Sans ce document, indique-t-on, la déclaration d’utilité publique du domaine ne peut se faire. Il faut également noter que l’enquête publique qui permettra de confronter les impacts à la faisabilité sociale ou à l’acceptabilité sociale du projet n’a pas encore démarré. De ce point de vue, Fidèle Hien, ancien ministre et fils de la région, admet que le projet Ouéssa n’est pas totalement mûr. « Ce qui veut dire que Ouéssa est un projet qui est en stand-by », note- t-il. La validité de l’étude d’impact environnemental et social étant de trois (3) ans, il faudrait la reprendre après 2023. En tout état de cause, la responsable en charge des infrastructures hydrauliques persiste et signe que le projet n’est pas abandonné. Mieux, souligne-t-elle, le dossier est sur de bons rails. « Depuis 2019, nous tapons à toutes les portes pour chercher les financements nécessaires », soutient-elle.

De l’incertitude sur un projet ambitieux

Boureima Sawadogo exploite un champ de banane dans le lit du barrage.

Ouéssa n’est pas un cas isolé dans la région du Sud-Ouest. Le projet du barrage de la Bougouriba dont la pose de la première pierre a été faite en 1998 par le Premier ministre de l’époque, Kadré Désiré Ouédraogo, n’est toujours pas réalisé. D’un volume de 1,050 milliard de m3, donc moins important que celui de Ouéssa, ce projet, longtemps resté dans les tiroirs, a été lui aussi relancé sous le régime de Roch Marc Christian Kaboré. Il a été évalué à 220 milliards FCFA. Depuis près de 30 ans déjà, l’Etat cherche des partenaires pour financer les travaux. S’il peine à mobiliser cette somme, qu’adviendra-t-il du projet Ouéssa où le coût est encore plus élevé, à peu près 3,5 fois celui de la Bougouriba ? D’ailleurs, l’ancien ministre, Fidèle Hien avoue que la construction de ce barrage portera un coup d’arrêt au projet de Ouéssa. A son avis, Bougouriba qui est un affluent du fleuve Mouhoun, est un projet parfaitement rentable, tant au niveau de la production d’électricité (105MW), de l’irrigation que de l’approvisionnement en eau potable. Puis, ajoute-t-il, ce projet est entièrement bouclé, il ne reste que le lancement des travaux. Même son de cloche chez l’ancien maire de Ouéssa, Mathias Somé. « Si la Bougouriba lance les travaux, on ne parlera plus du barrage de Ouéssa », lâche-t-il. Outre le projet Bougouriba, le ministère en charge de l’eau a réveillé en 2021, le dossier du barrage du Noumbiel, toujours dans la même région. L’ancien ministre Hien assure que la concrétisation de cet autre projet réduirait les chances de réalisation du barrage de Ouéssa. « En vérité, si Noumbiel est réalisé, il élimine automatiquement Ouéssa », tranche-t-il. Le barrage de Ouéssa apparaît désormais comme un projet politique.

Des ministres, des techniciens de tous genres et des partenaires ont multiplié les visites sur le site. Des promesses sont faites par-ci, des engagements pris par-là. Les populations ont toujours cru aux hommes politiques qui profitent des élections pour leur vendre des illusions. Aujourd’hui, leur naïveté les rattrape. « Je me suis posé la question de savoir est-ce que ce n’était pas à cause des élections que les politiciens ont fait du bruit autour de ce projet ? », s’interroge, amer, l’ancien maire de Ouéssa. Le Directeur des opérations de maintenance des ouvrages hydrauliques (DMOH), Achille Segda tente de calmer les esprits en ces termes : « Noumbiel est un projet qui est actuellement à l’étude et ne dispose pas, pour l’instant, d’une fiche technique ». D’où son appel pressant aux populations de Ouéssa et environnants de ne pas paniquer. Bien évidemment, les uns et les autres redoutent un abandon programmé du projet. « Ce projet de barrage dépasse notre entendement », reconnaît Léon Hien, président du Conseil villageois de développement (CVD) de Ouéssa. L’invasion du site par les exploitants agricoles en quête de terres fertiles et le morcellement des terrains par les propriétaires des champs destiné à la vente n’augurent pas des lendemains meilleurs. Toutes nos tentatives pour avoir la version des techniciens qui ont conduit l’étude sont restées infructueuses.

Il s’agit du consortium d’entreprises composé des cabinets STUDI international, l’Agence conseil pour l’équipement, l’eau et l’environnement (AC3E) et Energy infratech. Rencontré dans son bureau, Issaka Congo, technicien à l’AC3E, nous a lancé ceci à la figure : « nous n’avons pas le droit de divulguer des informations sur ce projet ». La raison évoquée est que les clauses du contrat avec le ministère en charge de l’eau ne leur permettent pas de se prononcer sur ce sujet. Rencontrés le 19 mai 2022 à Gaoua, les responsables de la direction régionale en charge de l’eau du Sud-Ouest disent également ignorer les contours de ce projet. Comme quoi, tout est piloté au niveau central par la DGIH. « Nous sommes simplement des facilitateurs », nous confie-t-on. La maîtrise d’ouvrage rassure quant à l’aboutissement de ce projet. Seimata Oubien estime que les choses avancent. « Si nous avons accepté de financer l’étude, c’est parce que nous sommes convaincus que le projet ne va pas rester dans les tiroirs », croit-elle savoir. Seulement, le chemin est encore parsemé d’embûches. A quand la déclaration publique du domaine ? Où trouver les 700 milliards FCFA dans ce contexte sécuritaire et humanitaire préoccupant pour lancer les travaux ? Autant de questions qu’il va falloir résoudre si tant est que le projet tient toujours.

Ouamtinga Michel ILBOUDO

omichel20@gmail.com

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