Née en 1972 en Côte d’Ivoire, Sylvie Kassongo/Sama est mère de trois enfants. Cette femme engagée a fait de l’agriculture son métier. Sa ferme Bénéwendé située dans le village de Diarradougou dans la commune de Bama, fascine par la diversité des cultures. A chaque visite, on a de quoi se régaler. Devenue une entrepreneure prospère, elle cumule les distinctions au Burkina Faso et à l’étranger. Son parcours est semé d’obstacles mais elle n’est pas prête à abandonner. Aujourd’hui encore, cette dame infatigable cherche un terrain de 100 hectares à Samendeni. Objectif, prouver son savoir-faire dans la production de la banane plantain. Zoom sur une amazone qui convainc les plus sceptiques que l’agriculture est un métier rentable, comme tout autre.
Bobodo Sylvie Kassongo / Sama voit le jour en 1972 en Côte d’Ivoire. Elle y suit une scolarité, sans aller bien loin. Elle décroche son Certificat d’études primaires (CEP) et atteint le niveau de la classe de 4e. Son père, un planteur prospère, possède environ 300 hectares de bananes et emploie plus de 200 ouvriers. Un héritage qui marque profondément la jeune femme. Elle ne devient pas agricultrice par hasard. « Le jour où on n’allait pas à l’école, on travaillait au champ jusqu’au soir. Mon père me disait à chaque fois de choisir entre l’école et l’agriculture.
Je n’avais donc pas de temps libre », se souvient-elle. Une rigueur dans son éducation qui

va s’avérer payante des années plus tard.
En 1991, elle se marie et retourne au bercail. Mais les champs de banane de son père lui manquent. Son époux, Pascal Kassongo, voit les choses autrement. Il propose de l’inscrire dans une école de santé. Elle pourrait travailler dans des pharmacies ou le cas échéant, se débrouiller dans le commerce. Sylvie refuse catégoriquement. D’autres suggestions suivent, sans succès.
« Mon mari m’a finalement posé la question suivante : qu’est-ce que tu veux faire ? J’ai répondu, l’agriculture », se rappelle-t-elle. Coup de tonnerre dans la famille Kassongo. Pascal ne s’en revenait pas. L’agriculture, c’est le dernier des métiers qu’il aurait recommandé à sa femme. « J’ai trouvé que ce n’était pas un métier facile pour une femme au foyer », lâche-t-il. Déçu, il s’y oppose vigoureusement. Mais derrière ce refus se cache, en réalité, une peur inavouée. « Quand une femme s’adonne à l’agriculture, le champ devient son deuxième mari », confie-t-il. Et de poursuivre : « elle est pratiquement tous les jours au champ ». Pour autant, Sylvie reste inflexible. Finalement, le mari capitule. Il autorise son épouse à choisir son métier.
Des années ont déjà été perdues

Une barrière est franchie. Mais une autre se dresse, inexorablement : où trouver le terrain ? Le grand frère de Sylvie résout l’équation. « Il a obtenu en 2003, 5 ha à Diarradougou, à la périphérie de Bobo-Dioulasso. Au départ, le propriétaire terrien n’était pas décidé à vendre sa parcelle. Entre-temps, il tombe malade. Mon frère a pris en charge les frais de soins. Lorsqu’il a recouvré la santé, il opte finalement pour la vente », explique Mme Kassongo. Son grand frère plante la banane puis retourne en Côte d’Ivoire. Il confie la ferme à Sylvie, qui s’y installe jusqu’à ce jour.
Devenue propriétaire, elle trouve le terrain trop petit pour ses ambitions. Elle loue 7 hectares supplémentaires. Sa ferme atteint 12 ha. Les premières années n’ont pas été un long fleuve tranquille. Le propriétaire terrien commence à s’inquiéter. « Il disait que s’il avait su que c’est une femme qui allait s’occuper de la ferme, il n’allait pas vendre son terrain », rapporte Sylvie.
Injures et moqueries au début
Beaucoup prédisent déjà son échec. Ils avancent des arguments selon lesquels là où les hommes s’en sortent difficilement, une femme ne peut réussir. « Le propriétaire terrien m’a dit que le travail d’une femme, c’est vendre des pagnes ou des condiments au marché », avance-t-elle.
Les injures et les moqueries s’enchainent. Elle encaisse sans broncher. « Une femme qui produit la banane ? », lançaient avec étonnement certains détracteurs. La première tentative échoue. Les sceptiques croient avoir raison. « On t’avait dit au départ que ça n’allait pas marcher non ? », narguent-ils. Mais Sylvie refuse d’admettre la défaite. Elle s’arme de courage et tente de relever le défi à tout prix.
Elle constate alors que le système d’irrigation goutte à goutte n’est pas adapté à la culture de la banane. Elle installe alors le système gravitaire. En six mois d’entretien, la bananeraie affiche une belle physionomie. Les parieurs sur son échec pâlissent de jalousie. « Avec l’expérience que j’ai eue en Côte d’Ivoire, je les ai tous battus », affirme-t-elle. Mieux encore, Sylvie forme aujourd’hui certains détracteurs et leurs enfants à la production de la banane.

dans la ferme de Sylvie Kassongo
Après cette prouesse, elle diversifie sa production. Elle se lance dans la production semencière des hybrides. Abdoulaye Sawadogo, Président-directeur général (PDG) de l’entreprise Neema agricole du Faso (NAFASO), lui apporte son expertise. Elle se forme puis se jette dans la danse. L’appétit venant en mangeant, sa ferme ne cesse de s’enrichir. Son champ reste vert toute l’année. On y produit toutes sortes de spéculations. Du côté des céréales, on a le maïs, le riz, et récemment le blé.
L’arboriculture y occupe une place de choix. Un verger de manguiers trône dans la ferme. On y rencontre aussi des plantes exotiques comme le jacquier, l’avocatier, le palmier à huile, le cacaoyer. « A n’importe quel moment, le visiteur qui arrive ici a toujours quelque chose pour grignoter », note-t-elle. En ce mois de juillet 2026, la campagne agricole bat son plein. Mais chez Mme Kassongo, son pic d’activité se situe en saison sèche. Grâce à une bonne maîtrise de l’eau, elle produit trois fois dans l’année. Elle était déjà dans la dynamique des recommandations du ministère en charge de l’agriculture. Sa ferme compte deux forages. En cas de poche de sécheresse, elle irrigue pour sauver ses cultures.
Des efforts récompensés
Cette femme engagée a commencé à récolter les fruits de son travail. Elle a été plusieurs fois récompensée pour ses efforts. En 2019, elle reçoit le prix « Balo d’or » qui récompense la meilleure exploitante familiale. Le lot comprend une attestation et une enveloppe de 15 millions F CFA. Elle espérait toucher cette somme en liquide. Les organisateurs en décident autrement. Ils lui promettent un forage doté de kits d’irrigation. Le forage est réalisé mais le kit est toujours en attente. « Si j’avais eu cet argent, je construirais moi-même le forage et l’équiper immédiatement », soupire-t-elle. En 2023, elle reçoit une autre distinction, le prix « famille agricole inTERREnationale 2023 » au Canada.

Organisé dans le cadre du 30e anniversaire de l’Union des producteurs agricoles Développement international (UPA DI), ce concours met en lumière le succès et la persévérance des productrices et producteurs agricoles qui contribuent à nourrir le monde et à préserver une agriculture familiale dynamique. Lors de la réception de son prix au Québec, la lauréate a partagé son expérience avec des participants venus du monde entier. Aujourd’hui, Sylvie pense avoir fait le bon choix et l’assume pleinement. Elle se dit fière d’avoir aidé des gens à devenir autonomes. De plus, la ferme Bénéwendé lui permet de subvenir à ses besoins et consommer des produits sains. « Je rends grâce à Dieu de ce qu’il a fait de moi une agricultrice », se réjouit-elle.
Sur le plan physique, l’agriculture la maintient en bonne santé. « Quand je vois certains de mes promotionnaires, on dirait que ce sont eux qui m’ont mis au monde ; ils ont vieilli d’un coup », observe-t-elle. L’agriculture l’a également rendue célèbre. Elle a été décorée deux fois par les autorités burkinabè. L’autre combat qu’elle continue de mener, c’est comment amener ses propres enfants à aimer le travail de la terre. Là également, elle ne désespère pas. Son benjamin Othniel, qui vit aux Etats-Unis, s’est finalement jeté à l’eau. Ce garçon avait honte de voir sa mère pratiquer l’agriculture, un métier autrefois peu considéré au Burkina Faso.

Quand elle se rendait à son école, il refusait de la présenter à ses amis. « Chaque samedi, je partais lui rendre visite à Toussiana. Je constate que chaque enfant se précipitait pour présenter sa mère à ses camarades mais le mien se comportait bizarrement à mon égard. Je lui demande, Othniel, pourquoi tu ne me présentes pas à tes amis ? Il me répond : maman, toi tu n’es qu’une simple agricultrice, les autres sont des fonctionnaires. Je lui ai demandé ce que les autres mères peuvent offrir à leurs enfants et que je ne puisse pas le faire », relate Mme Kassongo, visiblement dépassée.
« Mon fils me rapporte ensuite que ses camarades de classe ont dit que leurs mamans veulent les amener aux Etats-Unis. Je lui ai dit de tout faire pour avoir son Baccalauréat et que si c’est en Amérique, il va partir », raconte-t-elle.
Elle explique alors à son enfant que l’argent n’a pas de différence selon la profession. « L’argent n’a pas de couleur, ni d’odeur », lui signifie-t-elle. Après son Bac, le fils se rend

aux Etats -Unis et c’est de là-bas qu’il comprend qu’être agriculteur n’est pas donné à n’importe qui. Il s’engage désormais à accompagner sa mère en l’encourageant dans son métier. Mieux, il s’engage lui-même dans l’agriculture et l’élevage. « On a fait sortir 1 000 têtes de volaille », indique Sylvie Kassongo. Son fils, autrefois réticent, est devenu gestionnaire de la ferme. La plus grande fierté de cette amazone est d’être parvenue à changer la mentalité de son propre enfant.
L’aînée, une fille, est dans l’agroalimentaire et le deuxième au Canada. En dépit du succès, Mme Kassongo nourrit de grands projets. Elle veut se lancer dans l’agroalimentaire et la transformation des produits de sa ferme. Un four en cours de construction devrait lui permettre de fabriquer le pain à base de blé produit dans sa ferme. Elle cherche aussi 100 hectares à Samendeni pour produire la banane plantain. Pour elle, le manque de terres agricoles compromet la concrétisation de ses projets. « Je suis fatiguée de plaider pour cette cause. Mais chaque chose a son temps », lâche-t-elle.
Un choix assumé

Derrière ce sentiment d’impuissance, une autre inquiétude apparaît : l’âge avance et il faut aller vite. « Si les choses trainent, je serai fatiguée et incapable de former les jeunes », se préoccupe-t-elle. Le Burkina, dit-elle avec une forte conviction, est un pays béni. Elle exhorte les autorités à redoubler d’efforts dans l’aménagement d’espaces agricoles afin d’offrir des emplois aux jeunes et aux femmes. Selon elle, même un terrain modeste de 0,25 hectare peut suffire, s’il est bien exploité. « La construction des barrages coûte cher. C’est pourquoi je demande aux autorités de mettre aussi l’accent sur les forages à haut débit », suggère-t-elle. Regretter son choix ne l’a jamais effleurée. Mais elle se dit découragée de ne pas obtenir assez de terre pour étendre ses activités.
« Je veux mettre mes connaissances et ma force au service de mon pays », relève-t-elle. Sa ferme accueille régulièrement des stagiaires. « Notre objectif, ce n’est pas seulement l’argent. C’est aussi transmettre le savoir-faire aux jeunes gens afin qu’ils sachent que n’importe qui peut réussir dans l’agriculture », indique l’époux de Sylvie, Pascal Kassongo. Pour faciliter l’apprentissage à des jeunes filles stagiaires en agriculture, Mme Kassongo avait loué des terres à Matourkou. Mais actuellement, le propriétaire terrien les a retirées. Découragées, la plupart des filles se sont reconverties.

« J’ai rencontré l’une d’elles dans un salon de coiffure à Bobo-Dioulasso. Quand je lui ai demandé pourquoi elle a abandonné l’agriculture, elle a répliqué que c’est par manque de terres cultivables », déplore Sylvie. Son ambition est de transformer, à l’avenir, sa ferme en centre de formation agricole. Autour d’elle, de nombreux ouvriers lui apportent un coup de pouce. Tégawendé Nikièma, l’un d’eux, admire son courage. « Sans soutien, elle seule ne peut accomplir toutes ces tâches », martèle-t-il.
Mme Kassongo se dit reconnaissante à son époux qui lui a permis d’exercer son métier de rêve. Celui-ci salue à son tour les mérites de sa « moitié ». « C’est une femme battante, car, même malade, il faut qu’elle aille au champ », révèle Pascal Kassongo. Et d’ajouter : « deux de mes enfants sont à l’extérieur grâce à la ferme ». Si c’était à recommencer, déclare-t-il, « je prendrai les devants ». Il dit être prêt à accompagner davantage sa femme pour de meilleurs résultats. Aux femmes qui veulent se lancer dans l’agriculture, Pascal donne un conseil : « il faut s’entendre avec le mari ».
Ouamtinga Michel ILBOUDO
omichel20@gmail.com























