
Le Burkina Faso enregistre de nombreux conflits communautaires, tant en milieu urbain que rural. Ainsi, le rapport actualisé sur l’état des lieux des conflits communautaires (ndlr, ministère de la Justice) révèle que le nombre de litiges est passé de 2 931 cas de 2012-2014 à 4 866 cas de 2018-2020 au Burkina Faso. A titre d’exemple, la province du Kénédougou (Orodara), région du Guiriko, enregistre de nombreuses crises foncières. En effet, dans cette partie du pays à fortes potentialités arboricoles et agricoles, la pression sur le foncier rural nourrit des conflits de plus en plus récurrents. Face à ces litiges et aux côtés de la justice moderne, autorités administratives, chefs coutumiers et communautés locales misent sur les mécanismes endogènes pour restaurer la paix. Du bureau du préfet, à l’arbre à palabres de Lidara (village de la commune de Orodara), immersion dans une justice qui œuvre à réconcilier des frères.
A Kangounadéni, dans la province de la Comoé, région des Tannouyan, un conflit foncier vieux de 20 ans a dégénéré en un affrontement, le 9 février 2022 entre les belligérants. Bilan : 4 morts, des blessés, des cases calcinées. Comme le cas de Kankounadéni, les conflits communautaires liés au foncier au Burkina Faso, et particulièrement dans la province du Kénédougou sont récurrents. En ce mois de décembre 2025, le préfet du

département de Orodara, Emmanuel Konaté, par ailleurs Président de la délégation spéciale (PDS), dit faire ce constat au quotidien. Dans son bureau où s’empilent des dossiers de litiges, il observe la mutation d’une société sous pression.
L’origine du mal est connue, dit-il. « L’explosion démographique, le développement galopant de l’arboriculture et l’appétit des sociétés de promotion immobilière ont transformé la terre nourricière en une marchandise spéculative. A Orodara, encore appelé verger du Burkina, chaque hectare est une mine d’or verte. Le foncier a pris une valeur telle qu’il fait l’objet de toutes les convoitises », avance Emmanuel Konaté.
Dualisme droit moderne-droit coutumier

Les conflits fonciers au Bur-kina Faso, selon le socio-anthropologue, Moubassira Kagoné, trouvent leurs racines dans un mal ancien. Il s’agit, à ses dires, du flou instauré dès l’indépendance autour de la propriété de la terre. En déclarant les terres
« vacantes » comme propriété de l’Etat, estime-t-il, les textes ont ignoré l’existence des droits coutumiers, pourtant bien établis dans les communautés. « Ce dualisme entre droit moderne et droit coutumier a ouvert la voie à des stratégies d’appropriation et à de profondes frustrations », indique-t-il.
Selon lui, la rupture majeure intervient lorsque la gestion de la terre échappe au chef de terre pour être morcelée entre chefs de lignage. Cette évolution a favorisé l’apparition de la vente des terres, pratique autrefois proscrite et importée notamment par des migrants de retour de l’étranger. La marchandisation du foncier, regrette M. Kagoné, a exacerbé les tensions avec à la clé, des conflits entre lignages, des contestations des ventes, des remises en cause des droits d’usage, jusqu’à l’exclusion des femmes de ressources autrefois partagées.
Les statistiques nationales des conflits liés au foncier sont inquiétantes. De 2 931 cas entre 2012 et 2014, le nombre de conflits communautaires, si l’on se fie au Rapport actua-lisé sur l’état des lieux des conflits communautaires du ministère de la Justice, a bondi à 4 866 sur la période 2018-2020. La région du Guiriko (ex-Hauts-Bassins) est en première ligne, concentrant à elle seule plus de 14% de ces litiges.
Pourtant, la justice conventionnelle éprouve des difficultés. Basée sur un système binaire
« gagnant-perdant », foi des acteurs, elle ignore souvent la cosmogonie locale où la terre n’est pas seulement un bien meuble, mais un lien sacré entre les ancêtres, les vivants et les générations futures.
« L’exécution des décisions de justice dans le cas des conflits fonciers pose d’énormes problèmes. On a comme l’impression que ces décisions de justice viennent envenimer la situation au lieu de résoudre le problème. Le souci, la terre est gérée suivant les coutumes. Et la justice moderne a du mal à appréhender ces réalités parce que devant le tribunal, ce sont les preuves qui tiennent lieu.

Or, en matière foncière, les preuves sont souvent difficiles à apporter », explique le magistrat au Tribunal de grande instance (TGI) de Orodara, Boni Kani. C’est pour pallier ce « déphasage » entre la loi et la réalité sociale que le gouvernement burkinabè a entrepris de redonner ses lettres de noblesse aux mécanismes endogènes à travers l’adoption de la loi dénommé « Faso Bukaore » le 14 janvier 2026 (lire encadré).
Médiation et conciliation
A Orodara, cela s’est traduit par la mise en place de l’Observatoire départemental de prévention et de gestion des conflits communautaires (ODPREGECC). « Cet organe n’est pas une juridiction parallèle, mais un pont. Il réunit des administrateurs civils, des forces de sécurité et, surtout, les forces vives de la tradition (ndlr, chefs de terre, chefs de village, leaders religieux et présidents de Conseils villageois de développement-CVD) », explique le PDS Konaté.
La méthode de l’ODPREGECC, poursuit-il, est basée sur la médiation et la conciliation.
« Le mode alternatif de règlement des conflits est le mieux adapté à notre contexte. Il ne cherche pas à déterminer qui a tort, mais à amener les parties à renouer le dialogue pour maintenir les liens fraternels », fait savoir le préfet de Orodara. C’est d’ailleurs cet observatoire qui a permis d’éviter le pire entre Daouda Traoré, propriétaire terrien à Lidara, à une dizaine de kilomètres de Orodara, et Tahibou Sawadogo.

En effet, depuis une trentaine d’années, Sieur Sawadogo a bénéficié gracieusement d’un lopin de terre de la part des défunts parents de Daouda Traoré. Un lopin qu’il exploite depuis lors pour nourrir sa famille jusqu’à ce qu’un malentendu naisse sur la délimitation de son champ entre lui et l’héritier de ses bienfaiteurs. « Lorsque mes parents cédaient la portion de terre à Tahibou Sawadogo, ils lui avaient montré une limite. Mais, il se trouve qu’à un moment donné, il a dépassé cette limite pour se retrouver dans mon exploitation. Au regard de son avancée, j’ai délimité les deux parcelles par une ligne d’anacardiers que j’ai plantés. Et c’est cette ligne qui a été à l’origine des incompréhensions », détaille Daouda Traoré. Des explications attestées par Tahibou Sawadogo.
« Nous étions en bons termes avec les vieux de Lidara depuis belle lurette. Aujourd’hui, ils ne sont pas de ce monde. De cette entente nous avons sollicité et obtenu un lopin de terre pour se nourrir. Depuis plus de 30 ans nous exploitons sans souci ces terres qu’on nous a donné gracieusement jus-qu’au jour où, à mon grand étonnement, un des fils de notre bienfaiteur, Daouda Traoré, vienne identifier des plants indiquant qu’ils lui appartiennent », explique à son tour M. Sawadogo. Fort heureusement, ce conflit qui était sur le point de virer au pire face au refus catégorique des protagonistes de revenir à la raison, a été résolu à l’amiable grâce à la médiation des coutumiers et l’implication du préfet du département de Orodara.
« Lorsque nous avons été saisis du problème, nous avons décidé, après constat des jeunes plants, que M. Sawadogo respecte la limite de sÒon exploitation tracée par Daouda Traoré sans déborder. Mais le problème persistait. Une seconde fois, nous les avons réunis pour faire entendre raison à Tahibou Sawadogo sans succès. Au regard de la gravité de la situation, et vu que les terres n’ont pas été vendues, nous avons décidé, pour éviter un affrontement, de retirer simplement toute l’exploitation qui avait été donnée à Tahibou Sawadogo. Sommé de libérer les terres si toutefois il n’accède pas à la
première décision, Tahibou Sawadogo saisit le préfet de Orodara. Et c’est après de longues tractations qu’il a accepté nos exigences pour mettre fin à ce conflit qui risquait de prendre d’autres tournures », conte le chef de village de Lidara, Bakary Traoré.
Reconnaitre le droit coutumier

Pour davantage comprendre l’efficacité du système endogène de la résolution des conflits communautaires, il faut s’intéresser au cas de la famille Sanogo. Un litige, selon Emmanuel Konaté, portait sur un champ de six hectares, vendu par un membre de la famille à un acquéreur au grand dam de l’un des héritiers légitimes. L’affaire était déjà entre les mains de la gendarmerie. Le climat était électrique. Ici encore, et pour éviter le danger qui planait sur les relations familiales, l’équipe de médiation de l’ODPREGECC, accompagnée des notabilités coutumières, est descendue dans l’arène, pas pour brandir le Code civil, mais pour invoquer l’histoire de la famille, le respect des aînés et l’importance de la cohésion sociale.
« Après des heures de palabres, le miracle s’est produit. L’acquéreur, pourtant dans son droit légal d’acheteur, a accepté de céder deux hectares à l’héritier lésé.
Une solution impensable devant un tribunal classique. Tout s’est bien passé, le champ a été partagé de manière sécurisée, et l’harmonie est revenue », se félicite le PDS de Orodara, Emmanuel Konaté.

« L’exécution des décisions de justice dans le cas des conflits fonciers pose d’énormes problèmes ».
Si grâce à la médiation ou des méthodes endogènes, la« bombe » de ces deux crises a été désamorcée, il faut savoir que tout n’est pas rose au pays de la conciliation.
Le système endogène repose sur un pilier fragile : le consentement. Contrairement à une décision de justice qui peut être exécutée par la force publique, l’accord amiable ne vaut que par la parole donnée. « Aucun mode de règlement ne peut être efficace si les solutions ne sont pas mises en œuvre.
C’est là que le rôle des chefs de terre est crucial. Leur autorité morale agit comme un sceau sacré sur les accords passés sous l’arbre
à palabres », rappelle le socio-anthropologue Moubassira Kagoné. Pour M. Kagoné, la sortie de crise passe par une reconnaissance effective des droits coutumiers, l’implication des chefs de terre et une conciliation intelligente entre normes mo-dernes et pratiques endogènes, afin de désamorcer ces conflits devenus de véritables « bombes à retardement ».
Kamélé FAYAMA
Me Edasso Rodrigue Bayala, ministre de la Justice
« La justice traditionnelle absorbe près de 95 % du contentieux »
D’abord adoptée en Conseil des ministres le 4 septembre 2025, le projet de loi « Faso Bukaore » est « passé » à l’Assemblée législative de transition (ALT), ce mercredi 14 janvier 2025. La désormais loi portant « Faso Bukaore » marque ainsi une étape majeure dans la reconnaissance des mécanismes traditionnels de règlement des conflits au Burkina Faso. Cette loi consacre la reconnaissance de la Nation et la valorisation des mécanismes endogènes de réparation des différends entre les individus, les groupes d’individus et les familles au sein des communautés traditionnelles au Burkina Faso, devant des tribunaux coutumiers.
Elle est l’aboutissement d’un long processus inclusif et approfondi et s’adapte aux réalités socio-culturelles de chaque groupe linguistique et ethnique du Burkina Faso. « Faso Bukaore » encadre également la désignation des membres des tribunaux coutumiers, l’exercice de leurs missions reconnues par la communauté, la consignation des délibérations et prévoit des voies de recours contre les jugements rendus par un tribunal coutumier devant une autre instance coutumière.
Toutefois, les décisions des tribunaux coutumiers ne sont pas contestables devant les Tribunaux de grande instance (TGI) classiques. Ces tribunaux coutumiers, à implanter bientôt dans les villes et villages, seront plus proches des réalités socio-culturelles des populations et contribueront aux désengorgements des juridictions modernes, au renforcement de la cohésion sociale et de la paix. Loin de se poser en alternative à la justice moderne, la justice traditionnelle se veut complémentaire à celle-ci. Elle s’inscrit désormais dans un cadre juridique clairement défini, respec-tueux des droits humains et particulièrement attentif à la protection des femmes, des filles et des personnes vulnérables.
A l’ALT, le ministre de la Justice, Me Edasso Rodrigue Bayala, a souligné avec force que la justice traditionnelle a autant sa place que la justice classique, dans la mesure où elle absorbe près de 95 % du contentieux, sans que les décisions qui y sont rendues ne soient reconnues par la justice moderne. « Cette loi vise donc à établir une passerelle permettant une recon-naissance réciproque des décisions issues des deux systèmes », a-t-il dit. Il a par ailleurs précisé que les instances traditionnelles et coutu-mières ne seront en aucun cas habilitées à prononcer des sanctions pénales et des amendes pécuniaires à l’encontre des citoyens qui se présentent devant cette instance judiciaire endogène.
Avec l’adoption de ce projet de loi, le Burkina Faso vient de franchir une étape supérieure dans sa refondation d’une Nation de justice souveraine, enracinée dans les profondeurs de ses valeurs traditionnelles de paix, de tolérance et de cohésion sociale.
K.F
Source : Ministère de la Justice





