Apiculture : une source de revenus pour les femmes rurales

Longtemps réservée aux hommes, l’apiculture est de plus en plus pratiquée par les femmes rurales. Elle leur procure des revenus et participe à leur autonomisation économique. Cependant, les difficultés d’accès aux crédits, aux technologies de production et de transformation handicapent leur entrée dans cette activité « rentable », à fort impact environnemental.  

« En milieu rural, la pauvreté frappe surtout les femmes. De plus en plus, les maris n’assistent plus financièrement leurs femmes. Pour faire face à nos besoins quotidiens et ceux de nos enfants, nous sommes obligées de nous trouver des activités génératrices de revenus ». Ce témoignage est de Kabouga Neyaga, une femme rurale de Oualem, un village situé dans la commune de Pô, région du Centre-Sud, à environ 180 km de Ouagadougou. Depuis qu’elle vit en couple dans cette bourgade, il y a une dizaine d’années, cette dame de 38 ans, mère de cinq enfants, ne mène autre activité que l’agriculture qu’elle pratique dans le champ de son conjoint. Maïs, coton, soja, sorgo sont les principales spéculations de l’exploitation familiale.

Depuis trois ans, elle s’est engagée à entreprendre une activité pourvoyeuse de revenus. Mais elle refuse de se mettre dans des activités traditionnellement réservées aux femmes rurales : fabrication et commerce de dolo (bière locale), vente de beignets ou de galettes, de produits maraichers. Dame Neyaga opte de s’investir dans un métier traditionnellement masculin : l’apiculture. « Ce que l’homme peut faire, je peux le réaliser aussi. Je n’ai pas peur des abeilles. Depuis que je me suis lancée dans cette activité, je conduis moi-même tout le processus de production :  de la préparation des ruches à la récolte du miel, en passant par le suivi, l’entretien des ruches.  C’est lorsque j’étais enceinte de mon dernier que mon époux a m’aidé à récolter mon miel », raconte-t-elle, l’air fière de ce qu’elle accomplit comme boulot.

.La productrice de miel, Kabouga Neyaga : « pour faire face à nos besoins quotidiens et ceux de nos enfants, nous sommes obligées de nous trouver des activités génératrices de revenus ».

En cette mi-journée d’août, cette apicultrice va au contrôle de sa quinzaine de ruches placées dans les endroits boisés et ombragés, aux alentours du champ familial. Enfilé dans une combinaison anti-abeilles qui a quelque peu perdu de sa blancheur et qui couvre tout son corps, Kabouga Neyaga est à son premier « poste de contrôle ». Là, dans une fourrée, se trouvent trois ruches en bois de forme Parallélépipédique sur des supports ferrés d’environ un mètre de haut, espacés d’environ 10 mètres l’un de l’autre.

« Je peux gérer une cinquantaine de ruches »

« Les gros moellons sur les ruches visent à éviter que le vent ne les décoiffe. Celle-ci n’est pas encore colonisée. Il faudrait que je l’amène à la maison pour la préparer », dit-elle à propos de la ruche qu’elle vient d’ouvrir soigneusement. Ses récoltes varient entre 20kg et 50kg, selon les saisons. « L’année dernière, j’ai eu 30 kg de miel. Cela m’a rapporté cent mille F CFA », confie-t-elle. Ce n’est pas une grosse fortune, mais un revenu qu’elle n’aurait pas engrangé si elle ne menait pas cette activité. « L’apiculture me permet de n’est plus être dépendante financièrement de mon mari, de me prendre en charge, d’améliorer la qualité des repas de la famille. Par exemple l’année écoulée, j’ai pu payer les frais de scolarité de ma fille au collège qui s’élèvent à 20 000 F CFA », rapporte-t-elle, fièrement.

Elle nourrit l’ambition d’augmenter ses capacités de productions afin d’optimiser ses revenus. « Je peux gérer une cinquantaine de ruches. J’ai un environnement propice à l’activité apicole », souligne-t-elle, en montrant du doigt le vaste domaine espace boisé. Tout comme Mme Neyaga, elles sont une quinzaine de femmes dans les villages de Oualem, Bourou et Yaro, dans la commune de Pô, qui ont opté de briser les codes sexistes, pour se lancer dans l’apiculture.

La transformation du miel constitue un moyen d’autonomisation des femmes rurales.

A Yaro, Awa Nayaga est ans la production de miel depuis cinq ans. Elle dispose de 10 ruches. Cette année, elle a pu avoir 70 000 F CFA à sa première récolte. Pour elle, cette activité contribue à améliorer son autonomie financière, d’améliorer les conditions de sa petite famille. « Les revenus issus de la vente du miel m’aident à faire face à mes propres besoins, à assurer la prise en charge sanitaire de mes enfants, mais aussi à améliorer la qualité de l’alimentation de la famille. Car, comme vous le savez, au village les hommes ne donnent pas l’argent des condiments », confie-t-elle, le regard tourné vers son jeune époux, qui se contente de rire sans apporter le moindre démenti.

Institutrice à Bourou, Ouêpia Yacari est la secrétaire générale des producteurs de miel de ladite localité. Elle dit être arrivée à l’apiculture par passion mais aussi à cause de sa rentabilité. « C’est l’amour du métier qui m’y a amenée. En plus, je vois que c’est une activité qui rapporte beaucoup d’argent aux hommes », confie-t-elle, toute souriante. A côte de son salaire d’enseignante du primaire, elle engrange en moyenne 100 mille F CFA par récolte de miel. Son rêve est d’abandonner un jour l’enseignement pour se consacrer entièrement à l’entrepreneuriat apicole qu’elle trouve promoteur.

L’institutrice Ouêpia Yacari rêve d’abandonner l’enseignement pour se consacrer à l’entrepreneuriat apicole.

Source de sécurité alimentaire

A côté de celles qui s’investissent dans la production, d’autres se sont spécialisées dans la transformation. Alimata Zongo est la présidente de la Coopérative des transformatrices de miel de la commune rurale de Bingo. Composée d’une vingtaine de membres, cette Coopérative transforme en moyenne par an 300 Kg de miel brut en miel liquide, en cire, en jus et vin de miel. « Nous avons même reçu une formation pour transformer le miel en pommade, en savon. Mais pour le moment, nous n’avons pas d’équipements pour démarrer cette transformation », confie-t-elle.

Pour Mme Zongo, l’apiculture et la transformation constituent un levier de lutte contre la pauvreté qui a un visage plus féminin, surtout en milieu rural. « Les revenus issus de l’apiculture ont un impact réel sur la réduction de la pauvreté des femmes, sur le bien-être des ménages ruraux. Car, comme vous le savez, en milieu rural, les femmes sont au centre de la scolarisation, de la prise en charge sanitaire des enfants », renchérit l’enseignant chercheur en sociologie à l’Université Joseph Ki-Zerbo, Dr Alexis Kaboré.

En plus, d’être une source de diversification des revenus, elle contribue à assurer la sécurité alimentaire, car les femmes ne sont plus tenues de vendre leurs céréales pour faire à leurs besoins urgents. Et tout en étant un moyen de résilience face au changement climatique, poursuit-t-il, l’activité apicole participe à la préservation des ressources naturelles, à bâtir une conscience environnementale. « Sans arbres, sans forêts, il n’y a pas d’apiculture. Cela nous pousse à davantage protéger l’environnement pour ainsi assurer la durabilité de notre activité », souligne Martine Zibaré, productrice de miel dans le village de Oualem.

3 milliards F CFA de revenus générés

Cependant, les difficultés d’accès au financement constituent le principal frein à l’entrée des femmes dans cette activité. « L’accès aux financements est essentiel pour nous permettre d’acquérir des équipements de production et de transformation, et d’améliorer la productivité et nos revenus », plaide Alimata Zongo. Selon le secrétaire général du ministère de l’Industrie, du Commerce et de l’Artisanat, Alassane Ouédraogo, la filière apicole au Burkina Faso compte plus de 16 000 apiculteurs, avec une production nationale de miel qui est passée d’environ 500 tonnes en 2017 à plus de 1 300 tonnes en 2023, générant plus de 3 milliards F CFA de revenus dans l’économie nationale.

La transformatrice de miel, Alimata Zongo : « l’accès aux financements est essentiel… ».

Pour le président de l’interprofession miel, Désiré Yaméogo, au regard de l’important rôle que l’abeille joue dans la préservation de la vie humaine, animale et végétale, l’apiculture devrait bénéficier d’un appui structurel conséquent, car en plus de sa rentabilité économique, elle est une activité à forte valeur ajoutée écologique et environnementale. Il déplore que cet aspect soit encore insuffisamment valorisé dans les politiques publiques. « Malheureusement, cette dimension de l’impact écologique, environnemental et sur la production agricole et alimentaire n’est pas toujours prise en compte dans l’appréciation de notre filière. On résume le plus souvent l’apiculture à la production du miel et des produits dérivés. Alors qu’il ne peut pas y avoir de développement agricole sans l’apiculture », martèle le président Yaméogo.

Mahamadi SEBOGO

Windmad76@gmail.com

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