
« Le potentiel des réseaux sociaux est largement sous-exploité par le secteur des assurances au Burkina Faso», Lagnono Hassane Lamizana, président de l’Association professionnelle des courtiers d’assurances du Burkina Faso (APCAB)
Dans un contexte où la téléphonie mobile et d’autres secteurs financiers dominent l’espace numérique au Burkina Faso, le secteur des assurances peine encore à trouver sa place sur les réseaux sociaux. Pourtant, ces plateformes représentent un levier stratégique majeur pour sensibiliser, éduquer et bâtir une culture assurancielle auprès des populations, notamment les jeunes. Dans cet entretien accordé à Sidwaya, Lagnono Hassane Lamizana, président de l’Association professionnelle des courtiers d’assurances du Burkina (APCAB), dresse un état des lieux sans concession de la communication digitale du secteur et plaide pour une transformation profonde des pratiques. Entre diagnostic lucide et appel à la mobilisation collective, il explore les défis, les opportunités et les pistes concrètes pour faire de l’assurance un sujet accessible, moderne et citoyen.
Sidwaya (S) : Comment évaluez-vous la présence actuelle du secteur des assurances sur les réseaux sociaux, comparativement à d’autres secteurs financiers au Burkina Faso?
Lagnono Hassane Lamizana (LHL) : Le constat est sans appel. Comparativement à des secteurs comme la téléphonie mobile, le mobile money ou les services bancaires digitaux, le secteur des assurances est encore très en retrait sur les réseaux sociaux. Ces autres secteurs ont compris depuis longtemps l’importance stratégique du digital et ont investi massivement dans la création de contenus simples, réguliers et interactifs. Ils ont su rendre leurs services accessibles et désirables à travers une communication moderne et adaptée aux codes du digital.
L’assurance, en revanche, reste encore trop institutionnelle dans sa communication. Notre présence sur les réseaux sociaux est timide, irrégulière, et souvent limitée à des publications formelles qui ne suscitent pas l’engagement. Nous n’avons pas encore réussi à créer cette proximité et cette interaction que le digital permet pourtant d’établir.
Il faut toutefois relever l’émergence de quelques actions de sensibilisation sur les réseaux sociaux classiques comme « Facebook » et « LinkedIn ». Plusieurs acteurs du secteur y possèdent des pages et font des publications.
Outre ces canaux, nous observons également des actions commerciales de proximité, avec des rencontres directes avec les clients potentiels, des visites sur le terrain, notamment auprès des entreprises et des organisations professionnelles. Les médias classiques, en particulier la radio et la télévision, demeurent des vecteurs importants de communication, même si leur utilisation reste souvent ponctuelle, liée à des campagnes spécifiques ou à des événements particuliers.
(S) : Selon vous, les réseaux sociaux constituent-ils aujourd’hui un levier essentiel pour la promotion du secteur des assurances au Burkina ?
LHL : Oui, absolument, et je dirais même qu’ils sont devenus incontournables. Les réseaux sociaux ne sont plus un simple complément aux canaux traditionnels de communication, ils représentent désormais un espace stratégique majeur pour atteindre les populations, en particulier les jeunes générations.
Les réseaux sociaux permettent d’informer en temps réel, d’éduquer de manière continue et de dialoguer directement avec les populations. Ils offrent une opportunité unique de vulgariser l’assurance, de rendre accessible un domaine souvent perçu comme complexe et réservé aux initiés. À travers des vidéos explicatives, des infographies, des témoignages ou des sessions de questions-réponses en direct, nous pouvons désormais toucher des milliers, voire des millions de personnes.
Ces plateformes nous permettent également de répondre rapidement aux questions du public, de corriger les idées reçues qui sont nombreuses dans notre secteur, et de bâtir progressivement une relation de confiance durable avec les assurés et les prospects. C’est un espace où nous pouvons montrer l’utilité concrète de l’assurance dans la vie quotidienne des gens, démontrer comment elle protège leurs projets, sécurise leurs activités économiques et les aide à faire face aux aléas de la vie.
S : Quels types de contenus faut-il publier?
LHL : Pour toucher le grand public, l’usage des langues locales, des vidéos courtes et des campagnes d’influence sont importantes sur les réseaux sociaux. Je dirais même que ces formats sont particulièrement efficaces, bien plus que les approches traditionnelles. Les langues locales, tout d’abord, constituent un levier majeur pour faciliter la compréhension et créer une proximité avec les populations. La majorité des Burkinabè s’expriment au quotidien en mooré, en dioula, en fulfuldé ou dans d’autres langues nationales. Communiquer sur l’assurance dans ces langues, c’est lever immédiatement une barrière, c’est rendre le message accessible à tous, y compris aux populations rurales et à celles qui ne maîtrisent pas parfaitement le français.
Les vidéos courtes répondent parfaitement aux habitudes de consommation de contenu sur les réseaux sociaux, notamment chez les jeunes. Des formats de 30 secondes à 2 minutes, dynamiques, visuellement attractifs, avec des messages clairs et percutants, captent l’attention et favorisent le partage. Ces vidéos peuvent prendre différentes formes. Il s’agit notamment des témoignages, des mini-tutoriels, des animations expliquant un produit d’assurance, des mises en situation montrant l’utilité concrète de l’assurance dans la vie quotidienne.

Les campagnes d’influence, enfin, permettent de toucher un large public de manière organique et crédible. Quand un influenceur en qui sa communauté a confiance parle d’assurance, son message est écouté, pris au sérieux, partagé. C’est incomparablement plus efficace qu’une publicité classique, car le message est porté par une personne authentique, qui partage ses propres convictions et expériences.
Je pense que la combinaison de ces trois approches, les langues locales, les formats courts et l’influence, constitue la stratégie gagnante pour véritablement démocratiser l’assurance au Burkina Faso.
3- Quel est alors l’impact de ces canaux de communication dans la promotion des produits assuranciels ?
LHL : Soyons honnêtes. L’impact reste encore limité, même s’il est perceptible là où des initiatives sérieuses existent. Nous observons que lorsqu’un contenu est bien expliqué, adapté au public cible et diffusé de manière cohérente, l’intérêt est réel. Les gens réagissent, posent des questions, partagent les informations, ce qui démontre qu’il y a une demande et une curiosité pour ces sujets.
Cependant, force est de constater que le potentiel des réseaux sociaux est largement sous-exploité par notre secteur. Nous ne touchons qu’une fraction infime de l’audience que nous pourrions atteindre. Alors que d’autres secteurs génèrent des milliers d’interactions, des centaines de partages et créent de véritables communautés en ligne, l’assurance reste encore trop discrète, presque invisible dans l’espace numérique burkinabè.
Cette situation représente un manque à gagner considérable, non seulement en termes de chiffre d’affaires pour les acteurs du secteur, mais aussi en termes d’impact social. Combien de Burkinabè pourraient bénéficier de l’assurance s’ils en connaissaient mieux l’utilité et les modalités ? Combien d’activités économiques pourraient être mieux sécurisées ? C’est tout l’enjeu de notre présence digitale.
4- Quels sont les principaux obstacles liés à la vulgarisation efficace de l’assurance sur les réseaux sociaux ?
LHL : Les obstacles sont multiples et se situent à différents niveaux. Le premier obstacle, et probablement le plus important, c’est le langage. L’assurance utilise encore un vocabulaire trop technique, trop juridique, avec des termes comme « prime », « sinistre », « franchise », « avenant », « clause d’exclusion », etc. qui ne parlent pas au commun des mortels. Cette technicité crée une barrière immédiate avec le public.
Ensuite, il y a un manque criant de contenus pédagogiques adaptés au format des réseaux sociaux. Or, les réseaux sociaux exigent des formats différents : courts, visuels, interactifs, avec une approche narrative qui capte l’attention.
L’absence de storytelling, c’est-à-dire de récits, de témoignages, de mises en situation concrètes, constitue un autre obstacle majeur. Les gens ont besoin de se projeter, de comprendre à travers des exemples réels comment l’assurance peut les aider. Raconter l’histoire d’un agriculteur qui a pu rebondir après une mauvaise récolte grâce à son assurance agricole, ou celle d’une famille qui a pu faire face aux frais médicaux grâce à une mutuelle santé, voilà le type de contenu qui touche et qui convainc.
Par ailleurs, la perception même de l’assurance comme un sujet complexe, réservé aux spécialistes ou aux entreprises, freine l’engagement du public. Beaucoup de Burkinabè pensent encore que l’assurance n’est pas faite pour eux, qu’elle coûte trop cher ou qu’elle est inutile. Cette méfiance s’explique aussi parfois par des expériences négatives, réelles ou rapportées, de personnes qui ont eu des difficultés à obtenir des indemnisations.
Enfin, il faut mentionner la faible culture digitale chez certains acteurs du secteur. Tous ne maîtrisent pas encore les codes des réseaux sociaux, les algorithmes, les formats qui fonctionnent, les heures optimales de publication, l’importance de l’engagement avec la communauté. Cette lacune technique limite considérablement l’efficacité de nos actions de communication.
5-Selon les statistiques disponibles, moins de 10 % des contenus liés à l’assurance circulent sur les réseaux sociaux au Burkina. Comment expliquez-vous ce chiffre ?
LHL : Ce chiffre, malheureusement révélateur, traduit un retard historique dans la communication digitale du secteur. Il y a un manque de stratégie numérique coordonnée au niveau sectoriel. Il n’y a pas eu de grande campagne collective pour promouvoir l’assurance, contrairement à ce qui a été fait dans d’autres domaines.
Il faut aussi mentionner un sous-investissement chronique dans la communication digitale. Beaucoup d’acteurs du secteur n’ont pas alloué les budgets nécessaires pour recruter des professionnels de la communication digitale, créer du contenu de qualité, développer des campagnes d’ampleur. On ne peut pas espérer des résultats significatifs sans investissement significatif.
Beaucoup d’acteurs pensaient que les canaux traditionnels suffiraient, que le digital était secondaire, un gadget pour les jeunes. Cette vision s’est révélée totalement erronée. Aujourd’hui, les réseaux sociaux sont devenus le principal canal d’information et de communication pour une large partie de la population, et ne pas y être présent de manière forte, c’est tout simplement se condamner à l’invisibilité.
6- Pouvez-vous estimer le manque à gagner en termes de chiffre d’affaires lié à cette faible visibilité digitale au Burkina ?
LHL : Il est effectivement difficile de chiffrer précisément ce manque à gagner, car cela nécessiterait une étude approfondie prenant en compte de multiples variables. Cependant, il est évident que le secteur des assurances contribue au budget de l’Etat, à des milliards de Frans CFA.
Si on considère que le taux de pénétration de l’assurance au Burkina Faso reste très faible, et qu’une meilleure communication pourrait contribuer à augmenter ce taux, c’est forte probable que ces chiffres vont augmenter, voire des centaines de milliards de francs CFA dans le budget de l’Etat.
Mais au-delà du chiffre d’affaires pour les acteurs du secteur, il faut aussi penser au coût social et économique de cette sous-assurance. Combien d’activités économiques disparaissent chaque année faute de protection assurancielle ? Combien de familles tombent dans la pauvreté suite à des frais médicaux catastrophiques qu’une assurance santé aurait pu couvrir ? Combien d’agriculteurs perdent tout après une mauvaise récolte qu’une assurance agricole aurait pu compenser ?
7-Quel rôle précis peuvent jouer les influenceurs, les associations et les créateurs de contenu dans la promotion de la culture assurancielle sur les réseaux sociaux ?
LHL : Ils peuvent jouer un rôle absolument clé, décisif même, dans la transformation de la perception de l’assurance au Burkina Faso. Les influenceurs et créateurs de contenu ont cette capacité unique de traduire des concepts complexes en messages simples, concrets et proches des réalités quotidiennes de leurs communautés.
Prenons l’exemple d’un influenceur spécialisé dans l’entrepreneuriat. Il peut expliquer à sa communauté pourquoi il est important d’assurer son local commercial, ses équipements, ses stocks. Il peut partager son propre parcours, raconter comment une assurance l’a aidé à surmonter un sinistre. Ce témoignage personnel, authentique, aura infiniment plus d’impact qu’une brochure institutionnelle.
De même, un influenceur spécialisé dans la santé peut sensibiliser sur l’importance d’une mutuelle santé, expliqué comment elle fonctionne, quels sont les bénéfices concrets. Un créateur de contenu agricole peut vulgariser l’assurance agricole auprès des producteurs, dans les langues locales, avec des exemples tirés de leur quotidien.
Les associations, quant à elles, peuvent intégrer la sensibilisation à l’assurance dans leurs programmes d’éducation financière, d’accompagnement des entrepreneurs, de soutien aux agriculteurs. Elles peuvent organiser des ateliers, des formations, des campagnes de proximité qui touchent directement les populations cibles.
La proximité de ces acteurs avec leurs communautés, leur crédibilité, leur maîtrise des codes de communication moderne, tout cela peut contribuer à changer durablement la perception du secteur et à bâtir une véritable culture assurancielle au Burkina Faso.
Pour toucher les jeunes, il faut partir de leurs préoccupations concrètes, de leur réalité quotidienne. Les jeunes burkinabè s’intéressent à l’emploi, à l’entrepreneuriat, à la santé, à la mobilité, à l’agriculture pour ceux en milieu rural, aux questions climatiques et environnementales. L’assurance doit être présentée comme une réponse, un outil au service de ces préoccupations.
Des contenus pratiques fonctionnent très bien que les jeunes doivent comprendre. Comment protéger mon activité commerciale ? Comment assurer ma moto ou ma voiture sans me ruiner ? Quelle assurance pour mes parents vieillissants ? Comment me protéger en tant qu’étudiant ou jeune travailleur ? Ces questions concrètes, formulées simplement, avec des réponses claires et actionnables, captent l’attention.
S : Pourquoi les témoignages sont-ils si efficaces pour promouvoir l’assurance ?
LHL : Les témoignages de jeunes entrepreneurs, d’agriculteurs, d’étudiants qui ont bénéficié de l’assurance sont également très puissants. Ces histoires réelles, authentiques, permettent l’identification. Quand un jeune voit un autre jeune, dans une situation similaire à la sienne, expliquer comment l’assurance l’a aidé, cela crée une connexion émotionnelle et une crédibilité immédiate.
Les vidéos courtes de type tutoriel, les animations explicatives, les infographies dynamiques, les challenges sur les réseaux sociaux, les questions-réponses en direct avec des experts qui répondent de manière simple et accessible, tous ces formats modernes correspondent aux habitudes de consommation de contenu des jeunes.
Enfin, il faut aborder des sujets qui parlent aux jeunes générations notamment l’assurance et l’entrepreneuriat digital, l’assurance et les nouveaux métiers, l’assurance et le changement climatique pour les jeunes agriculteurs, l’assurance santé et bien-être. En liant l’assurance à ces thématiques contemporaines, on lui donne une dimension moderne et pertinente.
S : L’APCAB envisage-t-elle des actions concrètes à court terme pour impulser cette dynamique ?
LHL : Oui, nous sommes actuellement en phase de réflexion et de planification d’actions concrètes que nous souhaitons lancer dans les mois à venir. Nous ne voulons pas nous limiter à des déclarations d’intention, nous voulons passer à l’action, montrer l’exemple et entraîner l’ensemble du secteur dans cette dynamique de transformation digitale.
Parmi les actions que nous envisageons, il y a d’abord le lancement de campagnes de sensibilisation numérique ciblées sur des thématiques spécifiques.
Nous allons travailler également à établir un partenariat avec des communicants professionnels, des créateurs de contenu et des influenceurs. L’objectif est de créer un réseau d’ambassadeurs de l’assurance qui pourront relayer nos messages, créer du contenu original et toucher leurs communautés respectives.
Nous pensons également organiser des ateliers de formation à la communication digitale pour les professionnels du secteur. Beaucoup d’assureurs et de courtiers reconnaissent l’importance du digital. Ces formations leur donneraient les bases nécessaires pour développer leur présence en ligne et créer du contenu engageant.
Nous invitons toutes les personnes de bonne volonté, les associations, les créateurs de contenu, les communicants, à nous contacter, à proposer des initiatives. Le secteur est plus ouvert qu’on ne le pense, et il y a de la place pour de nombreux partenariats fructueux.
S : Avez-vous un message particulier à l’endroit des populations ?
LHL : Je voudrais remercier toutes les personnes qui ont pris le temps de lire cet entretien. Les questions que nous avons abordées sont fondamentales pour l’avenir de notre secteur et, plus largement, pour le développement économique et social du Burkina Faso.
Je tiens à affirmer avec force que l’assurance n’est pas un luxe réservé à une élite, ce n’est pas un produit abstrait sans utilité concrète. L’assurance est une nécessité, un outil de protection, un mécanisme de solidarité qui permet à chacun de faire face aux aléas de la vie avec plus de sérénité et de résilience.
Que vous soyez un jeune entrepreneur qui lance son activité, un agriculteur qui travaille dur pour nourrir sa famille, un salarié qui veut protéger ses proches, un artisan qui a investi ses économies dans son atelier, l’assurance a un rôle à jouer dans votre vie. Elle ne vous protégera pas contre tous les problèmes, mais elle vous donnera les moyens de vous relever plus rapidement quand surviendra un coup dur.
J’invite donc les compagnies d’assurance, les courtiers, tous les professionnels du secteur, à prendre pleinement conscience de leur responsabilité sociale. Nous ne vendons pas simplement des contrats, nous offrons de la protection, de la tranquillité d’esprit, de la capacité de résilience. Cette mission doit nous pousser à communiquer mieux, à être plus accessibles, plus transparents, plus pédagogues.
J’appelle les influenceurs, les créateurs de contenu, les communicants, les journalistes, à se saisir du sujet de l’assurance. Vous avez un rôle crucial à jouer dans la démocratisation de l’assurance, dans la transformation des perceptions, dans l’éducation de vos communautés. Votre voix compte, votre créativité est précieuse, votre engagement peut faire la différence.
Ensemble, travaillons à bâtir une véritable culture assurancielle au Burkina Faso. Une culture où l’assurance est comprise, valorisée, accessible à tous. Une culture où chaque Burkinabè, quel que soit son niveau de revenu, son secteur d’activité, son lieu de résidence, peut bénéficier d’une protection adaptée à ses besoins et à ses moyens.
Interview réalisée par Oumarou RABO
Crédit photo : Oumarou RABO





