Assurance dans le milieu du football: les carrières des joueurs à l’épreuve des réalités du terrain

L’attaquant de l’USFA, Abdoul Karim Baguian, a eu au cours du match, une fracture au tiers distal de la jambe gauche.

Sur les pelouses du Burkina Faso, la passion du football se paie parfois au prix de graves blessures, dont les conséquences dépassent largement le cadre sportif. Si certains joueurs bénéficient aujourd’hui d’une prise en charge grâce aux assurances récemment mises en place, plusieurs autres continuent de payer cher, l’absence ou l’insuffisance de couverture médicale. Les témoignages convergent vers un même constat : même si la Fédération burkinabè de football (FBF) fait des efforts pour étendre la couverture assurantielle, ils restent toutefois insuffisants au regard des réalités du terrain. Constat !

Au 1er tour préliminaire du match aller de la coupe de la Confédération africaine de football (CAF) opposant l’Union sportive des forces armées (USFA) du Burkina Faso à l’Association sportive Gbohloe-SU du Togo, le vendredi 19 septembre 2025 à Ouagadougou, l’arbitre de la rencontre arrête momentanément le match à la 40e minute. L’attaquant de l’équipe de l’USFA, Abdoul Karim Baguian, a reçu un choc, suite au contact avec le gardien de but togolais. Les soignants le font sortir de l’aire de jeu sur une civière pour des premiers soins, sous les ovations du public pour lui témoigner son encouragement. Il a eu une fracture (au tiers distal) de la jambe gauche. L’attaquant ne peut donc pas poursuivre la rencontre. Fort heureusement pour lui, l’équipe de l’USFA a contracté une assurance. Ainsi, le joueur va bénéficier d’une prise en charge totale par la compagnie d’assurance à la grande satisfaction de ses coéquipiers.

L’ancien attaquant de l’ASFB, Ibrahim Sidibé, victime d’une commotion cérébrale en 2016, témoigne des conséquences de l’absence d’assurance dans le football burkinabè.

A la différence de Abdoul Karim Baguian, ils sont nombreux ces joueurs du championnat national du Burkina Faso qui n’ont pas bénéficié de ce type de prise en charge les années antérieures suite à des blessures sur le terrain. Ibrahim Sidibé, ancien attaquant de l’Association sportive des fonctionnaires de Bobo-Dioulasso (ASFB) incarne tristement cette réalité. En 2016, lors d’un match de Première division (D1) contre l’Union sportive de Ouagadougou (USO), il a subi une commotion cérébrale (ndlr, lésion cérébrale légère causée par un choc qui fait bouger brusquement le cerveau dans le crâne, perturbant temporairement son fonctionnement) suite à un choc violent.

La scène fut dramatique : inconscient, Ibrahim fut pris en charge par les soigneurs sur le terrain avant d’être transporté d’urgence à l’hôpital Souro-Sanou. Plongé dans le coma pendant 24 jours, il fut ensuite évacué à Ouagadougou, puis en Tunisie grâce à la générosité de l’ancien manager de l’équipe SALITAS FC, Boureima Maïga. « A mon retour, tous mes médicaments ont été confisqués à l’aéroport sous prétexte que je venais les revendre », déplore-t-il. Ibrahim Sidibé n’a jamais bénéficié d’une assurance pour couvrir ses frais médicaux. Son ancien club (ASFB) a pris en charge ses dépenses jusqu’à la résiliation de son contrat en 2018. Aujourd’hui, M. Sidibé vit avec les séquelles de sa blessure et espère recouvrer la santé pour mener une autre activité professionnelle.

Des carrières détruites pour faute d’assurance

Le cas de Ibrahim Sidibé met en lumière les insuffisances du système de couverture des blessures dans le football burkinabè. Au cours de la saison 2022-2023, le gardien de but du club de Deuxième division (D2), Bouloumpoukou sport (BPS) de Koudougou, Harouna Balboné a également vécu l’amère expérience d’une grave blessure sur le terrain, une double fracture qui l’a tenu éloigné des terrains pour le reste de la saison. Il estime que si l’assurance l’avait pris en charge en lieu et place de son club, il allait rechausser les crampons pour fouler une pelouse de football.

Dans sa politique d’assurer les principaux acteurs du football burkinabè, la Fédération burkinabè de football (FBF) a contracté une assurance pour les clubs de D1 et D2 du championnat national au titre de la saison 2025-2026. Selon le secrétaire général de la FBF, Boureima Balima, pour cette saison, 16 clubs de la D1 et 24 clubs de la D2 sont assurés par la Fédération. « Il s’agit de 30 joueurs et des 5 membres du staff par équipe », précise-

Quelques jours après sa prise en charge par l’assurance, Abdoul Karim Baguian (milieu), reçoit la visite d’une délégation de la Fédération conduite par son président, Oumarou Sawadogo

t-il. En plus des clubs, il y a, ajoute M. Balima, les différentes catégories (les équipes A, A’, U15, U17, U20 et U23 des équipes nationales de football (hommes et dames) qui sont également assurées.

C’est le cas avec le milieu de terrain des Etalons U17, Obécé Ulrich Traoré. Victime d’une fracture au bras droit lors d’un match amical, il a été pris en charge par la compagnie d’assurance. « J’espère revenir le plutôt possible pour porter fièrement le maillot et défendre les couleurs du Burkina Faso », déclare le joueur. Selon Boureima Balima, la mise en œuvre de l’assurance des joueurs est récente à la FBF. « A notre arrivée, nous avons constaté que l’assurance des joueurs n’avait pas été prise en compte l’année dernière. Nous avons estimé qu’il était impératif de la réactiver, car elle est essentielle pour protéger l’avenir des joueurs », estime-t-il.

Des droits méconnus, des tarifs « dérisoires »

Le secrétaire général de la Ligue de football des Hauts-Bassins, Drissa Traoré, confirme que de nombreux clubs méconnaissent encore leurs droits ainsi que les procédures à suivre pour obtenir un remboursement auprès des compagnies d’assurance. « La Fédération doit garantir une prise en charge complète, claire et surtout transparente », plaide-t-il, pointant du doigt un déficit d’information et d’accompagnement des clubs.

L’entraîneur de l’équipe nationale féminine et du club Etincelle, Pascal Sawadogo, révèle que certaines équipes négocient des polices d’assurance à des tarifs dérisoires, parfois autour de 1 000 F CFA par joueur, bien en dessous du coût réel des soins médicaux. « Pour une prise en charge adéquate, il faudrait au minimum entre 200 000 et 300 000 F CFA par équipe. Mais certaines formations préfèrent souscrire à des assurances minimales, ce qui réduit considérablement la couverture en cas de blessure », déplore-t-il. Selon lui, cette pratique expose les joueurs et compromet leur avenir sportif.

Le président de BPS, Boubacar Béréhoundougou, abonde dans le même sens et appelle à une réforme systémique du dispositif. Il insiste notamment sur la nécessité de former les dirigeants de clubs aux procédures d’assurance. « La Fédération doit davantage les impliquer, surtout dans les évacuations sanitaires des joueurs blessés à l’étranger, car les assurances locales ne couvrent généralement pas les soins hors du pays », souligne-t-il.
Pour le formateur à l’Institut de formation des footballeurs africains (IFFA) basé à Matourkou à Bobo-Dioulasso, Daouda Sanou dit Famozo, la question de l’assurance doit concerner tous les clubs, quelle que soit leur catégorie.

Le secrétaire général de la FBF, Boureima Balima : « a notre arrivée, nous avons constaté que l’assurance des joueurs n’avait pas été prise en compte l’année dernière ».

Il estime également que les ligues régionales et les districts ne jouent pas pleinement leur rôle, notamment en ce qui concerne la Division 3, qu’il considère comme une véritable division régionale. « Les catégories de jeunes et la D3 relèvent des ligues régionales et des districts. Ce sont eux qui doivent veiller à la protection des joueurs et mettre en place des mécanismes adaptés », explique-t-il. Il ajoute qu’il ne faudrait pas attendre le début des compétitions pour assurer les joueurs. « L’assurance peut être partagée entre les clubs et les parents. Quand le joueur est au club, le club assume la responsabilité.

Lorsqu’il rentre chez lui, la responsabilité peut être partagée avec la famille. Cela suppose une bonne communication et une répartition claire des charges », propose-t-il. Daouda Sanou interpelle ainsi les ligues afin qu’elles assument pleinement leurs responsabilités, estimant que les manquements actuels compromettent l’avenir de nombreux jeunes footballeurs. Il appelle également la fédération et l’Etat, à travers les régions, à renforcer la formation, la sensibilisation et la vigilance autour de la question de l’assurance, afin de mieux protéger les enfants et les jeunes, véritables piliers de l’avenir du football et du pays.

Sécuriser les carrières sportives

Pour les compagnies d’assurance, la couverture des joueurs ne constitue pas une simple formalité administrative, mais un véritable mécanisme de sécurisation des carrières sportives. Le chef d’agence de Raynal Assurances au quartier Tanghin de Ouagadougou, François Djiguemdé, souligne que l’assurance des joueurs présente plusieurs avantages déterminants, tant pour les athlètes que pour les clubs. « L’assurance permet d’assurer une prise en charge rapide et efficace des soins médicaux en cas de blessure, ce qui réduit considérablement les délais de traitement et limite les complications », explique-t-il.

Elle couvre notamment les frais d’hospitalisation, de médicaments, d’imagerie médicale, de chirurgie et, selon les contrats, la rééducation fonctionnelle. Au-delà de l’aspect médical, l’assurance protège également les clubs contre des charges financières imprévues. « Lorsqu’un joueur se blesse gravement sans assurance, le club se retrouve souvent seul face

Le milieu de terrain des Etalons U17, Obécé Ulrich Traoré, a été pris en charge par l’assurance après une fracture au bras droit, lors d’un match amical.

aux coûts, ce qui peut déséquilibrer son fonctionnement, voire entraîner des conflits avec le joueur », précise François Djiguemdé. A l’inverse, une police d’assurance bien négociée permet de sécuriser les relations entre clubs et joueurs, en clarifiant les responsabilités de chaque partie. Selon le responsable de Raynal Assurances, l’assurance contribue aussi à la stabilité psychologique des joueurs.

« Un joueur assuré évolue avec plus de sérénité, car il sait qu’en cas d’accident, il ne sera pas abandonné à son sort », affirme-t-il. Cette tranquillité d’esprit favorise de meilleures performances sportives et une implication plus durable dans les clubs. Il insiste toutefois sur un point essentiel : la qualité de la couverture dépend du niveau de cotisation. « Les assurances à très bas coût offrent des garanties limitées. Pour une réelle protection, il faut des contrats adaptés aux risques du football », avertit-il. François Djiguemdé appelle à une meilleure sensibilisation des dirigeants sportifs sur les types de contrats existants et leurs implications. Selon lui, une collaboration étroite entre fédération, ligues, clubs et assureurs permettrait de bâtir un système d’assurance crédible, équitable et durable, à la hauteur des risques encourus par les footballeurs burkinabè.

Noufou NEBIE


La nécessaire collaboration

La situation des joueurs blessés sur le terrain met en évidence des défaillances dans la gestion globale du système d’assurance des joueurs de football au Burkina Faso. Si la Fédération burkinabè de football fait des efforts pour étendre la couverture assurantielle, ils restent toutefois insuffisants au regard des réalités du terrain. L’absence de mécanismes de contrôle rigoureux, le manque de suivi des dossiers de sinistre et la faible communication autour des droits des clubs et des joueurs fragilisent l’efficacité du dispositif existant. Or, l’enjeu dépasse largement la simple question administrative. Il s’agit avant tout de la sécurité physique des joueurs et de la préservation de leurs carrières, souvent mises en péril par des blessures graves mal prises en charge. Sans une assurance fonctionnelle et accessible, certains athlètes se retrouvent contraints d’abandonner prématurément le football, faute de moyens pour se soigner correctement. Face à ces constats, l’urgence de mesures correctives s’impose. La Fédération est appelée à renforcer la formation des ligues et des clubs, à clarifier les procédures de prise en charge et à veiller à l’application effective des contrats d’assurance. De leur côté, les clubs doivent assumer pleinement leurs responsabilités en souscrivant à des polices adaptées et en défendant les droits de leurs joueurs. En fin de compte, seule une collaboration étroite entre la fédération, les ligues, les clubs et les compagnies d’assurance permettra de transformer l’assurance des joueurs en un véritable outil de protection. A défaut, elle risque de demeurer une simple formalité administrative, loin de répondre aux attentes de ceux qui, chaque week-end, mettent leur corps et leur avenir en jeu sur les terrains de football du pays.

 

N.N


Quid des athlètes de l’ombre ?

Aujourd’hui, seuls les athlètes évoluant dans les équipes nationales bénéficient généralement d’une forme de prise en charge, souvent temporaire, liée à leur statut ou à des compétitions officielles. Pour les autres, en particulier ceux des clubs, des académies ou des compétitions locales, il n’existe quasiment aucune protection. En cas de blessure, d’accident ou d’invalidité, ils sont livrés à eux-mêmes. Cette réalité est d’autant plus inquiétante qu’elle concerne la majorité des pratiquants, ceux qui alimentent justement les équipes nationales. Plusieurs pistes de solutions s’offrent aux instances sportives. Elles peuvent négocier des conventions collectives avec des compagnies d’assurance, mutualiser les coûts à travers les ligues régionales ou exiger que l’obtention d’une licence sportive soit conditionnée à une couverture minimale. Des partenariats public-privé pourraient aussi être explorés pour subventionner partiellement ces assurances. Par ailleurs, les pouvoirs publics, à travers le ministère en charge des sports, doivent aussi jouer leur rôle d’impulsion et de régulation. En inscrivant dans les textes, l’obligation de prise en charge sanitaire des compétiteurs, l’Etat poserait les bases d’un sport plus humain, plus équitable. Au moment où le Burkina Faso aspire à structurer davantage son mouvement sportif, il est urgent de corriger cette donne. Un athlète blessé sans prise en charge, c’est un rêve brisé, un avenir compromis, un investissement gaspillé. Protéger les sportifs, c’est investir dans l’avenir. Dans des disciplines aussi exigeantes que l’athlétisme, le handball, le basketball ou encore la lutte, les risques physiques sont omniprésents. L’absence d’une assurance adéquate expose les sportifs à des situations de grande vulnérabilité. La responsabilité de cette situation incombe en grande partie aux fédérations sportives et aux dirigeants des clubs. Dans beaucoup de cas, l’assurance des athlètes n’est ni exigée ni prévue dans les budgets de structures aussi essentielles à la formation et à la promotion.

N.N


 

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