
Le jeûne du mois de Ramadan occupe une place centrale dans la vie du musulman. Il constitue l’un des cinq piliers de l’islam et se vit comme un acte d’adoration spirituel. Le jeûne est un temps d’adoration, de discipline et d’élévation vers Allah. Mais pour les personnes vivant avec le diabète, l’abstinence prolongée, de nourriture et de boisson peut exposer à des risques sérieux. Entre déshydratation et déséquilibres glycémiques, jeûner exige une préparation rigoureuse.
Le diabète est une maladie métabolique caractérisée par une élévation chronique du taux de sucre dans le sang, appelée hyperglycémie. Cette situation résulte soit d’un déficit de sécrétion d’insuline par le pancréas, soit d’une résistance des cellules à l’action de cette hormone pourtant essentielle à l’utilisation du glucose par l’organisme. Or, le glucose constitue le principal carburant des cellules ; sans une régulation adéquate, il s’accumule dans le sang et expose à de multiples complications.
Selon le Docteur Seydou Zida, médecin interniste au CMA de Pissy, en temps normal, la glycémie doit se situer entre 4 et 6,6 millimoles par litre. « Au-delà de ces valeurs et surtout lorsque l’élévation est persistante, on parle de diabète. », précise-t-il. Il faut aussi remarquer qu’il existe plusieurs formes de diabète ; le diabète de type 1, nécessitant une insulinothérapie ; le diabète de type 2, souvent pris en charge par des médicaments oraux associés à des mesures hygiéno-diététiques ; le diabète gestationnel chez la femme enceinte ; et d’autres formes secondaires liées à certaines pathologies.
Le regard de l’islam sur la maladie et le jeûne
Pour le Docteur Abdou Nombré, pharmacien biologiste et ancien recteur de la mosquée de l’AEEMB et des centres culturels islamiques, l’approche islamique est claire : la préservation de la vie humaine est un objectif majeur de la religion. L’islam ne vise pas seulement l’élévation spirituelle, mais aussi la protection de l’intégrité physique.
Selon lui, le Coran autorise explicitement la personne malade à reporter le jeûne surtout si cela menace sa santé. (Sourate 2 ; verset 184 : « Pendant un nombre déterminé de jours. Quiconque d’entre vous est malade ou en voyage, devra jeûner un nombre égal d’autres jours. Mais pour ceux qui ne pourraient le supporter (qu’avec grande difficulté), il y a une compensation : nourrir un pauvre. Et si quelqu’un fait plus de son propre gré, c’est pour lui ; mais il est mieux pour vous de jeûner ; si vous saviez ! »).
Cette dispense n’est ni une faiblesse de foi ni un manquement religieux ; elle est au contraire une manifestation de la sagesse divine. Ainsi, un patient diabétique peut être autorisé à jeûner ou, au contraire, être tenu de s’en abstenir selon son état de santé. Tout

dépend de la stabilité de la maladie, de l’efficacité du traitement et de l’avis médical. Ainsi lorsque le jeûne risque d’aggraver la maladie, de provoquer des malaises ou de retarder la guérison, il devient religieusement déconseillé, voire interdit. Dans ce cas, l’islam prévoit des alternatives : le rattrapage ultérieur des jours manqués si la situation est temporaire, ou le paiement d’une compensation (fidya) pour les malades chroniques dont l’état ne permet pas d’espérer une amélioration. « Pour chaque jour de jeûne manqué, on lui demande de nourrir un pauvre. Les savants musulmans ont essayé d’estimer cette nourriture à 1,5 kg de ce que nous consommons d’habitude. Riz, maïs, etc. », fait-il savoir.
Quand la rupture du jeûne devient une obligation
Le Dr Zida estime que chez le diabétique, certaines situations rendent la poursuite du jeûne dangereuse. Les hypoglycémies, la baisse excessive du taux de sucre dans le sang, figurent parmi les risques les plus redoutés. Elles peuvent se manifester par des sueurs froides, des tremblements, des palpitations, des troubles du comportement, et évoluer vers le coma si elles ne sont pas corrigées rapidement. Dans un tel cas, la rupture immédiate du jeûne n’est pas seulement permise : elle devient une obligation religieuse. « C’est parce qu’on est en bonne santé qu’on peut adorer Dieu », rappelle le Docteur Abdou Nombré qui précise que la foi ne saurait être invoquée pour justifier une mise en danger volontaire de la vie.
Les avis du médecin et de l’imam
La décision de jeûner ne peut se prendre à la légère. Elle nécessite une évaluation médicale préalable. Pour le Docteur Seydou Zida, médecin interniste au CMA de Pissy, la consultation avant le Ramadan est indispensable. Idéalement, cette préparation commence trois mois avant le début du jeûne, afin d’obtenir un équilibre glycémique optimal et d’adapter progressivement le traitement. « Le médecin ne peut pas dire formellement à un patient diabétique de ne pas jeûner parce que c’est une conviction religieuse. Ça dépend de la conviction du patient. », ajoute-t-il. Pour lui, le médecin évalue le niveau de risque, ajuste les doses de médicaments ou d’insuline et définit la fréquence des contrôles glycémiques. Une fois l’avis médical donné, le fidèle peut, s’il le souhaite, consulter un imam ou un théologien pour être rassuré sur le plan religieux. « J’ai commencé l’année passée, mais à certains moments donnés, ma santé avait commencé à se dégrader, et sur le conseil conjoint du docteur et d’imam que j’ai arrêté afin de ne pas mettre ma vie en danger », confirme Omar Sidibé, professeur à la retraite, diagnostiqué diabétique il y a quatre ans.
Médicaments, insuline et validité du jeûne

Les injections d’insuline invalident-elles le jeûne ? La réponse de Abdou Nombré, ancien recteur de la mosquée de l’AEEMB et des centres culturels islamiques à la question est négative. L’insuline n’est pas un nutriment ; elle ne nourrit pas l’organisme mais régule la glycémie. Son injection n’annule donc pas le jeûne. En revanche, la prise de médicaments par voie orale pendant les heures de jeûne invalide celui-ci. « Si le traitement exige des prises incompatibles avec les horaires du jeûne, le patient doit s’abstenir de jeûner et suivre correctement son traitement. Là encore, la santé prime. », précise, M. Nombré. Pour les diabétiques autorisés à jeûner, l’alimentation joue un rôle clé.
Les médecins recommandent des aliments à index glycémique bas et des glucides à libération lente, céréales, tubercules, légumes afin de maintenir une glycémie stable durant la journée. L’hydratation doit être abondante entre la rupture et l’aube pour prévenir la déshydratation. L’activité physique est encouragée, mais de manière modérée. Les prières elles-mêmes constituent une forme d’exercice. Les efforts intenses et prolongés, surtout aux heures les plus chaudes, sont déconseillés.
Dr Zida conseille que celui qui jeûne, surtout les diabétiques, s’il a une activité professionnelle qui est physique, qu’il le fasse dans la matinée ou dans l’après-midi au risque de se déshydrater lorsque le soleil est aux zéniths. « On ne demande pas aux patients diabétiques de rester couché ou assis pendant le temps du carême. Ça aussi, ça déséquilibre le diabète, mais il leur faut adapter leurs activités physiques en allant doucement sans trop forcer dans l’activité physique », a-t-il ajouté.
La famille, pilier de l’accompagnement
Le suivi du diabétique pendant le Ramadan ne peut se faire sans l’implication de l’entourage. La famille aide à surveiller les signes de malaise, à préparer des repas adaptés, à rappeler les contrôles glycémiques et à soutenir moralement le malade. Cette solidarité familiale est en parfaite adéquation avec l’esprit du Ramadan, mois de fraternité et de compassion. L’épouse de M. Sidibé est un soutien fort pour sa santé. « C’est ma femme qui contrôle mon alimentation, souvent elle retire un plat devant moi en me rappelant que le docteur a déconseillé cette nourriture », reconnait-il.

Pour éviter les frustrations, il recommande aux malades et aux membres de leur famille de garder à l’esprit les repas interdits. Selon Dr Zida, les diabétiques qui aiment le pain peuvent continuer à en consommer à condition que ce soit un pain complet, élaboré à partir de farine de blé entier conservant le son, est une excellente source de fibres, vitamines et minéraux. Il favorise la digestion et aide à la gestion de la glycémie. Le pain complet est plus nutritif et moins sucré que le pain blanc.
Omar Sidibé déplore qu’aux yeux de certains, quand tu ne jeûnes pas, tu es considéré comme un homme qui a perdu la foi. « S’il arrive que la santé soit en danger lorsqu’on jeûne, la foi nous permet de nous abstenir de jeûner. Et après avoir retrouvé la santé, on se doit de payer une compensation, soit de rattraper le jeûne. Donc, la foi n’est pas en contradiction avec la préservation de la vie, avec la préservation de la santé. », justifie l’ancien recteur de l’AEEMB.
De son avis, le Ramadan n’est pas une épreuve de souffrance imposée, mais un chemin vers le bien-être spirituel et humain. L’islam enseigne que Dieu n’impose à aucune âme une charge supérieure à ses capacités. Pour le diabétique, accepter de ne pas jeûner lorsque la santé l’exige n’est ni une faute ni un manque de piété. C’est au contraire une forme d’obéissance éclairée, fondée sur la responsabilité et la préservation de la vie. « Jeûner sans mettre sa santé en danger, c’est finalement vivre pleinement l’esprit du Ramadan : un mois de sagesse, d’équilibre et de miséricorde » conclu-t-il.
Hubert BADO





