
Chaque année, le retour de la saison des pluies s’accompagne d’une affection cutanée fréquente chez les plus jeunes, communément appelée « plaies de saison ». Caractérisée par d’intenses démangeaisons, des lésions et parfois des surinfections, cette pathologie suscite l’inquiétude chez de nombreux parents. Pour mieux en comprendre les origines, les facteurs favorisants et les moyens de prévention, Sidwaya s’est entretenu avec le Professeur Muriel Ouédraogo, dermatologue-vénérologue au Centre hospitalier universitaire Yalgado Ouédraogo et enseignante à l’Unité de Formation et de Recherche en Sciences de la Santé de l’Université Joseph-Ki-Zerbo.
Sidwaya (S.) : Dans le langage courant, les familles parlent souvent de « plaies de saison » chez les enfants. Que recouvre exactement cette expression ? Y a-t-il une définition médicale précise pour cette affection ?
Muriel Ouédraogo (M. O.) : Le terme « plaies de saison » chez les enfants est communément utilisé pour les plaies qui apparaissent chez les enfants suite au grattage pendant la saison des pluies. En termes dermatologiques, nous employons le terme « prurigo strophulus ».
S. : A quelles périodes de l’année ces plaies apparaissent-elles le
plus souvent et quels facteurs climatiques ou environnementaux les favorisent ?
M. O. : Ces plaies apparaissent le plus souvent en saison pluvieuse à cause de la pullulation des insectes que cela induit. Sachant que la stagnation des eaux y contribue beaucoup et que les zones où les eaux stagnent tout le long de l’année entretiennent la vie des insectes et constituent des facteurs favorisant le prurigo strophulus tout le long de l’année.
S. : Qu’est-ce qui provoque exactement l’apparition de ces plaies de saison chez les enfants ?

au Burkina Faso.
M. O. : Ces plaies sont favorisées par une hypersensibilité de la peau des enfants à la salive des insectes piqueurs ; on peut dire que c’est une forme d’allergie ; ce sont des peaux prédisposées. A la surface de la peau de toute personne, il y a un environnement qui contient des germes contribuant à l’équilibre de cette peau qu’on appelle le microbiote cutané ; là, il y a un germe qui favorise l’attraction de la peau vis-à-vis des insectes piqueurs.
S. : Pourquoi les enfants sont-ils particulièrement exposés ?
M. O. : Cette affection touche le plus souvent les enfants à cause de l’immaturité de la peau et des fonctions de défense de l’organisme.
S. : Peut-on réellement parler d’un phénomène saisonnier ?
M. O. : On parle de plaies de saison, parce que ces plaies apparaissent préférentiellement au moment de la saison des pluies. La saison pluvieuse occasionne de l’humidité et est un facteur favorisant la pullulation des insectes, des moustiques, parce que les moustiques se développent bien dans les eaux stagnantes. La saison des pluies crée les conditions de développement des moustiques, dont les piqûres créent des lésions sur les parties découvertes du corps des enfants. Les parties découvertes sont les membres supérieurs et inférieurs, notamment le dos des mains, les pieds, les jambes, les avant-bras, qui sont les plus exposés.
S. : Et le visage ?
M. O. : Le visage également peut être touché quand la peau de l’enfant est très sensible à la piqûre de ces insectes, parce que les moustiques piquent partout, même le cuir chevelu, quand les enfants ont la tête rasée ou les cheveux très courts.
S. : Ces plaies sur le visage ne sont elles pas plus dangereuses au niveau du visage, des yeux ?
M. O. : Le problème, vraiment, c’est l’inconfort lié au grattage et puis les cicatrices à long terme, parce que ces plaies, quand elles ne sont pas traitées tôt, elles vont laisser des cicatrices, des taches noires qui
sont inesthétiques, notamment sur le visage et les jambes.
S. : Quels sont les premiers signes et symptômes qui doivent alerter les parents et les pousser à consulter rapidement un spécialiste ?
M. O. : Les premiers symptômes sont principalement les démangeaisons au niveau des membres (avant-bras, jambes, pieds, dos des mains), qui sont les zones les plus exposées aux piqûres d’insectes. Les enfants se grattent énormément avant même l’apparition des plaies. Cela les indispose au quotidien, perturbant leurs jeux dans la journée et les empêchant parfois de dormir paisiblement. Du fait du grattage, les enfants apportent avec leurs mains d’autres germes sur la peau, ce qui peut entraîner une surinfection et donc la formation de pus. Si la situation s’aggrave, l’enfant peut même faire de la fièvre. Il est donc crucial d’amener l’enfant en consultation dès qu’il commence à se gratter de manière intense. Cela permet d’éviter l’apparition de grosses plaies, la surinfection et, à long terme, la formation de cicatrices (des taches noires persistantes sur les membres), ce qui est très préjudiciable sur le plan esthétique, notamment pour les
jeunes filles. Une prise en charge précoce est indispensable pour prévenir ces complications.
S. : Comment distinguer une plaie d’une petite lésion bénigne, d’une plaie qui nécessite une consultation ?
M. O. : Je pense qu’il ne faut pas négliger les plaies d’une manière générale, mais il faut dire aussi que dans le prurigo strophulus, il y a des formes bénignes et des formes graves. Il y a des enfants qui vont se gratter un peu, et là, ils n’auront pas beaucoup de plaies, éparpillées sur la peau. Alors qu’il y a des enfants qui sont très sensibles aussi à la piqûre de ces insectes qui vont se gratter énormément, et ils auront vraiment de larges plaies surinfectées avec l’apparition de pus dessus. Et à ce moment-là, il faut traiter la surinfection, sinon ça va mener à l’apparition d’une fièvre. Et la fièvre signifie que le cas s’est aggravé.
S. : Comment le grattage, le manque d’hygiène, l’humidité ou le partage de vêtements peuvent aggraver ou transmettre ce type de lésions ?
M. O. : En fait, ce type de lésions est favorisé par la piqûre des insectes au moment de la saison des pluies où les insectes pullulent. Essentiellement, c’est l’environnement avec la pullulation des insectes qui est
responsable de l’apparition de ces lésions. Les vêtements et le manque d’hygiène corporelle ne transmettent pas ces lésions.
S. : Ces plaies de saison présentent-elles un risque de contagion entre les enfants ?
M. O. : Non, ces lésions ne sont pas contagieuses, c’est propre à chaque individu. Je peux dire que ce sont des enfants dont la peau est prédisposée à être sensible à la salive des insectes. Lorsque les insectes les piquent, leur salive touche la peau et ils font comme une sorte d’allergie. C’est une réaction d’hypersensibilité retardée au contenu de la salive des insectes.
S. : Peut-on prévenir cette prédisposition individuelle, et quelles mesures simples les parents peuvent-ils adopter à la maison pour prévenir l’apparition de ces plaies ?
M. O. : On ne peut pas prévenir la prédisposition elle-même. En revanche, on peut agir sur l’environnement, et cela passe par des mesures de prévention adoptées par les familles. Dès le début de la saison pluvieuse, les parents qui savent que leurs enfants y sont sujets doivent impérativement les protéger contre les piqûres d’insectes, d’autant plus que cela touche principalement les enfants en bas âge, depuis le stade de nourrisson jusqu’à l’âge de 10 ans environ.
A la maison, la protection passe d’abord par l’habillement : il faut leur faire porter des vêtements longs et couvrant tous les membres, tels que des chemises à manches longues, des pantalons et des chaussettes. Il convient également de leur appliquer régulièrement dans la journée des crèmes ou lotions répulsives contre les moustiques, au minimum le matin, le midi et le soir, sinon au moins renouveler l’application toutes les trois heures. Les parents doivent aussi faire dormir les enfants sous des moustiquaires imprégnées, qui sont
distribuées périodiquement par le ministère de la Santé et disponibles en pharmacie.
A cela s’ajoute la pulvérisation régulière de la maison avec des insecticides, au moins une fois par semaine, afin de réduire la pullulation des moustiques. L’assainissement du cadre de vie est tout aussi fondamental : il faut maintenir le domicile propre et éviter la stagnation des eaux usées aussi bien dans les cours que dans les rues en assurant leur bonne évacuation.
Enfin, il est essentiel de traiter les plaies dès leur apparition pour prévenir tout risque de surinfection.
S. : Que dites-vous de ces parents qui appliquent souvent des pommades fabriquées de manière endogène ? Ces pratiques ne risquent-elles pas d’aggraver ces plaies ?
M. O. : De manière générale, les parents devraient toujours demander conseil au personnel médical. Lorsqu’il s’agit de « plaies de saison », il est préférable de consulter, d’autant plus que n’importe quel agent de santé est en mesure de les prendre en charge. Dès que les parents constatent au bout de quelques jours que la situation ne s’améliore pas, ils doivent consulter pour éviter toute aggravation de l’état de l’enfant. L’urgence est d’abord de calmer les démangeaisons, car, elles représentent un inconfort terrible pour les enfants.
En soulageant ces démangeaisons, on évite la formation de plaies graves et, à long terme, l’apparition de cicatrices indélébiles. Concernant les pommades endogènes, je ne peux pas me prononcer sur leur efficacité ;
exerçant la médecine moderne, je ne saurais les évaluer. Toutefois, lorsque l’on applique des produits dont on ne maîtrise pas la composition, on s’expose à créer des dommages sur la peau.
C’est pourquoi je conseille vivement aux parents de ne pas banaliser les affections cutanées en général et de conduire leurs enfants tôt en consultation, que ce soit dans un service de dermatologie ou dans un centre de santé, afin de traiter ces problèmes de peau de manière précoce et appropriée.
S. : Dans quelle situation une petite plaie peut-elle évoluer vers une infection ou une complication grave ?
M. O. : Une petite plaie peut évoluer vraiment vers une infection grave quand elle n’est pas prise en charge précocement, et aussi quand elle apparaît sur certains terrains qu’on appelle des terrains immunodéprimés : par exemple ceux qui ont un diabète, ceux qui ont des maladies graves comme l’infection au VIH, comme les cancers, ou bien ceux qui ont certaines maladies du sang comme la drépanocytose (SC ou SS). Ce sont des terrains particuliers qui sont sujets à l’aggravation des maladies de la peau.
S. : Comment les structures de santé prennent-elles en charge les enfants atteints de plaies de saison ?
M. O. : Les agents de santé prescrivent des médicaments contre les démangeaisons, également pour cicatriser les plaies, traiter la surinfection. Ils donnent également des conseils aux parents pour la prévention de l’apparition de ces plaies. Ce sont des conseils à appliquer chaque
année au moment de la saison des pluies car, c’est une pathologie qui peut récidiver chaque année à cette période.
S. : Les familles ont-elles un accès facile aux soins dermatologiques pour ce type de pathologie ?
M. O. : La couverture sanitaire en dermatologie est insuffisante au Burkina Faso pour que les soins soient spécialisés, toutefois tout agent de santé peut être en mesure de le prendre en charge car, les étudiants en médecine de même que les infirmiers en formation reçoivent un cours adapté sur le prurigo strophulus.
S. : Quelles recommandations formuleriez-vous pour améliorer la prévention et la prise en charge des plaies de saison chez les enfants au Burkina Faso ?
M. O. : Pour améliorer la prévention et la prise en charge des plaies de saison, cela peut se faire à plusieurs niveaux. D’abord au niveau individuel, les familles se doivent d’assainir leur lieu d’habitation, appliquer les mesures de protection contre les moustiques (vêtements couvrants, crèmes répulsives, moustiquaires imprégnées), pulvérisation de la maison avec des insecticides ; la consultation précoce est nécessaire pour prévenir les dommages liés au grattage de la peau, l’aggravation des plaies et l’apparition de cicatrices (taches noires sur les jambes), préjudiciables sur le plan esthétique notamment pour les filles. Quand on traîne après, c’est difficile de faire partir les taches.
Les parents ne doivent pas hésiter à consulter quand un enfant se gratte beaucoup le corps ; ils ne doivent pas banaliser les problèmes de peau des enfants. Il n’y a pas de traitement radical contre le prurigo strophulus, il faut appliquer les mesures de prévention car, l’environnement climatique y prédispose. Le gouvernement, par le biais des ministères de l’Environnement et de la Santé, peut réaliser la pulvérisation des gîtes larvaires, je pense que cela est déjà fait en partie dans le cadre de la lutte antipalustre et contre la dengue ; cela va réduire la densité des insectes en cause.
Il peut continuer à éduquer la population par le biais des médias, à ne pas jeter les eaux usées dans les rues, à tarir les petites eaux stagnantes dans les quartiers. Il s’agit en un mot de les sensibiliser à l’amélioration du cadre de vie à travers l’évacuation des eaux usées et de pluie par la rénovation des canalisations. Au niveau des agents de santé, les
dermatologues peuvent initier des formations de recyclage à l’endroit du personnel de santé, notamment les médecins généralistes et les infirmiers, sur la prise en charge
du prurigo strophulus.
Wamini Micheline OUEDRAOGO





