Dans plusieurs localités de la province du Sanguié (Réo), région de Nando (Koudougou) les sites d’exploitation artisanale de l’or jouxtent les domaines scolaires. Ce phénomène, qui s’amplifie d’année en année, perturbe le déroulement normal des cours en détournant définitivement certains élèves du chemin de l’école au profit de la quête de l’argent. Constat d’un duel entre le métal jaune et l’institution scolaire.
Mardi 10 février 2026. Il est 9 heures à l’école primaire publique de Nébiah « A » dans la commune de Dassa, province du Sanguié. A quelques dizaines de mètres des salles de classe, le vrombissement continu des concasseurs de roches aurifères couvre presque la voix de l’enseignant. Assis au fond de la classe, Olivier Bayili, 12 ans, serre son cahier contre lui. A chaque démarrage de machine sur le site d’orpaillage voisin, il lève la tête, distrait. Derrière la clôture de son école, l’orpaillage bat son plein.
Dans cet environnement où l’odeur de l’argent attire grand monde, l’avenir des élèves vacille. Selon le directeur de l’école de Nébiah « A », Zachée Bationo, lorsqu’il a été affecté en 2023 dans cet établissement, ses débuts n’ont pas été du tout faciles. « Mais avec le temps, on finit par s’habituer », fait-il savoir. Installé depuis 2010, ce site d’orpaillage n’a cessé de s’étendre : d’abord aux abords de la zone, puis jusqu’à frôler l’enceinte de l’établissement. Aujourd’hui, la poussière, le bruit et l’agitation font partie du quotidien des élèves et des enseignants.
Dans l’après-midi, à 15h26, nous sommes à l’école primaire publique de Poa « A » à Kyon, une commune voisine de Dassa. Les machines tournent à plein régime sur le site d’orpaillage non loin de l’école. Des femmes, en file indienne, transportent de l’eau dans des bidons, à vélo ou à charrette en direction du site de traitement de minerai. Amed Zida, le directeur de l’école et titulaire de la classe de CM2 constate que son effectif n’est pas au complet. Sur 37 élèves, 32 sont présents. Parmi les absents, Gilbert Dango que nous retrouverons quelques minutes plus tard sur le site.
Le candidat au CEP est à l’œuvre sur le dispositif de lavage de minerai aux côtés d’un orpailleur. Il est 18 heures. Une cinquantaine de moulins et de broyeuses sont en marche et les voix sont à peine audibles. La broyeuse écrase l’équivalent d’une barrique de roches aurifères en une 1h45mn. D’un coût d’environ 3 500 000 FCFA, elle transforme le mimerai en poudre qui sera ensuite lavée pour extraire l’or. « Ici on travaille à plein temps. De jour comme de nuit, les machines fonctionnent tant qu’il y a des blocs de cailloux », lance l’orpailleur, Oumarou Bado qui accélère le rythme de la broyeuse.

site à proximité de son école, les activités pédagogiques connaissent des
perturbations de tous genres.
Comme Olivier Bayili à Dassa et Gilbert Dango à Kyon, ils sont nombreux dans la province du Sanguié, région de Nando, les élèves qui subissent l’influence négative de la proximité de l’orpaillage avec les domaines scolaires. Les écoles visitées partagent le même quotidien : des bruits de machines à casser les tympans, des nuages de poussière, des traversées intempestives des domaines scolaires par les orpailleurs … L’école de Baporo « A » partage ces réalités. Dans cet établissement, il est difficile de connaitre la limite entre le domaine scolaire et le site d’orpaillage.
De l’avis du directeur de cette école, Bakari Dao, depuis l’installation des « chercheurs d’or » à proximité de son école, les activités pédagogiques connaissent des perturbations de tous genres. « Les orpailleurs traversent la cour avec des motos, faisant beaucoup de bruit. Ils viennent faire leurs besoins dans les toilettes de l’école. Certains défèquent à l’air libre une fois la nuit tombée, occasionnant des odeurs insupportables pour les enseignants et les élèves », déplore-t-il.
57 abandons en 2024-2025
Catherine Bazié, professeur certifié des écoles, également en poste à Baporo, affirme que le soir après les cours, des élèves se rendent directement sur le site pour des petits boulots leur permettant de gagner de l’argent. Ils rentrent tard chez eux, poursuit l’institutrice, fatigués, si bien qu’ils reviennent toujours avec les exercices de maison non traités. De plus, regrette-t-elle, ils passent le temps à dormir en classe et ne suivent plus correctement les leçons.
Sur le site de Poa dans la commune de Kyon, le bidon de 20 litres d’eau coute entre 200 et 300 F CFA. Pour le concassage de cailloux en petits morceaux, l’équivalent d’un sac de 50 kg de riz rapporte 2 000 à 2 500 F CFA. « Ces menus contrats font que nos élèves abandonnent les cours pour les sites d’orpaillage », constate Amed Zida, directeur de l’école Poa « A » à Kyon, impuissant face à ce phénomène dévastateur de l’éducation.
Dans plusieurs écoles visitées, des enseignants témoignent de cas d’absentéisme et même d’abandon scolaire liés à l’orpaillage.

Ces adolescents, attirés par la perspective de gains rapides, finissent par délaisser les bancs pour rejoindre les sites d’exploitation. L’an dernier, l’école de Poa, selon son directeur, a enregistré 57 abandons et à notre passage 23 élèves ont déjà décroché. Firmin Bazié, Chef de la circonscription d’éducation de base (CCEB) de Kyon indique qu’en plus de l’école de Poa « A », sept autres écoles dont celles de Sepoado et de Négarpoulou « B » sont touchées par le phénomène. Il explique qu’un élève, qui a abandonné l’école et a réussi à s’acheter une moto grâce à l’orpaillage, exerce une influence considérable sur ses anciens camarades, chaque fois qu’il revient parader dans son ex-école.
Les jours suivants, soutient-il, les effectifs chutent. En venant patiner dans le domaine scolaire et exhiber sa moto, il arrive, selon l’inspecteur, à séduire les autres élèves tentés de le rejoindre sur les sites. L’enlèvement des filles en vue de mariage constitue un autre casse-tête. « En 2025, à l’approche de l’examen du CEP, une des candidates a été enlevée par un orpailleur. Toutes nos démarches pour faire entendre raison à celle-ci sont restées vaines. Nous avons dû recourir à la gendarmerie pour qu’elle puisse revenir composer », se souvient-il.

viennent en classe avec des marteaux dans leurs sacs pour rejoindre les
sites à midi ».
Dans ces zones, la pauvreté pousse parfois les familles à tolérer, sinon encourager la présence des enfants sur les sites d’orpaillage. Certains parents espèrent que leurs enfants rapporteront de l’argent à la maison, surtout lorsque les ressources familiales sont limitées. Le chef de la CEB de Dassa, Péboé Bationo, rapporte les propos d’une mère : « L’enfant du voisin, de même âge que mon fils est revenu de l’orpaillage avec une moto neuve et a remis 500 000 F CFA pour la construction d’une maison à sa mère. Le mien traine toujours à l’école, attendant des lendemains incertains ».
« Des marteaux dans les sacs »
Selon le Directeur provincial de l’éducation préscolaire, primaire et non formelle (DPEPPNF) du Sanguié, Bapian Yo, une vingtaine d’écoles subissent cette influence négative et des milliers d’élèves sont touchés par le phénomène dans les communes de Dassa, Kyon, Pouni, Réo, Ténado, Zamo et Zawara. Il fait part de son inquiétude face au constat sur le terrain : « Dans certaines écoles, des élèves viennent en classe avec des marteaux dans leurs sacs dans le but de rejoindre les sites à la pause à midi pour aller concasser les roches contre de l’argent ». Hormis le fait que le marteau est un « outil prédisposant à la violence », relève M. Yo, l’enfant est pressé de sortir pour aller faire ses petits contrats en vue d’avoir de l’argent, si bien qu’il n’est pas concentré pour suivre les cours. A l’entendre, le maque de cantine dans les écoles également encourage davantage les élèves à aller sur les sites. La pause de midi, foi du DPEPPNF, coïncide avec l’heure du repas chez les orpailleurs.
Elèves et enseignants exposés aux maladies

après les cours, certains élèves vont faire de petits boulots sur le site et
reviennent avec des exercices de maison non traités.
Pour sa part, le Directeur régional de la santé (DRS) de Nando, Dr Mohamed Karl Anicet Kpoda, fait savoir que la proximité d’un site d’orpaillage avec une école a des conséquences néfastes sur la santé. « Le bruit constant des machines ne perturbe pas seulement les cours, il affecte aussi la santé auditive des élèves et des enseignants », souligne-t-il. Il ajoute que l’utilisation des produits chimiques dangereux comme le cyanure, le mercure sur le site expose la communauté éducative et cela est encore plus dangereux pour les enfants dont le système immunitaire est encore fragile.
« L’inhalation de la suspension poussiéreuse permanente sur les sites peuvent entrainer la silicose et les bronchites chroniques, dont le traitement est très long et très couteux », informe Dr Kpoda. A cela , il ajoute les brulures de peaux liées au contact avec les substances chimiques et la transmission d’infections sexuellement transmissibles et du VIH.
Certains parents d’élèves ont pris conscience de l’impact négatif de l’orpaillage sur l’éducation des enfants et tentent d’y faire face. C’est le cas de Damas Bayili, président du conseil de l’école de Nébiah. « Je m’assois entre l’école et le site d’orpaillage les jours de classe pour empêcher les élèves d’y aller. Nous avons dit aux orpailleurs que la présence des élèves est interdite sur le site », soutient-il.
Mais à Poa, la sensibilisation se noie dans les bruits des machines. Oumarou Bado, exploitant minier, a fait l’amère expérience. Un jour, alors qu’il essayait de convaincre un orpailleur de ne plus admettre des élèves pour travailler, ce dernier lui aurait signifié : « Après l’école et l’aventure rien n’a marché pour toi. Finalement tu es devenu orpailleur ».
De l’avis de Pierre Zouma, chef de la circonscription de Zawara, tous les efforts entrepris pour préserver le domaine scolaire à Baporo sont restés comme un coup d’épée dans l’eau. Les orpailleurs, dit-il, ne semblent préoccupés que par l’argent de l’or. Mais pour lui, ces derniers ne doivent pas le faire au détriment de la santé des élèves et de leurs encadreurs.
Déguerpir pour sauver l’école

la sensibilisation, les orpailleurs qui refusent de partir seront déguerpis.
Face à la situation, le gouverneur de la région de Nando, Adama Jean Yves Béré, a décidé de prendre le taureau par les cornes. Il affirme que des instructions ont été données aux préfets Président des délégations spéciales (PDS) des communes de mener des séances de sensibilisation. Les hauts-commissaires ont été impliqués et des sorties ont eu lieu récemment sur le terrain dans la province du Sanguié.
« Après tout cela, si les orpailleurs n’obtempèrent pas, nous procéderons à un déguerpissement forcé », prévient-il. Pour lui, le domaine scolaire doit être protégé à tout prix, afin de garantir une sérénité et une tranquillité nécessaire à l’apprentissage aux élèves. A écouter l’administrateur civil, la difficulté majeure reste l’insuffisance de ressources puisqu’il faut mobiliser des hommes et de la logistique pour veiller sur le terrain pendant un certain temps afin d’empêcher les orpailleurs de revenir sur les lieux.
La protection du domaine scolaire est une urgence absolue, estime le président du conseil de Baporo « A », Drissa Sakandé, qui pense que le déguerpissement reste la seule solution si l’on veut sauver l’éducation des enfants au Sanguié.
Beyon Romain NEBIE
beynebie@gmail.com
Une aventure périlleuse en Guinée
Attiré par l’or, Bouladiyi, élève de CM2 a troqué sa tenue d’école contre les habits d’un orpailleur. N’ayant plus d’yeux que pour le métal jaune, il a suivi le filon pour se retrouver en Guinée. Réconforté par des promesses d’un tuteur vendeur d’illusions, il va découvrir une autre réalité sur les sites d’exploitation artisanale de l’or en terre guinéenne. Là-bas, il passe plus de temps dans les trous qu’à l’air libre. Alors qu’il avait promis à ses camarades d’école de revenir de son eldorado pour changer un tant soit peu leur vie, c’est un Bouladiyi, gravement malade et chétif qui est revenu au bercail accompagné par son tuteur. Ce dernier a remis 325 000 F CFA à ses parents et a rebroussé chemin. Malheureusement, le petit est décédé et son fameux patron n’est plus jamais revenu au village.
BRN
Eric Béré directeur régional chargé des mines et des carrières de Nando
« La distance minimale entre un site d’exploitation artisanale et un domaine public est de 500 mètres »
Qu’est-ce qui explique l’occupation des domaines scolaires pour des activités d’orpaillage ?

viennent en classe avec des marteaux dans leurs sacs pour rejoindre les
sites à midi ».
La plupart des sites artisanaux miniers dans la province du Sanguié sont informels, c’est-à-dire qu’ils ne disposent pas d’une autorisation d’exploitation comme le prévoit la règlementation. La distance minimale entre un site d’exploitation artisanale et un domaine public est de 500 mètres. Au-delà de l’installation anarchique des orpailleurs aux alentours des domaines scolaires, il y a aussi l’occupation des forêts.
N’existe-t-il pas de réglementation pour encadrer l’exploitation artisanale de l’or ?
La pratique de l’orpaillage au Burkina Faso est encadrée par le nouveau Code minier adopté en juillet 2024. Il recommande le regroupement des exploitants miniers en coopérative en vue de les former, de les encadrer pour maitriser l’impact de leurs activités. L’Etat délivre ensuite une autorisation d’exploitation artisanale à la coopérative sur une superficie n’excédant pas 1 km². En plus du Code minier, il y a le décret n°2025-0376/PRES/PM/MEMC/MATM/MEF/MSEC/MEA portant organisation, encadrement et procédure de l’exploitation minière artisanale de l’or et des autres substances minérales.
Qu’en est-il de la présence des enfants sur les sites d’orpaillage ?
La loi interdit formellement la présence des enfants sur les sites d’orpaillage à plus forte raison de les employer pour des tâches quelconques. Le Code minier dispose à son article 205 : « Sont constitutifs de violation aux dispositions relatives aux activités minières, l’’emploi ou la tolérance de l’emploi des enfants sur son site ». L’article 219 stipule : « Est puni d’un emprisonnement de 2 à 5 ans, tout titulaire d’un titre minier d’une amende de 5 millions à 25 millions tolère ou feint d’ignorer la présence ou le travail d’enfants mineurs ou scolarisés ou en a connaissance mais s’abstient de prévenir les autorités administratives compétentes ou de prendre des mesures pour y mettre fin ».
Qu’avez-vous entrepris comme actions pour amener les orpailleurs à libérer les domaines scolaires ?
Avec l’accompagnement du Projet d’appui au renforcement de la gestion du foncier et des mines (PARGEFM), des séances de sensibilisations ont été organisées en 2025 à l’endroit des artisans miniers, mais les lignes n’ont pas bougé. La situation est déplorable et il faut des moyens de répression pour limiter les dégâts. A Koualio dans la commune de Zamo, c’est une catastrophe qui est en cours dans la forêt. Le problème est complexe et il faut un arrêté interministériel entre les ministères des Mines, de l’Education, de l’Action humanitaire, de l’Environnement et de la Sécurité. Déloger les artisans miniers nécessite des moyens humains, financiers et matériels et une prise en charge, car parmi eux, il y a des Personnes déplacées internes.
Entretien réalisé par BRN






