Il a fallu plusieurs décennies pour que le Burkina Faso commence véritablement à regarder son coton autrement. Pendant longtemps, le pays a produit, égrené et exporté son « or blanc », sans parvenir à bâtir autour de cette matière première une industrie suffisamment forte pour en retenir une part importante de la valeur ajoutée. L’inauguration officielle du complexe industriel textile des Forces du Burkina Faso, TEXFORCES-BF, ce mercredi 9 septembre 2026 à Bobo-Dioulasso, ouvre à cet égard une nouvelle page. Elle résout surtout en partie une équation essentielle : des perspectives de transformation du coton produit au Burkina Faso.
Implantée à Logofourousso, à la sortie de Bobo-Dioulasso sur l’axe Bobo-Dioulasso-
Orodara, l’infrastructure traduit une volonté clairement affichée de transformer davantage la production nationale. D’un investissement de 17 milliards F CFA, elle s’étend sur 9 hectares et comprend des unités de filature, de tissage et de confection, auxquelles s’ajoutent des bâtiments administratifs, un magasin et une infirmerie. Sa vocation ne se limite pas à l’habillement des Forces armées nationales. Elle doit également répondre aux besoins des corps paramilitaires, des professionnels et, progressivement, du secteur civil.
Cette orientation est importante. TEXFORCES-BF ne doit pas être perçue comme une simple usine de fabrication d’uniformes. Son véritable enjeu réside dans sa capacité à devenir un maillon essentiel de la relance de l’industrie textile et d’une chaîne nationale de transformation du coton.
Le paradoxe est ancien. Le Burkina Faso s’est imposé pendant des années comme l’un des grands producteurs africains de coton. Au début des années 2000, la production a atteint des niveaux proches de 600 000 tonnes. Cette performance agricole a pourtant été insuffisamment accompagnée par une industrie textile capable de transformer massivement cette matière première sur place. Une grande partie de la fibre a continué à prendre le chemin des marchés extérieurs, laissant au pays une portion limitée de la valeur créée entre le champ et le produit fini.
L’histoire de Fasofani reste révélatrice de cette difficulté. La disparition de cette industrie a laissé un vide dans le paysage textile national. Les expériences de Faso Coton et de SOCOMA, venues compléter l’activité de la SOFITEX, ont contribué à maintenir la production cotonnière, mais n’ont pas permis de franchir le cap d’une transformation industrielle intégrée. Des initiatives privées, notamment Filsah et l’hydrofilerie de Pabré, ont montré que le secteur pouvait encore compter sur des compétences et des entrepreneurs. Mais ces expériences n’ont pas suffi à constituer une véritable industrie textile nationale.
Le problème ne se trouve donc pas uniquement dans les champs. Il se situe dans
l’ensemble de la chaîne de valeur. Le coton est produit, égrené puis, pour l’essentiel, exporté sous forme de fibre. Les graines trouvent des débouchés dans les huileries et alimentent notamment les industries de l’huile, du savon et de l’alimentation animale. Mais entre la fibre sortie de l’égreneuse et le vêtement porté par le consommateur, le Burkina Faso a longtemps laissé une grande partie de la valeur économique se créer ailleurs. C’est précisément sur cette rupture que TEXFORCES-BF est née.
Avec une capacité initiale de traitement de plus de 12 000 tonnes de coton par an, l’usine doit produire des tenues, des tissus, des tee-shirts, des mailles et d’autres articles
textiles. Les projections annoncent 600 emplois directs et quelque 15 000 emplois indirects. Ces chiffres donnent une autre dimension au projet. Ils montrent que l’ambition dépasse la seule production industrielle pour toucher l’ensemble de l’écosystème cotonnier et textile.
Plus encore, l’ambition de porter progressivement la capacité de transformation à 50 000 tonnes de coton par an, pour une production annoncée de 100 millions de mètres de tissus et 20 millions de pièces, traduit une ambition industrielle de long terme. Si ces objectifs sont atteints, TEXFORCES-BF contribuera à modifier profondément la place du coton dans l’économie nationale.
Pour les forces combattantes, cette production locale constitue également un enjeu de souveraineté. Dans le contexte sécuritaire actuel, pouvoir fabriquer au Burkina Faso des équipements indispensables à ceux qui défendent le territoire réduit certaines dépendances extérieures et sécurise les approvisionnements. Mais la portée stratégique du projet serait plus grande encore si l’industrie parvenait à alimenter durablement les marchés civils et régionaux. Car produire localement ne suffit pas.
Il faut produire régulièrement, à des coûts maîtrisés et avec une qualité capable de soutenir la concurrence. La commande publique peut constituer un marché de départ solide pour l’usine. Elle ne saurait cependant être son unique débouché. A terme, TEXFORCES-BF devra conquérir les marchés des entreprises, des administrations, des écoles, des organisations et des consommateurs, mais aussi regarder vers la sous-région. Cette
ambition suppose d’abord de relancer durablement la production cotonnière.
La crise sécuritaire a durement affecté plusieurs bassins de production. La sécurisation des zones cotonnières, l’amélioration de la productivité, l’accès aux intrants, l’accompagnement technique et une rémunération suffisamment attractive des producteurs sont ainsi des conditions de réussite de la relance textile. A ces préoccupations, l’Offensive agro-
pastorale se pose comme une réponse, avec les prévisions et les initiatives visant à améliorer le rendement du coton,Il faut aussi changer de conception du coton. L’objectif n’est plus seulement d’en produire davantage, mais de le transformer davantage.
Le coton doit devenir le point de départ d’un véritable complexe industriel associant agriculture, filature, tissage, teinture, confection, transport, maintenance, emballage, design et commercialisation. Autour de TEXFORCES-BF peuvent ainsi émerger de
nombreuses petites et moyennes entreprises et de nouveaux métiers.
La valorisation des sous-produits doit suivre la même logique. Les graines de coton peuvent continuer à alimenter les huileries, tandis que leurs dérivés peuvent soutenir les industries du savon et de l’alimentation animale.
La maîtrise de ces différents débouchés permettrait de faire du coton non plus une simple culture d’exportation, mais une véritable matière première industrielle. Dans cette dynamique, la reprise en main de certains outils industriels stratégiques, notamment la SN-CITEC, s’inscrit dans une volonté plus large de renforcer la maîtrise nationale des chaînes de valeur. Le principe est simple. Plus le pays transforme ce qu’il produit, plus il crée de la valeur, des emplois et des revenus sur son propre territoire. Le défi reste toutefois la lutte contre la fraude, la concurrence déloyale et les importations qui fragilisent la production locale.
Le succès de FORCETEX-BF se mesurera aussi à sa capacité à faire émerger un véritable label textile burkinabè, capable de répondre aux exigences du marché national et de rayonner dans la sous-région. Le Burkina Faso a produit son « or blanc » pendant des générations. Il dispose désormais d’un outil supplémentaire pour commencer à le valoriser autrement. L’enjeu est de transformer cette expérience industrielle en politique durable et de faire de la transformation locale, une règle, afin que la richesse qu’elle génère profite durablement à la nation. C’est peut-être là que réside le véritable éclat national de l’or blanc burkinabè.
Jolivet Emmaüs SIDIBE






