
Clément Zongo, journaliste, chroniqueur et écrivain burkinabè, revient sur le devant de la scène littéraire avec son deuxième roman, « La fille aux cheveux châtains ». Lauréat du 2ᵉ prix du Grand Prix National des Arts et des Lettres (SNC 2023), cet ouvrage aborde avec sensibilité et profondeur la condition des personnes atteintes d’albinisme. Dans cet entretien, l’écrivain nous dévoile les coulisses de sa création, son engagement personnel et les messages universels portés par son récit.
Sidwaya (S) : D’où vous est venue l’idée d’écrire ce roman, « La fille aux cheveux châtains » ?
Clément Zongo (CZ) : L’idée est née d’un constat à la fois personnel et sociétal. Depuis l’enfance, j’ai côtoyé des amis aux cheveux châtains et j’ai toujours été interpellé par leur différence. En creusant, j’ai découvert l’histoire tragique de ces personnes à travers les âges et les cultures, marginalisées, diabolisées, voire persécutées. Ces préjugés reposent sur des représentations sociales absurdes. Je me suis demandé, leur sang est-il différent ? Leur âme est-elle albinos ? La réponse est si évidente qu’il était impératif de prendre ma plume pour contribuer à ce combat. Ce roman est ma part de lutte, un appel à regarder au-delà de la peau.
S : L’œuvre a reçu le 2ᵉ prix du Grand Prix National des Arts et des Lettres 2023. Comment avez-vous accueilli cette distinction ?
CZ : Avec une grande joie, bien sûr, mais teintée d’une pointe d’insatisfaction. J’aurais aimé le premier prix, car ce livre est un combat mené avec le cœur, tout comme mon premier roman, « Moah le fils de la folle ». C’est une œuvre de vécu, qui reflète les expériences de notre société, souvent indifférente, voire cruelle. Je remercie le jury pour cette reconnaissance, qui a validé le message porté par le livre. C’est un encouragement à poursuivre sur cette voie, avec l’espoir d’une résonance internationale.
S : Pourquoi avoir choisi ce titre, « La fille aux cheveux châtains », plutôt qu’un terme plus direct ?
CZ : Le mot « albinos » est aujourd’hui tellement commun qu’il frise souvent le péjoratif. Je ne voulais pas verser dans cette facilité lexicale qui peut blesser. J’ai préféré un subterfuge littéraire, une métonymie délicate, « les cheveux châtains ». C’est une façon de contourner l’étiquette pour aller directement à l’humain. L’image de la couverture est assez parlante ; elle invite à une réflexion plutôt qu’à un jugement hâtif. Je préfère d’ailleurs parler de « personnes atteintes d’albinisme », que d’« albinos » tout court.
S : Dans cet ouvrage, vous défendez la cause des personnes atteintes d’albinisme. Qu’est-ce qui vous a motivé à vous intéresser à cette thématique ?
CZ : C’est avant tout une question d’humanité. Ces personnes subissent une double peine : les affres d’une condition médicale avec une sensibilité extrême au soleil, par exemple et le rejet social. On les associe à des croyances mystiques, au diable, simplement à cause de leur pigmentation. C’est une aberration. J’ai écrit pour rappeler que ce sont des êtres humains, avec le même sang, les mêmes aspirations. Ils méritent notre solidarité, pas notre marginalisation. Le roman est un cri pour que la société change son regard.
S : Le livre est préfacé par Salif Keita, icône de la musique mandingue. Pourquoi ce choix ?
CZ : Salif Keita n’est pas seulement une légende de la musique. C’est un symbole fort de ce combat. Lui-même a été victime du rejet et des préjugés en raison de son albinisme. Son parcours, son succès international, démontrent que l’on peut triompher des préjugés. Avoir sa préface, c’est plus qu’un honneur ; c’est un acte très symbolique. Cela envoie un message fort à tous les lecteurs et surtout aux personnes concernées : « c’est possible !». Je rêve même de sa présence à la future dédicace, pour irradier l’assistance de son énergie et de son espoir.
S : Au début du roman, vous mettez en scène Phil et Cathy, et vous parlez de beauté et de beau temps. Quel message portent ces deux personnages ?
CZ : Phil et Cathy incarnent un amour qui transcende les couleurs. Lui est noir, elle est blanche, atteinte d’albinisme. Leur rencontre fortuite et l’amour immédiat de Phil pour Cathy servent de parabole. Je voulais montrer qu’il est possible de tomber amoureux de l’être, pas de son apparence. Leur relation est attaquée à la fois par le monde visible, une société qui rejette Cathy et par le monde invisible, représentant les préjugés ancestraux. A travers leurs doutes, notamment les questions existentielles de Cathy (« M’aimes-tu pour moi ou parce que je suis albinos ? »), et les réassurances constantes de Phil, je brise un mythe, on peut aimer et être aimé pleinement, au-delà de toute différence.
S : De manière générale, quelles sont les grandes thématiques abordées dans cet ouvrage ?
CZ : Quatre thématiques principales structurent le roman. L’amour universel à travers l’histoire de Phil et Cathy, qui est un plaidoyer pour un amour qui dépasse les barrières physiques et sociales. La dénonciation du rejet : Je pointe du doigt les tares d’une société qui marginalise ceux qui sont différents, les privant de solidarité. La critique des traditions et des religions : J’évoque nos traditions africaines et les religions dites révélées, non pour les opposer, mais pour rappeler que leur essence devrait être de rassembler, non de diviser. Dieu n’a pas de religion. Le karma : L’idée que nos actions, bonnes ou mauvaises, nous reviennent. Il s’agit d’une invitation à la responsabilité et à la justice immanente.
S : Quel est le message phare que vous souhaitez véhiculer à travers ce roman ?
CZ : Le message central est un appel à l’empathie et à l’action. Je reprends la belle métaphore d’Amadou Hampâté Bâ : « La beauté du tapis est liée à la diversité de ses couleurs ». Une société monochrome est pauvre et se salit vite. Notre richesse est dans notre diversité. Je demande à chacun de changer son angle de regard, de s’approcher des personnes atteintes d’albinisme, de les comprendre. Aux autorités, je lance un appel : ces personnes ont besoin de soutien concret pour l’accès aux soins, produits de protection et l’inclusion dans la fonction publique, éventuellement par une discrimination positive. Nous devons aussi éduquer nos enfants à vivre avec cette différence pour construire des générations plus fraternelles.
S : Quel appel lancez-vous aux lecteurs qui découvriront bientôt ce livre en librairie ?
CZ : Je les invite à lire ce roman non comme une simple distraction, mais comme une expérience d’introspection. Lisez chaque page en vous mettant à la place de Cathy, de Phil. Imprégnez-vous de leur histoire. Si vous en sortez inchangé, avec le même regard méfiant ou distant, c’est que la lecture n’a pas été complète. Mon souhait est que cette graine de récit suscite d’abord de la sympathie, puis de l’empathie cette capacité à se mettre à la place de l’autre. Que chaque lecteur devienne, à sa mesure, un ambassadeur de cette cause. Le livre sera disponible à la Librairie Jeunesse d’Afrique, à Mercury, ou directement auprès de moi. Je suis ouvert à tous les retours, ils me feront grandir.
S : Vos lecteurs peuvent-ils s’attendre à une troisième œuvre ?
CZ : Absolument. Un troisième roman est déjà écrit. Il est actuellement en compétition pour la SNC 2026, c’est pourquoi je ne peux en dévoiler le titre ni le sujet. J’espère qu’il touchera le cœur comme les précédents. Parallèlement, je travaille à l’édition de mes chroniques journalistiques sous forme de recueils. Le premier tome, qui retracera mon parcours de chroniqueur à travers 40 textes sélectionnés, paraîtra très prochainement. Le chemin de l’écriture, sous toutes ses formes, se poursuit.
Gustave KONATE
(Collaborateur)





