Micro-assurance au Burkina Faso: un outil d’inclusion financière en quête d’adhésion

Sans assurance, Mahamadi Kabré a souffert après l’incendie de sa boutique.

Avec un taux de pénétration de 1,22 % en 2024, selon la direction des assurances, le marché de l’assurance reste faiblement développé au Burkina, avec pour caractéristique, un système classique qui exclut une partie importante de la population, notamment les acteurs du secteur informel et les travailleurs à faibles revenus. Face à cette limite, la micro-assurance apparait comme une solution. Ses produits apparus sur le marché national autour des années 2018, proposent des méthodes de cotisation flexibles, souvent à moindre coût, avec par endroits une subvention du gouvernement, dans le secteur agricole notamment. Malgré ses multiples avantages, ce système d’assurance, reste peu connu du grand public. Aperçu d’un nouveau marché !

Vendredi 23 mai 2025. Il sonne encore 6 heures à l’horloge de Mahamadi Kabré lorsqu’il reçoit un appel. Au bout du fil, son interlocuteur le somme de rejoindre urgemment son lieu de commerce situé dans le quartier Nagrin, à Ouagadougou. Très vite, il s’exécute. Une fois sur les lieux, la désolation est totale. Sa boutique de diverses marchandises et son kiosque de transfert d’argent sont partis en fumée. Les causes de l’incendie restent inconnues, mais les dégâts sont énormes. Sur le champ, il n’a que ses yeux pour pleurer.

S’adressant à la presse présente sur les lieux, il lance un appel à la solidarité afin de pouvoir se relever. Des mois se sont succédé, mais M. Kabré se souvient comme si c’était hier de cet incendie qui l’a ruiné. Aujourd’hui encore (quand ?), il se relève difficilement. La boutique a été remise sur pied, mais à quel prix ? Si sa boutique était couverte par une assurance comme le kiosque de transfert d’argent, sa peine aurait été moindre.
Le cas de M. Kabré n’est pas isolé.

Idrissa Ouédraogo ne regrette pas son choix d’assurer sa boutique de mobile money.

Plusieurs personnes évoluant dans le secteur informel dans les villes et campagnes du Burkina, se battant au quotidien pour faire fortune, se retrouvent du jour au lendemain à la case départ. Certaines regardent, avec amertume et impuissance, leurs biens s’effondrer comme un château de cartes. Et ce, à la suite d’un sinistre quelconque ou d’un cambriolage. Pourtant, ce choc aurait pu être amoindri si des garde-fous avaient été mis en place, notamment en termes de couverture des risques par l’assurance.

C’est le cas de Idrissa Ouédraogo, promoteur d’une boutique de transfert d’argent dans le quartier Tampouy, à Ouagadougou. Le 15 décembre 2022, il laisse sa gérante dans son commerce pour faire ses courses en ville. Aux environs de 10 heures, il reçoit un appel l’informant qu’un véhicule lancé à vive allure a terminé sa course dans son commerce. Conséquences : une cliente gravement blessée, une gérante traumatisée et une boutique méconnaissable. Sa préoccupation première se tourne vers la santé des deux femmes.

Heureusement pour lui que depuis 2020, il a souscrit à une micro-assurance. Sa cotisation de 4 500 F CFA par mois couvre ce type d’incident. Une équipe de son assureur se déporte sur les lieux pour faire le constat. Trois semaines plus tard, le sinistre est dédommagé. « J’ai bénéficié d’un remboursement à hauteur d’un million F CFA », confie-t-il, alors qu’en deux ans, il n’avait payé en tout qu’environ 108 000 F CFA de primes. Une épine de moins dans le pied. Il remet son business en marche et la roue continue de tourner.

Tout comme lui, Saïdou Sébré, détenteur d’une boutique de transfert d’argent au quartier Somgandé de Ouagadougou, a eu l’ingénieuse idée de se protéger en cas de sinistre. « En 2020, un agent commercial d’une société de micro-assurance est venu me proposer ses produits. J’ai trouvé que c’était une bonne affaire et j’ai souscrit », se souvient-il. Il cotise 2 500 F CFA par mois. Chaque soir, lorsque ses employés rentrent chez eux, il reste pour satisfaire les derniers clients.

« Mais, je prenais le soin de fermer la porte. Quand un client venait, l’opération se faisait par la fenêtre », explique-t-il. Un de ces soirs de l’année 2022, alors qu’il gérait tranquillement son commerce, des coups de feu retentissent aux environs de 20 heures. Poussé par la curiosité, il ouvre la porte. Des braqueurs sont en train de dévaliser les boutiques voisines. Il est, à son tour rapidement maîtrisé à l’aide d’une arme à feu. « J’ai demandé ce qu’ils voulaient dans ma boutique.

Ils m’ont fait savoir que c’était un braquage. Donc, j’ai obtempéré et les braqueurs ont emporté de l’argent et des téléphones portables. La perte était évaluée à environ un million F CFA », énumère-t-il. Mais la peur est de courte durée. Après les constatations d’usage, la compagnie d’assurance règle le sinistre à hauteur de 750 000 F CFA, contre des cotisations d’environ 60 000 F CFA. Cette somme lui permet de se relever rapidement.

La santé à moindre coût

Victime de braquage de sa boutique, Saïdou Sébré, a bénéficié d’une réparation de 750 000 F CFA

En plus de la protection des biens, les sociétés de micro-assurance proposent des prestations pour les personnes. Ces dernières couvrent, entre autres, les accidents et la santé. Jules Kaboré, informaticien travaillant comme contractuel dans un Etablissement public de l’Etat, vit plus sereinement. Son employeur ne dispose pas d’assurance santé pour ses travailleurs. En 2022, des agents commerciaux d’une compagnie de micro-assurance se présentent dans son service. La proposition retient son attention. Il souscrit pour une cotisation annuelle de 54 000 F CFA.

« La retenue se fait mensuellement à la source », précise-t-il. Cette cotisation couvre 80 % des frais de consultation, d’ordonnance et d’hospitalisation. Cerise sur le gâteau, son assureur dispose d’un réseau de soins. Dans son quartier, Bonheur-Ville (Ouagadougou), une clinique partenaire se trouve à quelques mètres de son domicile, tout comme des pharmacies. Grâce à une carte magnétique, M. Kaboré n’est pas trop angoissé lorsqu’il est malade. En 2023, il renouvelle sa confiance à son assureur et y ajoute son épouse. La retenue se fait toujours sur son salaire. 108 000 F CFA par an pour le couple.

« Je ne ressens presque rien. C’est moins de 10 000 F CFA par mois pour nous deux », se réjouit-il. Il salue au passage une innovation de son assureur notamment à travers la digitalisation de ses services et sa promptitude dans le remboursement. « Si le produit recherché n’est pas disponible dans l’une des pharmacies partenaires, vous l’achetez ailleurs et demandez un reçu. Dès que vous envoyez ce reçu à l’assureur, le remboursement, dans mon expérience, est effectué dans les trois ou quatre jours qui suivent », témoigne-t-il.

Toutefois, déplore-t-il, certaines difficultés subsistent dans leur réseau de soins, notamment le manque de connexion internet pour l’utilisation de la carte magnétique. Dans de telles circonstances, M. Kaboré suggère que des solutions palliatives soient trouvées pour réduire les désagréments chez l’assuré en attendant que le réseau ne se rétablisse. « Si tu as la somme nécessaire pour payer le produit et te faire rembourser après, tant mieux. Mais le cas contraire, c’est une autre angoisse », regrette-t-il.

Ablassé Ilboudo, menuisier de profession au quartier Pissy, ne bénéficie malheureusement pas de cette protection et ne connait pas d’ailleurs ce nouveau produit. En avril 2024, il a supporté seul, jusqu’au dernier centime, les frais de son hospitalisation et de ses ordonnances. A sa sortie de l’hôpital, il lui a fallu deux mois à domicile pour recouvrer pleinement la santé. Pendant ce temps, ses économies fondent, son atelier tourne au ralenti, car ses apprentis peinent à satisfaire les clients.

« A un moment donné, je n’avais plus rien. Je comptais sur les membres de ma famille. Mais l’aide arrivait souvent avec une certaine négligence », se souvient-il avec amertume. Interrogé sur la micro-assurance santé, son étonnement est palpable : « Je pensais que l’assurance concernait uniquement les personnes nanties et les travailleurs des grandes entreprises ».

Des primes subventionnées par le gouvernement

La perception de M. Ilboudo est partagée par de nombreux Burkinabè. Pourtant, depuis 2018, la micro-assurance fait progressivement son chemin. Pionnière dans l’espace CIMA (Conférence interafricaine des marchés d’assurances), agréée par la Commission régionale de contrôle des assurances (CRCA) en 2018 pour pratiquer les opérations de micro-assurance, la compagnie burkinabè Yelen Assurance a démarré ses activités à la fin de la

La micro-assurance offre une protection aux acteurs du mobile money et aux points de vente.

même année dans la branche non-vie. Avec un capital de 500 millions F CFA, elle s’impose aujourd’hui comme un acteur central de la « démocratisation » de l’assurance auprès des couches sociales traditionnellement exclues du système financier classique, avec pour mission de concevoir des produits simples, accessibles et adaptés à leurs besoins et réalités.

« La protection sociale ne doit pas être un privilège, mais un droit pour tous », soutient son directeur général, Souleymane Zaré. Les produits proposés couvrent notamment les accidents corporels, la santé individuelle et familiale, l’agriculture, les assurances emprunteurs, ainsi que des protections dédiées aux acteurs du mobile money et aux points de vente. « La capacité financière de nos populations est relativement limitée. Il a donc fallu réduire le niveau des primes et ajuster les garanties afin que chacun, en fonction de ses moyens, puisse accéder à ces contrats d’assurance », justifie-t-il.

En assurance santé, fait-il savoir, la cotisation annuelle varie entre 24 000 et 150 000 F CFA. Le paiement peut se faire par versement direct dans les représentations de la structure, par transfert ou par retenue à la source pour les personnes disposant d’un revenu régulier. En cas de maladie, précise M. Zaré, l’assurance prend en charge 80% des frais de consultations, d’ordonnances et d’hospitalisations, laissant 20 % à la charge de l’assuré.

Face aux aléas climatiques également, l’agriculture est entrée dans le viseur de la micro-assurance qui apporte une solution de dédommagement pour les agriculteurs en cas de pertes ou de baisses de rendements des récoltes liées à la sécheresse, à l’inondation, aux feux de brousse, aux attaques acridiennes et même aux maladies de plantes. Une police d’assurance couvrant le décès de l’assuré accompagne aussi cette assurance agricole, confie le directeur général. « Avec les changements climatiques, du jour au lendemain, un paysan peut se retrouver à zéro franc », regrette-t-il. C’est pourquoi, en collaboration avec les autorités du Burkina, une assurance agricole a été développée.

De trois spéculations couvertes à la phase pilote, aujourd’hui, neuf cultures, à savoir le maïs, le mil, le sorgho, le niébé, l’arachide, le soja, le coton, le sésame et le riz, bénéficient de la couverture assurantielle. « Ces primes d’assurance sont très faibles et même subventionnées par le gouvernement burkinabè à hauteur de 50 %. Le paysan paie aujourd’hui entre 5 900 et 6 400 F CFA par hectare de production, selon la spéculation », souligne-t-il.

Cette assurance agricole rencontre de plus en plus l’adhésion des producteurs. A titre illustratif, selon les données de ministère de l’Agriculture, le Burkina a enregistré 369 souscriptions à l’assurance agricole en 2020, 801 en 2021, près de 12 000 en 2022, 12 500 en 2023 et 14 420 souscriptions en 2024. Emmanuel Tapsoba, cultivateur dans la commune de Nagréongo, dans la région de l’Oubri, ne tarit pas d’éloges sur ce produit qui met les producteurs à l’abri des aléas climatiques qui affectent grandement leur capacité de résilience. Au cours de la campagne agricole 2024-2025, il a assuré deux hectares de sa production de sorgho pour une prime totale de 11 800 F CFA.

L’informaticien, Jules Kaboré, paye une prime annuelle de 108 000 F CFA qui couvre son couple.

Alors que ses plants étaient au stade de montaison, une sécheresse est survenue, portant un coup à son rendement. « Un jour, notre technicien d’agriculture m’a informé que notre assureur avait entamé un processus de réparation de mon sinistre », confie-t-il. Contre toute attente, M. Tapsoba a bénéficié d’un remboursement d’environ 150 000 F CFA.

« Cet argent m’a beaucoup soulagé et j’ai pu entamer la saison suivante en toute quiétude », se réjouit-il. Pour la campagne agricole 2025-2016, il va plus loin en assurant l’ensemble de son champ de quatre hectares emblavés de sorgho, de maïs et de niébé, en payant une prime globale de 25 050 F CFA. M. Tapsoba voit en la micro-assurance un véritable instrument de couverture des risques agricoles pour tout producteur. « Dans notre commune, le produit est prisé par plusieurs cultivateurs qui exploitent en toute sérénité leurs superficies agricoles », reconnait-il.

Un produit prometteur

« La micro-assurance est un produit nouveau mais très prometteur, notamment pour des pays comme le Burkina, où une grande partie de la population active évolue dans le secteur informel et n’a pas accès aux assurances classiques », reconnait la directrice des assurances, Djénéba Dao. Sa structure, rattachée à la Direction générale du Trésor et de la comptabilité publique, est le relais national de la Commission régionale de contrôle des assurances (CRCA), l’instance supranationale de régulation du secteur de l’assurance dans la zone CIMA.

Elle assure la supervision et veille au respect de la réglementation en la matière au plan national. Mme Dao est convaincue que la micro-assurance joue un rôle social majeur en favorisant l’inclusion financière et en apportant une protection contre les aléas de la vie aux populations les plus vulnérables. « En somme, la micro-assurance, bien encadrée et correctement déployée, contribue à renforcer la résilience économique des populations ciblées », admet-elle. Pour preuve, le rapport de sa direction sur le marché des assurances renseigne que le montant des primes collectées par le secteur de la micro-assurance est estimé à plus de 1,038 milliard F CFA en 2023.

Un secteur dans l’ombre

Selon l’instance de régulation des assurances au Burkina, en 2024, le secteur des assurances, dans son ensemble, a enregistré une performance notable, avec un chiffre d’affaires estimé à 167,68 milliards F CFA. Cependant, malgré ces résultats, le taux de pénétration reste faible (1,22%), de l’avis de la directrice des assurances. Elle estime que cela est dû à un potentiel encore sous-exploité, notamment dans des domaines tels que l’agriculture, l’artisanat et le secteur informel.

La protection sociale ne doit pas être un privilège, mais un droit pour tous », soutient le DG de Yelen Assurance, Souleymane Zaré.

« D’importants efforts restent à fournir pour élargir l’assise du marché et accroître sa contribution au financement de l’économie nationale », indique-t-elle. Pour Mme Dao, la micro-assurance constitue un levier puissant qui peut booster le taux de pénétration de l’assurance au Burkina. Toutefois, pour atteindre tout son potentiel, elle préconise une sensibilisation accrue et une distribution innovante, notamment à travers les technologies mobiles ou des partenariats avec des structures communautaires.

Pour dynamiser la micro-assurance, le directeur général de Yelen Assurance insiste également sur la sensibilisation et la promotion de la culture de l’assurance au sein de la population. « La visibilité des produits assurantiels demeure aujourd’hui le principal cheval de bataille de tous les acteurs du secteur », conclut-il.

Adama SEDGO

 

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