Longtemps perçu à tort comme un « instrument de malheur » au sein des communautés djan, dagara et birifor, le koridjôme est aujourd’hui en voie de disparition. La préservation de cette guitare traditionnelle à cordes représente un enjeu culturel majeur. A Loto, un village situé à quelques cinq kilomètres de Diébougou, dans la province de la Bougouriba, Dagnir Guekoumaté Dabiré, élevé au rang de Trésor humain vivant (THV), perpétue un double savoir-faire : la fabrication de l’instrument et l’art de la composition musicale. Il s’y investit corps et âme pour protéger et transmettre la mémoire musicale de son peuple.
Assis sur un tabouret à trois pieds, Dagnir Guekoumaté Dabiré, 46 ans, procède en cette
matinée du vendredi 26 juin 2026, à des essais sonores, appelés “pifou”. Puis, entonne en langue birifor un chant appelant à la cohésion sociale. « Jadis, la solidarité était le socle de notre société.
Mes paroles invitent à renforcer l’entente entre les populations », explique-il. L’instrument de musique qu’il utilise est parfois orthographié koridjôme ou korindjom. C’est l’un des plus anciens instruments traditionnels des communautés djan, dagara et birifor, des groupes ethniques établis dans la région du Djôrô (Sud-Ouest du Burkina Faso).
Cette guitare traditionnelle à sept cordes a subi pendant longtemps des préjugés.
« A notre jeune âge, nous étions nombreux à y jouer. Certes beaucoup ne sont plus de ce monde aujourd’hui, mais à part moi, plus personne ne touche à cet instrument », confie Dagnir Guekoumaté Dabiré.

La raison de ce désamour ? Des croyances qui lui collent une étiquette de jeteur de sort. L’artiste-musicien évoque le cas d’un ami proche, doté d’une oreille musicale parfaite, que son grand frère a obligé à abandonner la musique. Pour lui : « jouer du koridjôme était porteur de mauvaise fortune.
Il ressassait des rumeurs affirmant que le joueur de koridjôme ne pourrait jamais avoir d’enfant. Pourtant, j’ai des enfants et j’ai essayé en vain de le raisonner. Il n’a rien voulu entendre », regrette le musicien, le regard empreint d’amertume.
A ses côtés, Palenfo Tiarkoun (83 ans), écoute la conversation avec attention. Ses cheveux blancs et ses traits marqués témoignent d’une vie entière imprégnée de culture locale. Elle s’empresse de corroborer les propos du musicien. « Je connais bien le koridjôme. En plus du balafon, nos parents avaient fait de cette guitare, le principal instrument de notre identité culturelle. J’ai aussi entendu ces rumeurs de malédiction.
Mais l’expérience m’a prouvé qu’un malfaiteur qui écoute le koridjôme peut changer de comportement. Cet instrument conseille. Il n’est pas fait pour le mal. Dieu nous a donné notre fils Dagnir Guekoumaté.

Il nous fait honneur en perpétuant notre tradition», clame-t-elle. Pour composer ses mélodies sur sept notes, Dagnir Guekoumaté Dabiré dit s’en remettre à une
inspiration mystique.
« Je n’ai jamais appris à chanter. Les chansons me viennent en rêve. Je me réveille, je les répète. Il en est de même pour l’assemblage de la guitare. A la suite d’un songe, je me suis rendu en brousse après avoir demandé la permission aux mânes et aux ancêtres. J’ai coupé des branches de l’arbre (ndlr: l’ébénier d’Afrique), que j’ai courbées à la maison pour former un demi-cercle, avant de les fixer à une calebasse bien taillée », relate-t-il.
Un savoir-faire ancestral transmis oralement
Selon le directeur provincial de la communication, de la culture, des arts et du tourisme de la Bougouriba, Abdoul Aziz Bationo, la fabrication du koridjôme obéit à un rituel technique très précis. Ses recherches sur le terrain confirment ce processus rigoureux. « Il faut d’abord couper une branche de l’ébénier d’Afrique avec l’assentiment des esprits de la brousse.
Ensuite, on l’assouplit à l’aide d’une fourche d’arbre pour la plier en forme de manche. On la laisse sécher pendant un mois, puis on sculpte l’extrémité et on y perce sept trous », explique-t-il. La préparation de la caisse de résonance exige tout autant de rigueur. « Il faut un vrai savoir-faire agricole pour sélectionner une calebasse mûre et de bonne qualité.

On l’évide, découpe sa partie supérieure, puis on y perce cinq trous pour y insérer le manche. Le tout est fixé à l’aide de caoutchouc et de fibres d’oseille. Enfin, on façonne sept rondelles de calebasse qui servent d’accordeurs. On insère les fils de nylon et on ajuste les cordes », précise M. Bationo.
Face au risque d’extinction de ce patrimoine, le directeur provincial rassure : « le gouvernement, à travers le ministère de la Culture, a élevé Dagnir Guekoumaté Dabiré au rang de Trésor humain vivant pour l’encourager à valoriser cet instrument et à transmettre son art à la jeunesse. Nous l’intégrons déjà dans les événements culturels provinciaux et régionaux. Notre ambition est de le faire intervenir en milieu scolaire dans les années à venir, à l’occasion du mois artistique et culturel », annonce-t-il.
La relève s’organise à Loto
Dagnir Guekoumaté Dabiré refuse de voir son art s’éteindre. «Je ne peux pas arrêter de

jouer. C’est un don de Dieu », confie-t-il. Heureusement, son cri du cœur
résonne auprès de la jeune génération de Loto.
Son propre fils, Anamala Frédéric Dabiré, en classe de 4e au Collège d’enseignement général (CEG) de Loto, s’est initié à la guitare birifor dès 2018. Aujourd’hui, il accompagne fièrement son père lors des cérémonies officielles. « Quand je joue du koridjôme, cela me procure une immense joie. Je n’abandonnerai jamais cet instrument légué par nos ancêtres. Nous avons le devoir de le protéger », estime-t-il. Même enthousiasme chez Dominique Kambiré, élève en classe de 3e.
« Nous jouons ensemble chaque soir après les cours et les week-ends », se réjouit-il. Si ces deux adolescents sont désormais les compagnons de l’artiste lors de ses prestations, d’autres adultes franchissent le pas. Ollo Kambiré, 40 ans, empoigne l’instrument avec humilité.

« Je ne sais pas encore y jouer. Mais je vais faire des efforts pour apprendre. C’est un devoir », se résout M. Dabiré. Plus jeune, Sié Kambiré, 25 ans, se souvient avec nostalgie de son enfance rythmée par ces mélodies : « Il n’est pas trop tard pour apprendre. Nous allons travailler pour faire revivre la culture birifor ».
Ces marques d’intérêt sont une immense victoire pour Dagnir Guekoumaté Dabiré.
L’artiste, qui a produit en 2021 un album de dix titres (huit en Birifor et deux en Dioula), espère trouver des soutiens pour enregistrer de nouveaux projets. En attendant, il met sa notoriété au service de la communauté en animant chaque semaine l’émission intitulé “Barodéni”, sur les ondes de la radio catholique “UNITAS” de Diébougou. Un rendez-vous de deux heures durant lequel, il dispense des conseils sur le vivre-ensemble et la vie de couple.
Karim DIANDA
Dagnir Guekoumaté Dabiré élevé au rang de Trésor humain vivant
Reconnu pour sa maîtrise parfaite du koridjôme, Dagnir Guekoumaté Dabiré, résidant à Loto, a été officiellement élevé au rang de Trésor humain vivant(THV) dans le domaine de l’artisanat traditionnel. Cette prestigieuse distinction lui a été décernée le 17 avril 2026 à Ouahigouya, lors du lancement officiel du Mois du patrimoine.
En reconnaissance de son action en faveur de la préservation et de la transmission culturelle, il a également été fait Chevalier de l’Ordre de l’Etalon. Cette double distinction consacre un parcours dédié à la valorisation des savoir-faire traditionnels et invite à la promotion du patrimoine culturel burkinabè.
Sourire aux lèvres, ce filiforme est l’aîné d’une fratrie de 10 enfants. On le reconnaît aisément à la croix de cauris qu’il arbore fièrement. « J’ai vu cette croix ainsi que mon sac en songe, et je les ai fabriqués à mon réveil », raconte-t-il. Son parcours est profondément ancré dans la tradition : son prénom “Guekouma” signifie “faire souffrir pour tuer”, tandis que le suffixe “té” atteste de son initiation selon le rite du rameau lobi. Né le jour de l’implantation du fétiche birifor éponyme, il porte fièrement le nom de “Dagnir”.
K.D.





